Introduction au séminaire de l’année 2021-2022 : Relire L’interprétation du rêve.
Comme la plupart des participants au séminaire me l’ont déjà entendu dire, à mes yeux l’œuvre de Freud est désormais un classique au sens où Italo Calvino a défini ce terme 1 Et comme L’interprétation du rêve est, aux yeux mêmes de son auteur, son ouvrage le plus important, c’est donc aussi parmi les textes freudiens le plus classique de tous. C’est pourquoi je n’hésite pas à donner comme thème de cette année “Relire L’interprétation du rêve”, puisque, comme Calvino l’affirme avec humour,
Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : « Je suis en train de le relire… » et jamais : « Je suis en train de le lire… »
et au sujet desquels, de toute façon,
Toute première lecture(…) est en réalité une relecture.
etToute relecture (…) est une découverte, comme la première lecture.
Oui, mais pourquoi relire L’interprétation du rêve en ce moment ?
Il y a sans doute à cela des raisons chez moi inconscientes ou préconscientes, mais il y a surtout le sentiment que c’est un livre qui pâtit d’un phénomène paradoxal. D’une part on est d’accord avec Freud lui-même que c’est là son plus grand chef d’œuvre, mais d’autre part on fait souvent le constat que c’est un livre en réalité peu lu, ou alors lu seulement en partie, ou “parcouru”, ou encore un livre dont la lecture remonte peut-être aux premières amours que l’on a pu vivre avec la psychanalyse, mais que l’on a ensuite laissé derrière soi, comme si son contenu avait été acquis pour de bon. Or, je tiens aussi à appliquer à L’interprétation du rêve ces autres énoncés de Calvino à propos des classiques:
Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.
et
Est classique ce qui tend à reléguer l’actualité au rang de rumeur de fond, sans pour autant prétendre éteindre cette rumeur.
Que L’interprétation du rêve n’ait pas fini de dire ce qu’il avait à dire, c’est ce que nous pourrons peut-être vérifier, tout comme nous aurons à voir s’il réussit à reléguer l’actualité au rang de bruit de fond. En tout cas, c’est le projet qui m’anime, surtout au moment où les “écoles” psychanalytiques démontrent un engouement pour des auteurs qui, aussi géniaux soient-ils, sont étudiés comme s’ils avaient émergé par génération spontanée, sans qu’on perçoive dans leurs travaux tout ce qui, très souvent, est un commentaire ou une élaboration particulière d’un thème freudien. Je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas lire ces auteurs post-freudiens. Je crois cependant que cela ne nous dispense pas de dialoguer avec l’œuvre originale de Freud, pour une autre raison que Calvino a bien indiquée:
Notre classique est celui qui ne peut pas nous être indifférent et qui nous sert à nous définir nous-même par rapport à lui, éventuellement en opposition à lui.
Cette dernière citation énonce la visée principale de ce séminaire depuis le début, mais L’interprétation du rêve m’apparaît aujourd’hui comme nous appelant avec plus d’insistance encore à “nous définir nous-même” par rapport à Freud, et, le cas échéant, “en opposition à lui”. Pour cela, encore faut-il le (re)lire…
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Je m’aperçois qu’en proposant cette année de relire L’interprétation du rêve de Sigmund Freud, je nous invite à nous déplacer au pôle opposé de ce que nous avons abordé l’année dernière. Nous avons alors traité essentiellement (bien que non exclusivement) du quantitatif, alors qu’avec le rêve nous sommes nécessairement du côté de la représentation, de ce qui vient recouvrir la quantité. Même si Freud a tenu à le faire dater de 1900, L’interprétation du rêve paraît à la fin de 1899, la même année où il publie un article sur “Les souvenirs de couverture”, ce qui n’est peut-être pas insignifiant. Avec le rêve, nous sommes aussi du côté d’une couverture, d’une enveloppe en apparence toute visuelle. (Et inversement, on pourrait dire que les souvenirs de couverture se prêtent au même type d’analyse que les rêves.)
Nous occuper de l’aspect représentation, quoi de plus naturel, dirons-nous. Mais je crois qu’il sera important de retenir ce que nous avons pu saisir du quantitatif, de l’aspect “énergétique”. Il est difficile de penser de deux côtés à la fois, mais c’est pourtant ce que nous devons essayer de faire si nous ne voulons pas verser dans l’unilatéralisme, qui n’est pas plus souhaitable du côté quantité que du côté représentation. Je crois même qu’en tenant présente la question de la quantité et de l’impossibilité qu’elle soit toute convertie en représentations (de même qu’il n’est pas possible de réduire une représentation à la seule quantité), nous pourrons mieux comprendre certains aspects de ce que Freud va nous présenter dans son grand livre de 1900.
Relire L’interprétation du rêve, ce n’est pas pour en faire une exégèse comme on le ferait avec un texte sacré. Je vous propose d’en faire une relecture avec, autant que possible, des yeux neufs, même en sachant que tant de commentaires savants ont déjà été faits, que tant d’articles se sont écrits. Mais alors, comment expliquer ce fait étrange que nous voyons rarement de nos jours un auteur nous proposer une analyse de rêve avec la méthode freudienne? Si un rêve est rapporté, le plus souvent l’analyste s’en tiendra au contenu manifeste et procédera comme si le sens en était facilement décelable, mais sans fouiller plus avant. Loin de considérer l’analyse du rêve comme cette “voie royale pour accéder à l’inconscient” dont parlait Freud, on a le sentiment que le récit de rêve et son interprétation sommaire ne sont que des à-côtés, des choses bien secondaires. Que s’est-il donc passé? Comment peut-on à la fois continuer de clamer que L’interprétation du rêve est le livre le plus important de Freud et cependant faire peu de cas de ce qu’il enseigne de plus fondamental: la méthode pour analyser les rêves, qui est d’ailleurs pour Freud la méthode pour analyser tout court? Quels changements dans la conception même de l’analyse, de la façon dont on la pratique, sous-tendent-ils cette attitude envers un point aussi central?
Rappelons qu’encore dans les années 1920, Freud définissait la psychanalyse comme tout d’abord une méthode d’investigation. Cette méthode était toujours celle qu’il avait mise au point dans L’interprétation du rêve. Cela veut dire que bien après avoir grandement développé ses théories (comme les Trois essais de 1905, ou la Métapsychologie de 1915), après les avoir aussi soumises à des révisions majeures (Au-delà du principe de plaisir, 1920), enrichies d’études au plan des groupes sociaux (Totem et Tabou, 1912; Psychologie des masses, 1921), il n’a pas jugé nécessaire de modifier quoi que ce soit à ce qu’il considérait comme sa découverte principale: une méthode d’accès à l’inconscient. Méthode dont la description est si simple… mais dont la simplicité est trompeuse tant qu’on ne s’aperçoit pas qu’elle s’affronte à tout ce que le sens commun nous dicte de faire et de penser, tout comme elle s’affronte à la recherche de procédés apparemment plus “savants” parce qu’utilisant des outils et des méthodes de recherche sophistiqués.
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L’expérience du rêve, le rêver, est donc du côté de l’hallucination visuelle ce qui, croit Freud, a détourné ses prédécesseurs da la découverte importante qu’il est en train de faire. En en effet, Freud découvre que le rêve est comparable à un rébus, comme il le dira au début du chapitre VI (que nous étudierons en temps voulu). Un rébus, cela a toutes les apparences d’une scène visuelle, mais c’est une énigme visuelle qui, une fois résolue, livre contenu en réalité abstrait : un proverbe, une pensée, une comptine amusante:
…c’est une telle énigme en images qu’est le rêve et nos prédécesseurs dans le domaine de l’interprétation du rêve ont commis l’erreur de jugement de voir le rébus comme une composition graphique; en tant que tel, il leur est apparu insensé et dénué de valeur. (I.R., p. 320)
Cette analogie entre le rêve et le rébus peut nous induire en erreur si elle nous conduit à penser que le rêve est une énigme comportant une solution précise, univoque. Malgré tout, elle présente l’avantage de se démarquer nettement d’une conception strictement visuelle du rêve et de nous rappeler qu’un rêve, pour un psychanalyste, est un objet qui s’écoute (comme le rébus se lit). La métaphore du rébus est en cela congruente avec le grand renversement opéré par Freud lorsqu’il a remplacé le regard clinique des neurologues et des psychiatres par l‘écoute de l’analyste. Cependant, ce passage de l’œil à l’oreille n’est jamais acquis une fois pour toutes. Nous éprouvons constamment le besoin de visualiser les objets théoriques dont nous nous occupons. Freud lui-même, dans L’interprétation du rêve, a recours à des métaphores on ne peut plus visuelles pour nous donner une idée de l’appareil psychique que, par l’étude du rêve, il a a été conduit à concevoir théoriquement; appareil qu’il compare à un microscope ou télescope. À la décharge de Freud, il ne veut surtout pas dire que nous pouvons voir l’appareil en question, puisqu’il nous met en garde contre toute recherche d’une localisation matérielle du dit appareil, que ce soit dans le cerveau ou ailleurs. Il dit bien, aussi, que cet appareil qu’il imagine n’est qu’une fiction théorique. Cependant, nous ne pouvons que constater que la métaphore utilisée pour cette fiction, est celle d’un appareil visuel. C’est donc un appareil que nous ne saurions voir, encore moins tenir entre nos mains, mais qui, en tant qu’instrument virtuel de visualisation, nous aide à imaginer les processus psychiques qui nous intéressent et leurs rapports topographiques, dynamiques et économiques… comme si nous les avions sous les yeux.
Mais au fait, n’est-ce pas là justement toute l’ambiguïté du rêve, le rêve qui se présente avant tout comme expérience visuelle, mais qu’il s’agit pour les analystes de savoir écouter sans le laisser séduire par sa forme scénique? C’est qu’il faut parfois un effort supplémentaire pour simplement affirmer ce qui n’est que l’évidence. Écouter le rêve, après tout, c’est être conséquent avec le fait que le seul “document” dont nous disposons au sujet du rêve de quelqu’un d’autre, c’est le récit du rêve. Si donc nous sommes tout à fait conséquents, nous retiendrons le statut essentiellement verbal de l’objet qui nous est soumis sous le nom de rêve 2. Pourtant, en entendant les patients nous raconter leurs rêves, nous ne pouvons nous empêcher de les traduire en nos propres images, de les visualiser! En fait, nous le faisons tout aussi bien pour les autres récits qui nous sont faits en séance. Qu’une patiente nous décrive la dernière “scène de ménage” (dont nous noterons en passant l’aspect… scénique), et nous voilà fortement tirés du côté de la visualisation de la dite scène, nous exposant ainsi à laisser passer des éléments verbaux qui nous auraient peut-être ouvert des chemins autres que ceux qui se présentent dans les images.
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Ce qui m’amène à présent à parler de nouveau de la méthode d’étude du rêve, méthode fondamentale tant du point de vue de la théorie psychanalytique et de sa consistance, que du point de vue de la pratique quotidienne de l’analyse. Levons tout de suite un malentendu fréquent : même si le livre s’intitule L’interprétation du rêve, la méthode centrale inventée et expliquée par Freud dans ce livre et ailleurs, ce n’est pas une méthode d’interprétation au sens usuel. La grande invention de Freud, c’est la méthode dite des “associations libres”, et nous aurons à lire ce qu’il en dit de manière détaillée, de même que la fameuse illustration que Freud en fait avec le rêve de “l’injection faite à Irma”. C’est la méthode des libres associations qui rendra possible une interprétation, celle-ci n’étant d’ailleurs, comme nous le verrons, jamais univoque, jamais complète.
La traduction “libres associations” est légèrement biaisée; l’expression originale allemande utilisée par Freud est freier Einfall, qui littéralement veut dire : “libre irruption”, ou encore, dans une traduction elle-même plus libre, “idée incidente”, celle qui “nous tombe dessus” sans l’avoir cherchée. C’est dire combien la méthode analytique n’est pas, à strictement parler, la recherche de l’interprétation au sens habituel du terme. Dans la vie courante, on observe un phénomène et on en cherche immédiatement le sens, on émet bientôt des hypothèses à son sujet… Rien de cela dans la méthode freudienne: Il faut avant tout éviter de partir à la recherche de quelque chose de précis… On pourrait dire que Freud nous conseille de “partir en nowhere”, comme on dit parfois, c’est-à-dire de n’aller nulle part en particulier et de suivre patiemment tous les zig-zag que l’effort d’associer librement nous présente.
Nous voyons donc dès le chapitre II de L’interprétation du rêve (et encore plus si on a pris la peine de lire la parfois pénible revue de littérature que Freud s’est contraint de faire au chapitre I), que la méthode de Freud a peu de choses à voir avec les méthodes d’interprétation que de grands auteurs allemands avaient progressivement mis au point en fondant la discipline de l’Herméneutique. On a aussi souvent comparé Freud à Champollion, celui qui a réussi à décoder les hiéroglyphes égyptiens. Mais cela aussi comporte une méprise pour ce qui concerne la méthode freudienne. Cela parce que les hiéroglyphes sont une écriture avec une grammaire et une syntaxe. Champollion a fait œuvre géniale, c’est entendu, mais c’est une œuvre de traducteur d’une langue et d’une forme d’écriture à une autre, aidé d’ailleurs en cela par la fameuse pierre de Rosette sur laquelle était sculpté un texte en trois formes d’écriture, dont le grec ancien. Or, une fois de plus, il faut insister sur ceci : si le rêve, tel que Freud l’a compris, n’est pas un film ou un dessin, il n’est pas non plus un texte qu’il s’agirait de traduire. Insister également sur ceci, que contrairement au texte biblique qui fut le premier objet de l’herméneutique allemande après Luther, ou encore aux hiéroglyphes, le rêve n’est pas un message. Quand nous disons que nous avons affaire au récit du rêve, cela ne veut pas dire qu’il nous suffirait de traduire celui-ci comme on traduit d’une langue à l’autre. Cela, c’est ce que les humains ont fait durant des millénaires, en élaborant parfois des “clefs des songes” et autres dictionnaires des symboles. Ce que Freud découvre à propos du rêve, c’est qu’il s’agit de tout autre chose, cela parce que les processus qui procèdent à la formation du rêve n’ont rien d’une langue.
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Examinons donc de près le Chapitre II, intitulé “La méthode d’interprétation du rêve”.
Je me suis proposé de montrer que les rêves sont susceptibles d’une interprétation […] ‘interpréter un rêve’, cela veut dire indiquer son ‘sens’, le remplacer par quelque chose qui s’insère dans l’enchaînement de nos actions animiques comme un maillon d’une importance pleine et entière et de même valeur que les autres. (OCF-P, IV, p. 131.)
Notons que le premier combat qu’engage Freud, c’est celui contre l’idée que les rêves seraient une sorte de déchet produit par l’esprit endormi, quelque chose d’absurde et sans utilité. Or, il ne servirait à rien d’affirmer le contraire si on ne peut le montrer, et pour cela il faut une méthode. Mais avant même d’énoncer sa méthode Freud annonce son jeu en expliquant ce qu’il veut dire par “interpréter”. Car il ne suffit pas de dire qu’interpréter un rêve, c’est « indiquer son sens ». Freud ajoute donc que cela veut dire le remplacer, c’est-à-dire mettre à la place du rêve des “actions psychiques”, des pensées qui s’enchaînent bien avec les autres actions psychiques, alors que le rêve se présente comme un visiteur étranger, comme une carte bizarre tombée d’une autre table de jeu. Ce travail de substitution, ce n’est donc pas une véritable interprétation ou une traduction du rêve, ce n’est pas une interprétation du type “ceci veut dire cela”. C’est substituer au bloc erratique que présente le rêve un autre bloc qui, lui, s’insère bien dans la continuité psychique du discours conscient (et nous verrons que c’est même plus compliqué que cela). Cette substitution ne se fait pas directement; la méthode de Freud consiste plutôt en une dissolution (c’est d’ailleurs le sens du mot analyse) de ce bloc erratique, comme s’il s’agissait d’un grumeau. Grumeau dont la version dissoute, déconstruite, ne contiendra pas en elle-même le sens en question, mais présentera des ouvertures vers de pistes inattendues.3
Comme on le voit, Freud se démarque d’emblée des deux méthodes les plus courantes, qu’il nomme “méthode symbolique” et “méthode du chiffre” ou “par décodage”.
Méthode symbolique: le rêve pris comme un tout et qu’on cherche à traduire en un autre contenu compréhensible. Exemple, la méthode de Joseph interprétant les rêves de Pharaon. Méthode d’application difficile quand le rêve est incohérent.
Méthode du chiffre: chaque signe dans le rêve est traduit par un signe dont le sens est connu, ce qui se fait “selon une clef bien établie”. Cette deuxième méthode ne se soucie pas de la cohérence d’ensemble, considérant les éléments un à un.
La méthode de Freud ne correspond ni à l’une ni à l’autre. Ce n’est ni le remplacement d’un contenu par un autre, ni un déchiffrage élément par élément. Qu’est-ce donc? [À suivre]
Une brève digression
Notre séminaire porte le titre “Penser avec Freud” entre autres raisons parce qu’il ne s’agit pas tant d’établir ce que Freud a “vraiment” pensé ou a “vraiment” voulu dire, que de voir ce que ses écrits, lorsque nous les examinons d’assez près, nous permettent de penser aujourd’hui. Pour citer une fois de plus Calvino: “Notre classique est celui qui ne peut pas nous être indifférent et qui nous sert à nous définir nous-même par rapport à lui, éventuellement en opposition à lui.” Le mieux qui peut nous arriver, par conséquent, est qu’en (re)lisant Freud – et dans cas-ci L’interprétation du rêve – nous puissions penser mieux notre objet, la psychanalyse, en particulier sa méthode et ses possibilités. Ne nous demandons donc pas si les pensées auxquelles nous parvenons en relisant Freud sont les siennes, mais demandons-nous plutôt si elles sont valables. Parmi les critères pour en juger, demandons-nous si elles résolvent certaines contradictions ou éclairent certaines obscurités; si elles ouvrent de nouvelles pistes; si elles simplifient certains enchevêtrements conceptuels; si elles nous libèrent de certaines hypothèses superflues ou métaphysiques.
Retour au deuxième chapitre de L’interprétation du rêve
Quand, au chapitre 2 de L’interprétation du rêve, Freud affirme que le rêve est comparable à un rébus et qu’il explique la méthode d’analyse du rêve qu’il a développée, on serait tenté de penser que voilà un acquis positif: “Racontez-moi un rêve, semble dire Freud, puis libre-associez à partir de lui et avec ma méthode nous parviendrons ensemble à découvrir le sens de cet événement nocturne en apparence absurde. Nous rétablirons la continuité dans la vie psychique à laquelle le rêve ne semblait pas pouvoir se raccorder harmonieusement. Nous remettrons le rêve sur le droit chemin…”
Cette interprétation de ce qu’écrit Freud pourrait être appelée “version technologique” et elle est à interroger.
La méthode d’interprétation ainsi formulée est sans aucun doute un acquis majeur, une découverte importante. Sans elle nous resterait fermée cette fenêtre si utile qu’est le rêve sur le fonctionnement psychique particulier à l’état de sommeil, état dans lequel n’opèrent pas les mêmes processus de pensée qu’à l’était de veille. Cette approche est donc instructive à plus d’un titre: elle déchire le voile d’obscurité entourant le rêve et du même coup elle nous dévoile des processus de pensée que nous sommes en droit de considérer comme opérant dans un domaine plus étendu encore que le rêve: nous pouvons appeler cela le mode inconscient de penser. N’oublions pas en effet que Freud part à la conquête du rêve aiguillonné par ce que lui avait suggéré le travail de décryptage des symptômes hystériques, et qu’il a ainsi pu établir un parallèle entre la formation des ces symptômes et la construction des rêves. Au moment voulu, il tracera ce parallèle de façon très nette, en particulier lorsqu’il montrera que de façon générale rêves et symptômes sont des formations de compromis entre le souhait inconscient et la censure psychique opérée par le moi. De plus, on peut dans les deux cas comprendre que ce compromis est rendu possible par la plus grande fluidité des processus primaires de pensée.
L’idée de départ, en apparence simple et légitime, est de parvenir à substituer au bloc erratique que serait le rêve un ensemble de pensées cohérentes et bien ajustées au contexte de l’état de veille. Cependant, on voit bien que l’exemple même d’analyse de rêve que Freud nous donne ne satisfait pas pleinement cette visée. Oui, il est vrai qu’au bout du compte nous trouvons des idées somme toute “ordinaires”, des idées qu’il eut été possible d’avoir à l’était de veille si ce n’était qu’elles concernaient des faits, des désirs et des personnes avec lesquelles le sujet conscient n’est pas tout à fait au clair. Mais nous voyons bien, par ailleurs, que, lorsque soumis au processus de freier Einfall, le rêve semble nous propulser dans de nombreuses directions et que, si l’on peut trouver des thèmes communs, il reste toujours des incongruités. D’autant plus si l’on tient compte que, de l’aveu même de Freud, il ne nous a pas livré toutes les associations qui lui sont venues – cela afin de préserver un peu de son intimité – et que, dans une note de bas de page du chapitre 2, puis à nouveau dans un chapitre ultérieur, il affirmera que même en disposant de toutes les associations qu’on voudra, le rêve ne sera jamais totalement analysable, qu’il conservera un “ombilic”, c’est-à-dire la trace d’un origine insondable, pointant vers “le non-connu” (p. 146, note 2).
Notons en passant que le mot allemand que Freud emploie pour “non-connu” est Unerkannten. Cela est significatif, en ce qu’il ne désigne pas l’inconscient (pour lequel il aurait vraisemblablement employé le terme usuel de Unbewust). On peut en déduire que l’ignorance concernant ce vers quoi pointe l’ombilic est absolue; contrairement à celle concernant l’inconscient qui, bien entendu, est toute relative, puisque c’est cette ignorance que la méthode freudienne cherche à lever. Retenons, par conséquent les termes “ombilic du rêve” et “non-connu”, parce qu’ils nous seront utiles plus avant.
Mais il y a plus. Une vision de la méthode d’analyse du rêve qui serait purement technique semble, au premier regard, isoler le rêve, le circonscrire comme un événement discret, comparable à un fruit qu’on aurait cueilli de l’arbre et que l’on aurait tout loisir de faire tourner dans nos mains pour l’examiner sous tous les angles. Vision contestable. Déjà l’idée d’ombilic s’oppose à cette vision du rêve comme entité discrète, mais d’autres arguments s’ajoutent également. Tout d’abord, le fait que l’on a souvent l’impression de n’avoir retenu qu’une partie du rêve; ensuite, et en toute logique avec ce premier point, l’analyse d’un rêve rapporté a parfois vite fait de ramener à la mémoire des fragments de ce rêve que l’on avait oubliés ou encore d’autres rêves de la même nuit. On sent bien alors que le rêve, en apparence bien délimité, n’est en fait que la pointe émergée d’un ensemble plus étendu et plus complexe. Freud reviendra sur cela au cours des chapitre ultérieurs. Le chapitre VII commence d’ailleurs par le problème de l’oubli des rêves. Nous aurons donc à en reparler.
Pour le moment, nous pouvons quand même nous attarder à cet aspect pour une raison tout autre que technique, en nous rappelant que nous n’avons sous la main, pour l’analyser, que le récit d’un rêve, et cela même quand il s’agit de nos propres rêves. Dans ce dernier cas, si l’on veut pouvoir appliquer la méthode de Freud, nous sommes obligés de nous raconter à nous-mêmes le rêve en question, en l’écrivant par exemple, pour ensuite mettre sur la page les associations que nous sommes en mesure de laisser venir le plus librement possible. Nous voyons alors se produire le même phénomène que Freud décrit à propos de son rêve de l’injection à Irma : le récit de rêve peut n’occuper qu’un paragraphe, mais les associations peuvent s’étendre sur plusieurs pages.
Prenons donc le cas d’une tentative d’auto-analyse du rêve, ce qui est justement ce que Freud fait dans son livre. Si nous nous en tenons à ce qui est observé, nous voyons bien qu’un rêve, sans les associations, serait bien peu de choses. Qu’il ne prend des dimensions respectables que lorsque suivi de sa longue traîne de pensées, obtenues plus ou moins péniblement quand nous parvenons à faire taire en nous la censure et que nous “laissons venir” ces autres pensées plutôt que d’aller les chercher ave un plan préconçu. Alors, qu’est-ce qu’un rêve pour la psychanalyse? Est-ce le bref récit à lui seul, ou est-ce l’ensemble formé avec les pensées qui nous sont venues à sa suite?
Voilà ce qui nous a conduit la fois précédente à reprendre ce que Freud a à dire sur la méthode en question (p. 136-141).
L’attention et la critique
Nous avons vu que quand vient le temps de nous présenter sa méthode, Freud fait mention d’une “préparation psychique” du patient; préparation qui concerne ce qu’on pourrait intituler: du bon usage l’attention quand vient le temps de la tourner vers les perceptions de données psychiques, venant du dedans.
Il signale que notre attention – qui est déjà normalement sélective lorsque tournée vers l’extérieur, cherchant surtout dans l’environnement ce qui peut être utile à l’organisme ou ce qui, venant d’ailleurs, peut représenter un danger– cette attention, lorsque tournée vers l’intérieur i.e. vers les pensées qui viennent à la conscience, se double d’une critique qui filtre, elle aussi, les pensées, mais cette fois en rejetant celles qui ne font pas plaisir au moi. On peut dire qu’au bout du compte, le but est le même que celui de la sélection opérée dans la perception du monde extérieur – la recherche d’un plaisir ou l’évitement d’un déplaisir – sauf qu’ici, puisque ce qui est mal venu vient de l’intérieur, il s’agit surtout de ne pas en tenir compte. Notons ici que l’évitement de ce qui fait déplaisir, le fait de ne pas en tenir compte, est plus facilement obtenu dans la névrose, bien que ce ne soit jamais parfaitement réussi puisque l’effet de retour du refoulé impose quand même au moi un déplaisir sous forme d’une angoisse inexpliquée. Dans la psychose, les choses se passent différemment: la source interne du déplaisir est toujours méconnue, mais cette fois elle se présente comme venant de l’extérieur et c’est alors une peur qui se présente, dont la cause est attribuée au monde environnant: il y a alors retour par le dehors de ce qui a été aboli au dedans, comme le souligne Freud dans ses textes sur la psychose tels Le président Schreber ou “La perte de réalité dans la névrose et la psychose”.
Mais revenons à la méthode d’analyse des rêves. Nous avons donc un filtrage qui s’opère également sur ce qui vient de l’extérieur. Pour contrer ce filtrage, Freud demande au patient d’intensifier son attention pour tenter de ne rien échapper de ce qui lui vient à l’esprit, mais tout en mettant “hors circuit” la critique. Cette suspension de la critique ne doit pas être confondue avec la levée du refoulement, puisque le refoulement ne peut pas être levé par une simple décision. Ce que Freud demande au patient ici c’est de relâcher son sens critique, sa bienséance, ses bonnes manières sociales et d’oser dire tout ce qui lui vient, autrement dit de surmonter sa réticence ordinaire à éviter certains sujets, certaines façons de s’exprimer.
Cette simple modification de la manière de faire spontanée devrait nous intéresser grandement. D’une part, elle nous invite à examiner l’entièreté de la “surface psychique”, c’est-à-dire à recueillir le plus de “données” possible. Notons, encore une fois, que cela ne signifie pas une levée automatique du refoulement. Ce que cette cueillette plus complète nous permet, c’est d’avoir plus d’occasions de voir les effets du retour du refoulé sur les pensées du moi du sujet. Nous entrons alors dans le préconscient, cette zone tampon où se retrouvent les “formations hybrides” que Freud décrira quinze ans plus tard dans son texte intitulé “L’inconscient” (1915). Or, exposer plus souvent cette zone où peuvent se présenter les formations et déformations de la pensée, les idées que le moi lui-même qualifie de “ridicules”, “insensées” ou à tout le moins inattendues, voilà qui nous met sur des pistes plus prometteuses… La réticence à communiquer ces choses apparaît alors comme l’indice d’une résistance plus fondamentale, qui est la résistance du refoulement.
D’autre part, cette façon de faire nous dit que l’inconscient – le refoulé – n’est après-tout pas à imaginer comme “enfoui”, même si la métaphore peut bien continuer à être utilisée. Elle nous montrera qu’en fait le refoulement c’est bien moins un enfouissement qu’une rupture des liens entre les pensées de même qu’entre les pensées et les affects. Ces liens étant rompus, les matériaux ainsi disloqués peuvent bien se montrer à la surface, comme des éléments à la dérive : l’effet “refoulement” se produit quand même. Le refoulement s’avère ainsi, par cette rupture des liens, ce que Laplanche appelle une “désignification”: le refoulé c’est un ensemble de “signifiants désignifiés”, c’est-à-dire ramenés à l’état de traces, sans signification inhérente, mais pouvant prendre de nouvelles significations lorsque de nouveaux liens seront créés au cours de l’élaboration psychique. Par ailleurs, pour ces mêmes raisons, on voit que le travail d’analyse est bien un “traitement des surfaces”, comme l’exprime Laurence Kahn dans son livre L’écoute de l’analyste.
Mais attention! Ne confondons pas l’idée de “surface” avec celle de “rêve manifeste”. Le rêve manifeste, c’est une expérience de type figuratif (visuel) qui donnera lieu à un récit de rêve, récit que nous pourrions qualifier de “naïf” au sens où le rêveur nous raconte tout naturellement ce qu’il a “vu en rêve”. Son récit – qui, je le rappelle, est la seule chose dont nous (i.e. tant le rêveur que l’analyste) disposons pour procéder à l’analyse du rêve – doit être écouté comme toute autre parole de l’analysant et donc “mis à plat” et enrichi par les autres idées qui viennent à l’esprit par association…
La mise à plat, c’est ce à quoi procède l’écoute de l’analyste avec son “attention en égal suspens” que l’on pourrait aussi dire “attention également distribuée” parce que l’analyste s’efforce de ne rien privilégier dans ce qu’il entend et de ne pas se laisser attirer par les accents, les “soulignés” présents dans la prosodie du récit entendu; ni non plus perdre de vue ce que le récit tend à négliger comme insignifiant. L’attention également distribuée “abaisse” ce qui est dit avec emphase et “relève” ce qui est passé comme négligeable, ne décidant rien sur le moment. C’est évidemment un travail difficile à faire, parce que bien des choses dans le rêve se présenteront comme plus intéressantes, plus significatives. C’est ainsi que nous aurons parfois affaire à ce que Freud appellera des “rêves de complaisance” ou encore “rêves de confirmation”, c’est-à-dire dont le récit semble fait sur mesure pour plaire à l’analyste, pour le confirmer dans ce qu’il croit avoir compris la fois précédente, sans qu’il soit toujours possible de dire quand la confirmation en question est une complaisance… L’important, me semble-t-il, est de ne rien prendre a priori comme allant de soi dans un rêve lorsqu’on procède à son analyse.
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Or que va-t-on trouver si l’on procède ainsi ? Rien de nécessairement spectaculaire. Les mêmes déformations, les mêmes “absurdités”, les mêmes réticences concernant les pensées à première vue “incongrues” qui viennent à l’analysant. Comparé aux autres choses que nous communique un patient en analyse, le rêve se présente avant tout comme un “condensé”, comme un point de plus forte concentration des phénomènes qui sont tout aussi présents, quoique plus dispersés, dans le reste du discours de l’analysant. Le rêve se compare donc à un filon plus riche en minerai, si l’on peut dire, ce qui ne devrait pas nous surprendre. Il n’y a là aucune magie: c’est en bonne partie dû au fait que le rêveur… est endormi, de sorte que le travail de filtrage et de censure est dans un premier temps atténué et ne reprend ses droits que lorsque le rêveur cherche à raconter son rêve. Lors de ce passage à la forme récit, le moi du rêveur a beau jeu de n’y rien comprendre et donc de disqualifier à l’avance toute pensée qui lui vient, et d’abord l’expérience même du rêve.
Cette expérience onirique a plusieurs effets sur nous. Tout d’abord, si nous racontons le rêve (ne serait-ce qu’à nous-mêmes), c’est que l’expérience nous a suffisamment marqués pour que nous en éprouvions le besoin. Ensuite, des éléments du rêve semblent s’imposer à nous avec plus d’insistance: pensons ici à la formule de la triméthylamine – que Freud voit dans l’espace devant lui “en caractères gras”. Il y a aussi un sentiment d’évidence, comme lorsque Freud dit que dans son rêve “Nous [Freud et ses amis médecins] savons immédiatement d’où provient l’infection.”
NOTES
- Voir le texte “Pourquoi lire les classiques” dans la section “Documents”. ↩
- Pour cela, il faut constamment nous défaire de notre tendance à postuler des choses opérant “derrière” les phénomènes, ce qui pour nous qui cherchons à penser ce qui justement échappe à la conscience, est une tâche particulièrement difficile. ↩
- Parmi toutes les métaphores qu’il nous vient d’employer à propos du rêve, je crois qu’il n’y en a pas qui fassent parfaitement l’affaire, mais nous verrons dans un chapitre ultérieur que celle des champignons et de leur mycélium est peut-être la plus utile. Nous y reviendrons. ↩
