35- QUELQUES PROPOSITIONS PROVISOIRES

Parvenus au terme de cette année que nous avons dédiée à la réflexion sur la quantité en psychanalyse, il me faut bien constater que le sujet non seulement est loin d’avoir été épuisé, mais ouvre sur de nombreuses autres dimensions de la pensée freudienne.

J’ai pensé que plutôt que d’écrire un texte, je vous proposerais quelques « conclusions » provisoires. Les guillemets, comme vous verrez, sont nécessaires parce que je ne peux que formuler quelques généralisations, toutes soumises à votre lecture critique et à la discussion qui s’ensuivra. Je les avance donc comme des thèses qui ne prétendent à rien d’autre qu’à re-parcourir certains aspects de nos réflexions de l’année.

  1. La quantité en psychanalyse n’est pas de l’ordre du mesurable; il persiste néanmoins une certaine idée de calcul, d’intensité, et tout particulièrement la notion d’excès.
  2. Excès par rapport à quoi? Qu’est-ce qui du psychique est excédé, qu’est-ce qui l’excède ? Une réponse sommaire consiste à dire qu’il peut y avoir de l’énergie d’excitation en excès par rapport à la capacité de liaison. Il faudra donc discuter de 1- qu’est-ce que la liaison; 2- qu’est-ce que l’énergie.
  3. À la question de la liaison, retenons l’idée de Freud à propos de la représentance psychique de la pulsion. Elle suppose que la pulsion se laisse représenter psychiquement par deux représentants: le quantum d’affect lié à une représentation.
  4. Le quantum d’affect correspond-il à ce que Freud désignait par quantité? Et si oui, est-il alors synonyme d’énergie, puisque celle-ci également se rapporte à la quantité?
  5. Quel rapport entre quantum d’affect et quantité d’excitation?
  6. La quantité d’excitation peut résulter d’un événement extérieur, mais, si cet événement n’est pas tel qu’il détruise ou endommage l’organisme gravement, il n’agira que par l’entremise de ce qu’il suscite à l’intérieur. Cela découle de la conception de l’organisme comme autopoïétique, c’est-à-dire auto-organisateur et fonctionnant selon ses propres règles internes. Pour qu’un événement soit significatif, il doit donc provoquer une réorganisation interne.
  7. La réorganisation interne à l’organisme (ici: la psyché), c’est ce qui constitue une information pour cet organisme. Mais notons que ce terme d’information doit être pris au sens objectif et non du point de vue personnel. Ce n’est pas une prise de connaissance subjective comme lorsqu’on s’informe en écoutant les nouvelles. C’est une in-formation, c’est-à-dire une « prise de forme » qui modifie par conséquent la psyché.
  8. Cette « prise de forme » c’est le résultat de la fonction transductive (ou traductive) qui, selon la « lettre 52 » de Freud préside à l’évolution de l’appareil psychique et au refoulement.
  9. Toute réorganisation suppose une désorganisation relative, une décomposition (analyse) des formes déjà existantes.
  10. Par conséquent, puisque tout système a pour premier souci de se maintenir dans son organisation (inertie du système), toute désorganisation/réorganisation rencontrera une résistance.
  11. La désorganisation ou déliaison, pour permettre en même temps la continuité du système, ne peut être que partielle. Prototype: le travail du deuil, qui procède à un détachement détail par détail.
  12. Le travail du deuil peut être aussi vu comme prototype de la perlaboration (Durcharbeitung). Dans les deux cas, un travail (labor, Arbeit) est exigé, et ce travail suppose que l’énergie qui est libérée par le détachement d’avec l’objet (dans le cas du deuil) ou du fait de la déliaison analytique, puisse être réaffectée à autre chose.
  13. Ce travail est nécessaire pour surmonter la résistance au changement, l’inertie du système. L’énergie du sujet se dépense dans cette lutte interne entre déliaison et maintien de la liaison existante. Du côté de la résistance on peut voir un travail de négation (comme dans deuil ordinaire) ou de déni (comme dans la mélancolie). Un autre travail, le travail du rêve, semble aller en sens contraire du travail du deuil: il rend présent ce que le deuil cherche à accepter comme absent (Pontalis).
  14. La notion d’énergie est à regarder de plus près, intimement associée à celle de libido dans des notions d’énergie libidinale ou énergie pulsionnelle.
  15. « Énergie » vient du Grec ancien energeia qui, chez Aristote, signifie la « force inhérente » à quelque chose. Selon certaines interprétations, l’energeia c’est « l’être-au-travail ». Ce n’est donc pas « quelque chose » qu’on va dépenser, c’est la dépense elle-même, c’est le mouvement, l’activité elle-même. (Nous reparlerons plus loin d’une énergie gardée en réserve: énergie potentielle.)
  16. Longtemps les physiciens (dans la physique classique) ont considéré qu’énergie et moment (momentum) étaient parfaitement synonymes. Aujourd’hui on les distingue par le fait que le moment décrit la quantité de mouvement dans une certaine direction, dans la distance donc; tandis que l’énergie sert à mesurer la quantité de travail dans le temps.
  17. Si nous reportons ces notions sur l’énergie libidinale on peut dire que celle-ci correspond bien à la définition donnée par Freud de la pulsion en général: « mesure de l’exigence de travail imposée à l’animique (seelische) par suite de sa corrélation avec le corps ». Non pas, donc, la pulsion comme faisant travailler autre chose qu’elle-même, mais la pulsion comme ce qui se manifeste dans l’appareil de l’âme lorsqu’il… s’anime, lorsqu’il travaille.
  18. La pulsion ce n’est donc pas une énergie qui alimente l’appareil psychique. C’est la force inhérente des composantes de l’appareil, c’est l’appareil au travail. La libido, c’est l’âme en tant qu’elle se dépense dans sa recherche de l’abaissement d’une tension interne. On ne connaît donc la pulsion, ou la libido, que par le travail qui s’observe. On parle à juste titre de « motion pulsionnelle » (Triebregung). (Nous parlerons plus tard du moi comme « réservoir de libido » en rapport avec l’énergie potentielle.)
  19. Toutefois, on se surprend à noter que lorsque Freud introduit pour la première fois officiellement le terme de libido – dès le premier paragraphe du premier des Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) –, il n’en parle pas en termes d’énergie. Il propose que « libido » désigne pour la sexualité ce que le mot « faim » désigne pour la nutrition. Si libido désigne la sensation d’un besoin comme la faim, et comme on ne dira pas que la faim c’est l’énergie qui pousse à manger, comment concilier libido et énergie?
  20. On notera que la faim constitue un motif pour la recherche de nourriture; un motif, dans lequel on retrouve la motion, la mise en mouvement. La libido, même lorsqu’on la met en parallèle avec la faim, est donc une mise en mouvement de l’appareil psychique. Le propos de Freud dans les Trois essais est d’autant plus compréhensible si l’on remarque que le mot allemand lust – qui se rapproche de libido –, décrit à la fois le désir (le motif) et le plaisir (la sensation). La libido est donc bien, tout à la fois, la mise en mouvement de l’organisme et l’éprouvé qui l’oriente vers une action susceptible d’apaiser cet éprouvé.
  21. Une différence notable entre la faim et la libido c’est que la faim a pour objet quelque chose de spécifique: la nourriture. La libido (la faim sexuelle) peut avoir à la limite n’importe quoi comme objet. L’energeia libidinale est donc dés le départ moins liée à un objet spécifique que celle des besoins vitaux
  22. Nous disons aussi que la libido, en tant qu’energeia i.e. en tant que force inhérente, n’est donc pas extérieure à l’appareil psychique. Cela aura une certaine importance quand on comparera les deux dualismes pulsionnels chez Freud (voir les deux points suivants). Le fait que cette énergie soit intrinsèque au corps-psyché, cela permet de comprendre en quoi ce n’est pas un carburant, mais une « mesure de l’exigence de travail », comme Freud l’écrit à propos de la pulsion, en 1915, dans « Pulsions et destins de pulsions ».
  23. Avant 1920, dans un texte comme « Pulsions et destins de pulsion », la pulsion se présente comme « concept limite entre le psychique et le somatique », comme « représentant psychique des stimulus issus de l’intérieur du corps et parvenant à l’âme », et aussi comme « exigence de travail imposée à la psyché du fait de sa liaison avec le corps ». Autrement dit, du fait de la nature au fond corporelle de la psyché, se présenterait à la frontière du psychique une quantité « x » qui impose à la psyché un certain travail. À partir de cette définition, et peut-être surtout à partir de la notion de « mesure de l’exigence de travail », on a cru pouvoir parler de la pulsion comme « cette force qui attaque l’organisme de l’intérieur et le pousse à accomplir certaines actions » (Laplanche & Pontalis, p. 361, italiques ajoutés par nous). Mais à la lumière de ce que nous avançons ici sur le statut de l’énergie pulsionnelle comme « inhérente », on peut discuter cette façon de poser le problème. Ce qui est attaqué, ce n’est pas l’organisme en tant que tel, mais un certain état de l’organisme. L’attaque reflète la nécessité propre à l’organisme de constamment se recomposer, de constamment reconduire sa différence par rapport à son environnement. Cela, à quelque niveau d’organisation qu’on le considère, puisque “organisme” peut désigner le moi (face au refoulé), la psyché (face au soma) ou l’individu somatopsychique tout entier (face au monde environnant).
  24. Selon cette autre façon de voir, il n’y a pas contradiction entre le premier et le dernier dualisme pulsionnel chez Freud. L&P écrivent que dans la dernière théorie des pulsions, les deux grands types de pulsion « sont postulés moins comme des motivations concrètes du fonctionnement même de l’organisme que comme des principes fondamentaux réglant en dernière analyse l’activité de celui-ci. » Ils citent alors l’Abrégé de psychanalyse, dernier ouvrage inachevé de Freud où il écrit: « Nous donnons le nom de pulsions aux forces que nous postulons à l’arrière-plan des tensions génératrices de besoins du ça ». Mais, selon nous, cette définition est au contraire parfaitement en accord avec la définition d’avant 1920 si l’on retient que l’énergie pulsionnelle (libido) y est tout aussi inhérente. (La question se complique à propos de « besoins du ça », mais nous ne discuterons pas cet aspect pour le moment.)
  25. Retour à la quantité. Dans le premier modèle pulsionnel, une des quatre caractéristiques de la pulsion selon Freud était la poussée. Dire que la pulsion a une poussée peut sembler une tautologie, mais je crois qu’il faut entendre par là non simplement le fait que « ça pousse », mais aussi, et surtout, qu’il s’agit du moment de la pulsion, au sens que donne à ce mot la physique au chapitre de la mécanique (dérivé du latin momentum, contraction du latin movimentum, et que la langue anglaise a conservé tel quel). Le moment se dit aussi moment angulaire et dénomme, comme vu au point 16, une grandeur physique, la quantité de mouvement d’un objet. En fin de compte, tout est question de mouvement.
  26. Nous sommes donc dans l’univers de pensée d’Héraclite. Freud lui-même, sans surprise, semble de cet avis. Dans son texte sur les pulsions de 1915, lorsqu’il parle de la « poussée » il écrit ce qui suit: « Par poussée d’une pulsion, on entend le facteur moteur de celle-ci, la somme de force ou la mesure d’exigence de travail… » (PdP, p. 167). Mais il importe de savoir que dans l’original allemand Freud parle non de « facteur » mais de « moment moteur » (« motorisches Moment, die Summe von Kraft… »), ce qui à mon avis correspond tout à fait à la notion de moment physique.
  27. Le moment (la quantité de mouvement) qu’est la poussée, c’est sans doute ce qui décrit la « mise en branle » de la psyché; et toute mise en branle crée une certaine instabilité. C’est ainsi que la psyché, par l’entremise du moi, éprouve la pulsion, c’est-à-dire son propre mouvement, comme attaquant interne. Cela signifie que la mise en mouvement comporte toujours une remise en question du statu quo. La mise en mouvement est acquisition d’information, et celle-ci est inséparable d’une déliaison-reliaison (cf. le point 7).
  28. L’ébranlement puis la recomposition nous ramènent à la nature autopoïétique de la psyché. En acquérant de l’information sur ce qui lui arrive, la psyché ne produit pas seulement des représentations du monde; elle est aussi toujours en train de se recomposer elle-même. Cela ouvre sur une autre dimension qui dépasse un peu le problème du quantitatif, qui est le double mouvement libidinal, inséparablement allo- et auto-érotique.
  29. Mais au fait, pourquoi lier? Pourquoi ne pas simplement laisser les énergies se décharger librement, s’écouler à travers soi ? La réponse est déjà chez Freud quand il remarque, à propos du Ça, que par lui-même, il ne survivrait pas un seul instant. C’est en effet une question de maintien de la vie. Lier l’énergie, cela peut se dire en termes plus quotidiens: c’est prévoir, c’est tenir compte de l’environnement, de ses dangers comme de ses richesses. Sans cette fonction prédictive régneraient les seules forces, les quantités se déchargeant dans ce qui pour l’organisme serait un chaos mortifère.
  30. Pour éviter ce chaos, l’organisme doit trouver une façon d’inhiber le libre mouvement. Freud, dès 1895, dans le Projet, attribue cette fonction inhibitrice à la simple présence du moi, résultat de frayages différenciés au sein d’un tout psychique jusque-là indifférencié. En 1938, l’épistémologue Gaston Bachelard, qui, vu la date, n’avait certainement pas lu le Projet, écrit: « À notre point de vue, la seule intuition légitime en Psychologie est l’intuition d’une inhibition. » (Bachelard, 1938, La formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1989).
  31. Les frayages constitutifs de cette fonction d’inhibition qu’on appelle « moi », notons qu’ils sont les précurseurs, dans un langage différent, de l’investissement durable de libido dans le moi que Freud nommera narcissisme. Si la tâche fondamentale de la psyché est de maintenir, entretenir, réparer et si possible enrichir sa propre organisation, comment ne pas penser que nous parlons ainsi de la fonction normale du narcissisme ? De fait, on se souviendra que Freud, lorsqu’il revise sa théorie des pulsions en 1920, est conduit à placer les pulsions d’auto-conservation (du moi) sous l’égide d’Éros, donc en accentuant leur nature de « pulsions du moi ». De ce moi, Freud dira qu’il est lui aussi investi de libido, qu’il se présente en fait aux pulsions du ça comme leur premier objet, c’est-à-dire comme leur première liaison… Le moi, sous cet angle, c’est donc du mouvement libidinal, pulsionnel, mais inhibé.
  32. Inhibition ne signifie pas immobilisation totale. Le moi correspond à une sorte de « cristallisation », c’est-à-dire à la formation d’une structure durable. Mais cette structure est vivante, et donc ne saurait être complètement rigidifiée.
  33. D’autre part, il convient de retenir que le moi est aussi considéré comme un « grand réservoir de libido » (Cf. Théorie de la libido, 1923). Devant une telle expression on pourrait s’en tenir à l’image toute simple et voir le moi comme un « contenant », comme un sac; la vésicule vivante serait ici plutôt utricule, qui, agrandie, deviendrait une outre… Mais je crois que ce serait ne pas faire suffisamment justice à la pensée de Freud.
  34. L’énergie libidinale est bien contenue dans le moi, mais souvenons-nous que le Freud qui écrit cela est le même qui, parlant de psycho-analyse, le fait par analogie à l’analyse chimique. En chimie, les liens entre les atomes qui forment une molécule que l’on veut analyser contiennent en effet une énergie. Pour rendre la molécule décomposable (analysable) il faut rendre ces liens moins stables par un apport d’énergie supplémentaire, par exemple, par l’exposition à un agent réactif. Cela conduit l’ensemble molécule-réactif à l’état de « complexe activé », état de haute énergie à partir duquel deux nouvelles molécules résulteront lors de la fin de la réaction, le tout retournant à des niveaux d’énergie plus bas.
  35. On peut dire, par analogie, que les liens qui forment le moi sont aussi de l’énergie liée. Mais n’oublions pas que toute formation de structure, toute transduction, toute traduction, comporte simultanément un refoulement. Dans un autre langage, celui de Gilbert Simondon, le processus d’individuation résulte en un individu plus un environnement pré-individuel. Cela est important, sans quoi une structure cristallisée, qui ne serait jamais dérangée par son environnement (le refoulé pour le moi, le pré-individuel pour l’individu) serait une entité morte. Donc, énergie liée d’un côté, mais énergie non liée autour, si l’on peut dire. Et l’énergie liée elle-même, peut se trouver en partie déliée, comme l’analogie de la réaction chimique le suggère.
  36. Le moi vu sous l’angle du narcissisme (normal), de la liaison de la libido qui le forme, c’est donc une réserve de libido d’abord par le fait de la libido fixée dans les liens internes, dans le « ciment » du moi. Mais quand nous parlons des liens internes qui constituent le moi, nous voulons dire les liens entre les représentations, la mémoire et les affects qui, ensemble, contribuent à donner un profil particulier au moi de chacun.
  37. Demandons-nous également si, lorsque Freud parle du moi comme réserve de libido, il entend strictement le moi comme instance distincte au sein de l’appareil psychique ou s’il désigne le moi comme représentant tout l’être psychique. On peut aussi se poser la question autrement: faut-il obligatoirement choisir entre ces deux sens possibles du mot moi? Notre schéma de l’emboîtement présenté l’an dernier peut nous être utile ici:https://avecfreud.dscarfone.com/wp-content/uploads/2021/05/Fig.6B-2020-12-11-09-31.pdf
  38. Nous avions, à l’aide de ce diagramme, posé que la clôture du moi signifiait du même coup la clôture de tout l’appareil psychique, cela parce que le moi et les autres instances sont dans un rapport d’emboîtement qui n’est pas concentrique, mais tangentiel. Autrement dit toutes les instances se touchent au moins en un point.
  39. Certes, nous avons de bonnes raisons de distinguer entre le moi et le ça ou le moi et le surmoi, ou encore le moi et l’inconscient etc. Mais notre besoin de distinguer nous expose aussi à une possible méprise: celle de croire que ces instances existent effectivement en tant qu’entités discrètes. Je vais donc citer Freud à ce sujet:
  40. « Dans cette partition de la personnalité en moi, sur-moi, ça, vous ne pensez pas bien sûr à des frontières tranchées, telles qu’elles ont été tracées artificiellement en géographie politique. Nous ne pouvons faire droit à la spécificité du psychique par des contours linéaires comme dans le dessin ou la peinture primitive, mais plutôt par des champs de couleur qui se fondent comme chez les peintre modernes. Après avoir séparé, il nous faut lasser de nouveau confluer ce qui a été séparé.” (Freud, 1932, “La décomposition de la personnalité psychique », in: Nouvelle suite de leçons d’introduction à la psychanalyse, OC XIX, p. 162.)
  41. Cette remarque nous laisse bien entendre la difficulté de tenir en même temps présents à l’esprit une conception unitaire et une conception « décomposée » de la personnalité psychique. Pour ma part, j’y vois une raison de plus de penser en termes de processus et de fonctions plutôt que de structures. Mais cela ne signifie pas qu’il faut se débarrasser de la notion de structure. Je préfère alors poser qu’une structure est un processus très lent (son moment est petit), alors qu’un processus est une structure en transformation rapide (moment plus important)…
  42. Nous dirons que de la cristallisation du psychique en une structure appelée « moi », d’une part ne signifie pas que toute l’énergie y a été liée, puisque nous avons vu que toute organisation, toute prise de forme, entraîne du même coup du pré-individuel, de l’informe, bref ce qu’en psychanalyse nous appelons le refoulé.
  43. D’autre part, l’existence de ce moi ne fait pas qu’exprimer sa propre stabilité; sa seule existence stabilise la psyché tout entière. Dans le vaste champ non-différencié où l’énergie d’excitation pouvait circuler librement et trouver les voies les plus courtes pour se dépenser, la présence du moi exerce un rôle d’inhibition (voir les points 30 et 31).
  44. On pourrait dire cela à l’envers: la possibilité d’une inhibition, c’est ce que nous appelons « moi ». Voilà donc que la présence du moi institue un régime d’énergie potentielle, mais qui ne correspond pas exactement à l’énergie liée dans le moi. Celle-ci a été, pour ainsi dire, « dépensée » en création de liens structurels. Mais cette présence, avec ses frayages, signifie du même coup que toute énergie qui n’est pas fixée dans ses liens internes n’est plus aussi libre qu’elle l’aurait été en absence du moi.
  45. La structure qu’est le moi est constamment exposée à la poussée (au « moment moteur ») du refoulé, mais remarquons que la réciproque est aussi vraie: la présence du moi entraîne une relative stabilisation du refoulé. Cette énergie qui n’est pas liée au moi n’est pas non plus de l’énergie complètement libre. Elle constitue ainsi une énergie potentielle, prête à se manifester dès que, pour une quelconque raison, le moi cesse de veiller au grain ou, pour le dire plus positivement, dès que le moi se laisse aller à admettre une relative turbulence, une excitation qui, faut-il souligner, ne manque pas de provoquer du plaisir au moi lui-même.
  46. Dans notre approche de la quantité, il convient de partir d’un point de vue interne au système psychique et non de l’extérieur. Je veux dire que la quantité, en fin de compte, ne se conçoit que du point de vue du moi, c’est-à-dire du point de vue des processus lents que nous appelons « moi » et qui contrastent avec les processus rapides de dépense plus intempestive de la quantité que nous appelons énergie pulsionnelle ou libido.
  47. Or nous avons vu également que les perturbations qui affectent la psyché, qui l’obligent à se réorganiser en réponse au désordre que ces perturbations causent, c’est en fait ce qui constitue pour cette psyché une information.
  48. Serions-nous donc en train de dire que, finalement, la quantité dont nous parlons en psychanalyse ne serait autre que la quantité d’information?
  49. C’est tout à fait possible, mais pour cela il est nécessaire de considérer que l’information se dédouble elle-même en signal clair et en bruit. Le signal clair, c’est ce avec quoi l’appareil psychique, appareil transduction ou traductif, sait se débrouiller. La quantité qui vraiment le perturbe se présente plutôt comme bruit dans la communication.
  50. La quantité dont nous parlons, serait-ce donc tout simplement le “bruit” du monde, ce monde “full of sound and fury” (plein de bruit et de fureur) dont parle Shakespeare? J’ose croire que ce que je dis là n’est pas seulement une rumeur !


D.S.