Séminaire Penser avec Freud, Année 2020-2021
APPROCHES DU QUANTITATIF: L’INVESTISSEMENT ET LE PRÉCONSCIENT
La double liaison
I
Il s’agit ici vérifier si la bi-directionnalité que nous avons attribuée à l’investissement (voir 22A) peut nous aider à penser ce que serait un « investissement dans/par l’inconscient ». Pour cela il faut d’une part tenir présent le modèle traductif du refoulement. D’autre part, on pourrait trouver commode de penser que, selon ce qu’on a vu dans Freud, il y a non pas un, mais deux inconscients. Évidemment, « deux inconscients », c’est curieux comme idée, sans compter que ces distinctions ne sont à vrai dire pas nécessaires pour ce qui concerne l’expérience vécue de l’analyse. Là, comme Freud le dit bien dans la citation que je rapporte un peu plus bas, tout se présente comme du pré-conscient. La notion de « deux inconscients » ne vise qu’à mettre un peu plus de clarté à propos de la quantité, notion qui reste opaque mais dont on a vu qu’on peut difficilement l’ignorer.
Précisons tout de suite que ces deux inconscients sont de fait inséparables, qu’en réalité ils n’en font qu’un ou, en tout cas, qu’il faut les penser en même temps, puisque, comme on le verra, ils se présentent comme un seul mouvement psychique. Nous ne les séparons que pour le bénéfice d’une conception plus claire de ce qui se présente à nous dans notre travail, mais en nous rappelant que l’inconscient au sens strict est inconnaissable, n’est qu’une hypothèse, et que ne se prête à notre expérience analytique que ce qui est « couvert » ou « habillé » ou « déguisé » et qui relève du Pcs-Cs.
Citons donc Freud:
« Ici, il peut bien nous sembler avantageux de confronter au mode de considération montant à partir de l’Ics, utilisé jusque-là, un autre procédant de la conscience. Face à la conscience, toute la somme des processus psychiques vient se poser comme étant l’empire du préconscient. » (S. Freud, (1915), L’inconscient, O.C.F.P. vol. XIII, p. 230.)
Freud semble dire: on a jusqu’ici regardé les choses de bas en haut, de l’Ics en montant, maintenant regardons-les de haut en bas, en descendant à partir de la conscience. Cela peut sembler aller de soi, sauf qu’en réalité ce ne sont pas là deux modes d’observation équivalents. En réalité nous ne pouvons regarder les choses qu’à partir de la conscience. L’autre mode, à partir de l’Ics, est hypothétique, c’est une inférence faite elle aussi à partir de la conscience. Ce qui signifie au moins deux choses:
1- comme déjà dit, nous n’avons pas d’autre accès à l’Ics que par l’expérience que nous procure la fréquentation du Pcs-Cs; celui-ci, comme on a vu, est le lieu où se manifeste l’incidence de l’Ics (avec les déformations, déguisements etc.).
2- cela n’implique aucunement que Freud donne congé à l’Ics, bien au contraire. Les choses deviennent plus claires dans le reste de la citation:
« Une très grande part de ce préconscient est issue de l’inconscient, a le caractère des rejetons de celui-ci, et est soumise à une censure avant de pouvoir devenir consciente. Une autre part du Pcs est, sans censure, capable de devenir consciente. » (Ibid.)
Il y a donc une « censure » empêchant une part du Pcs de devenir consciente. C’est en général de cela que nous faisons l’expérience en séance, et c’est cela qui fait dire au patient, lorsque cette censure est levée: « Je l’ai à vrai dire toujours su, simplement je n’y ai pas pensé ». 1
Toute la question est de concevoir comment se produit cette censure, surtout si nous éliminons d’emblée tout recours à l’homunculus, à ce « courtier » dont nous nous sommes débarrassés dans un chapitre précédent. Freud va répondre à cette question, mais avec une formule qui n’est pas immédiatement transparente. Je poursuis donc la citation :
« Nous arrivons ici à une contradiction avec une hypothèse antérieure. Dans notre façon de considérer le refoulement, nous avons été obligés de placer entre les systèmes Ics et Pcs la censure qui décide du devenir conscient. Maintenant se pose à nous la censure entre Pcs et Cs. Nous ferons bien cependant de ne pas voir dans cette complication une difficulté, mais au contraire d’admettre qu’à tout passage d’un système au système immédiatement supérieur, donc à tout progrès vers un stade supérieur d’organisation psychique, correspondrait une nouvelle censure. » (L’Inconscient, op. cit. p. 230, italiques ajoutés par moi.)
Cette conclusion à laquelle arrive Freud pourrait sembler toute nouvelle, mais il n’en est rien. Nous retrouvons ici, avec d’autres mots, la description d’un modèle qui devrait désormais nous être familier, le modèle traductif de la « lettre 52 » (eh oui, encore elle !). Je rappelle que ce modèle comporte l’idée que toute traduction ou transcription d’un système à l’autre produit du même coup une inscription du côté de la signification (du moi, si l’on veut) et un refoulement (ici appelé « censure »).
Vous voyez donc que nous avons affaire à une constante chez Freud, qui est celle du modèle traductif, même si ce modèle n’est pas mentionné. Constante à garder à l’esprit, à côté de cette autre constante que nous avons dégagée précédemment, la bi-directionnalité de l’investissement où l’on peut tout aussi bien concevoir une quantité investie dans une représentation, qu’une représentation revêtant une quantité.
On peut discuter si censure et refoulement désignent exactement la même chose. Ma position là-dessus serait que « censure » sert à désigner ce qui est éprouvé, l’expérience vécue: quelque chose devient accessible à la parole, à la conscience, et nous réalisons que jusque là cet accès était bloqué. Dans l’après-coup de cet accès retrouvé on a le sentiment que l’obstacle qui se mettait en travers opérait comme la censure (politique ou morale) qui prive les citoyens de l’accès à certains textes, à certaines images. Le mot « censure » semble donc plus près de l’expérience. Le mot « refoulement », quant à lui, est plus « technique »; il décrit encore et toujours ce que Freud a conçu dans la « lettre 52 » : un échec partiel de traduction, échec quand même contemporain de la part réussie de la traduction. Or qu’est-ce qu’une traduction permet? Elle permet le « passage d’un système au système immédiatement supérieur » dont parle Freud dans la citation plus haut. 2.
Dans le texte que nous suivons ici Freud ne mentionne pas la traduction, et on ne lui en voudra pas puisque nous avons vu que ce terme risque de nous donner une idée trop « linguistique » du phénomène. Or il ne s’agit pas de linguistique. Lors du passage de la quantité à la complexité, de la chose inconsciente à la représentation préconsciente, l’ajout de la présentation de mot à l’«autre-chose» inconscient n’est pas à proprement parler une traduction, dans aucun des trois modes traductifs posés par Jakobson (intralinguistique, interlinguistique et intersémiotique). Cet ajout est à concevoir, comme nous l’avons souvent proposé, en termes d’habillage, de couverture d’un système par un autre, ce qui comporte aussi déformation. Il s’agit de donner une forme à de l’informe. Ce n’est pas ce qu’on entend habituellement par traduction… Comme vous savez, il me semble préférable et plus juste de parler de transduction.
*
Revenons à la conclusion de Freud, voulant « qu’à tout passage d’un système au système immédiatement supérieur, donc à tout progrès vers un stade supérieur d’organisation psychique, correspondrait une nouvelle censure. » La notion de « deuxième censure » ne s’applique que si on s’en tient de manière stricte à un modèle tripartite Ics-Pcs-Cs. Mais si nous relisons le passage où Freud parle du Pcs, dont une part est issue de l’inconscient et une autre part est immédiatement capable de conscience, on s’aperçoit que le Pcs lui-même doit être stratifié; qu’il y a en son sein même des « progrès vers un stade supérieur d’organisation psychique ». La simple tripartition est juste en gros, mais elle ne dit pas tout. Dans la pratique, ne voyons-nous pas d’une séance à l’autre une représentation qui était présente hier, être aujourd’hui devenue inaccessible, puis pouvant être retrouvée par un travail analytique qui lutte contre la « force d’attraction » (Pontalis) qu’exerce la chose inconsciente ? Comment s’exerce cette force d’attraction? Entre sans doute en jeu le fait que la représentation s’avère discordante et ne parvient pas à se lier à la chaîne complexe des représentations qui forment le moi. Pourtant, on peut la retrouver, ce qui nous donne le sentiment que l’Ics est finalement « intelligent », voire « structuré ». Mais il me semble plus approprié de penser que nous avions là une représentation préconsciente quoique devant encore trouver le mode sur lequel elle peut se lier doublement à la chaîne des frayages du moi accessibles pour la conscience (voir plus bas, la section II).
Il semble donc bien vrai que tout le travail d’analyse se déroule dans le champ que nous appelons Pcs, dans le système préconscient, mais un Pcs qui est lui-même un système non-homogène, c’est-à-dire dont l’organisation est complexe du fait que certaines parties sont liées plus durablement, tandis que d’autres flottent encore dans l’orbite du noyau cohérent du moi, mais ne s’y rattachent pas aisément. C’est dans le Pcs ainsi conçu que le système psychique pensé par Freud vers 1915 est plus complexe que le modèle tripartite officiel (alias la première topique) ne le laisserait croire.
Les analystes psychosomaticiens de l’École de Paris (Marty, Fain, de M’Uzan, David) donnaient une importance capitale au préconscient, à sa richesse, à son « épaisseur » plus ou moins grande, à son efficacité en termes de mentalisation. Or ces mêmes auteurs ont développé leurs conceptions principalement à partir du point de vue économique, c’est-à-dire du destin de la quantité. Cela n’est probablement pas un hasard.
J’ai parlé, au début de ce chapitre, de « deux inconscients » à penser en simultané. De ces deux inconscients, on peut dire que l’un est un « inconscient qui parle » (pourrait-on dire: qui ex-iste?) et l’autre un « inconscient qui ne parle pas » (mais qui in-siste?) (voir 22B). L’inconscient qui ne parle pas, c’est le domaine des traces, des indices évanescents, résultant du rapport tra(ns)ductif avec la Chose, c’est-à-dire la part foncièrement étrangère et jamais totalement traduisible. C’est l’inconscient radical, en tant que source pulsionnelle, qui ne peut être « connu » qu’à travers la déformation portée à notre connaissance grâce à des formes qui ne seront jamais que des images, des habillages 3. Mais ces formes ainsi créées, et toujours-déjà déformées, rien ne dit qu’elles s’agglutineraient sans problème au système Pcs-Cs. Freud, dans son texte « L’inconscient » (1915) parle au contraire d’êtres hybrides, dont la forme est pré-consciente mais qui appartiennent de fait à l’inconscient. Qu’est-ce à dire?
II
La double liaison
Avant de nous avancer dans la discussion de ce point, faisons une autre remarque qui concerne la liaison dans le Pcs-cs. J’ai commencé à souligner que l’appartenance au système Pcs-cs suppose une liaison au moins double, voire plus complexe encore. Pour bien rendre cette idée, revenons à la double direction dans laquelle on peut voir travailler l’investissement: soit « remplissage » d’une représentation par une quantité; soit « habillage » d’une quantité par une représentation. Cette double directionnalité de l’investissement est importante en ce qu’elle nous permet de penser que le désinvestissement aussi peut se faire d’au moins deux façons: par soustraction d’une quantité de libido qui était investie dans la représentation, ou alors par « déshabillage », si l’on peut dire, lorsqu’une représentation est perdue de vue.
Tout cela peut sembler un exercice de pure forme, mais je crois que ce n’est pas le cas. Je m’explique.
•Le refoulement du type « par retrait de libido » est peut-être le plus près de l’expérience clinique. Dans l’obsessionalité, par exemple, (névrose obsessionnelle, caractère obsessionnel), les représentations semblent à portée de main, elles peuvent être nommées, pourtant elles n’ont pas l’impact affectif qu’on attendrait d’elles. Notons que la quantité de libido s’exprime quand même, mais ce n’est pas en tant que liée à la représentation ; c’est plutôt dans la compulsion, dans la répétition; autrement dit, c’est dans l’obsessionalité elle-même qu’on la retrouve. On dirait que la compulsion obsessionnelle se produit justement parce que la libido n’arrive pas à s’accrocher à une représentation (ou inversement, qu’aucune représentation ne parvient à lier la libido da façon à la conduire vers un destin – que ce soit de décharge, de symbolisation, de sublimation etc.) On peut dire par conséquent qu’ici la quantité « insiste » : elle se re-présente au moi qui s’en défend par des mécanismes visant à rendre inopérante la dite représentation : formations réactionnelles, annulations rétroactives, isolation etc. Les rituels obsessionnels sont donc des efforts de décharge, voire de symbolisation, mais des efforts inachevés et qu’il faudra bientôt recommencer… d’où un nouveau cycle de répétition.
•À l’opposé, le refoulement du type « par défaut de représentation » est plus caractéristique des névroses actuelles. Pensons ici à la névrose d’angoisse, quand survient l’attaque de panique où sévit une angoisse pure avec absence de représentation associée, excepté celle qui viendra après coup, du genre « je croyais que j’allais mourir, ou devenir fou… » etc. Dans les névroses actuelles le manque de représentation peut-être épisodique, comme dans ces attaques de panique que nous venons d’évoquer, ou plus durable, comme dans la dépression essentielle4. L’hypocondrie, que Freud a introduit plus tardivement parmi les névroses actuelles, me semble se situer à mi-chemin entre la névrose d’angoisse et les psychonévroses : la préoccupation hypocondriaque tente de donner une forme, un visage à l’angoisse, mais la fixation sur une forme particulière est assez labile, changeante (on peut parler plutôt de nosophobie).
•Entre ces pôles extrêmes, l’hystérie, se présentant elle-même sous deux formes (hystérie d’angoisse et hystérie de conversion), présente un autre profil. Dans ses deux formes, elle comporte un retrait, une censure de la représentation inacceptable, mais celle-ci est aussitôt remplacée par une représentation substitutive : soit une scène phobique (hystérie d’angoisse, névrose phobique), soit une conversion dans une partie du corps (hystérie de conversion). Souvenons-nous cependant que pour Freud, l’aspect compulsif est une caractéristique essentielle à toute névrose.
•Dans la psychose, on invoque classiquement une rupture avec la réalité, mais il est évident que lorsque cette rupture a lieu, le moi ne reste pas lui-même intact. Il y a rupture du moi lui-même. Dans la ligne de pensée suivie jusqu’ici, on pourrait dire qu’il y a perte de la représentation d’une part importante du moi, ce qui nous rappelle que le moi est au fond lui-même une représentation investie de libido. Cela ne devrait pas nous surprendre si nous pensons à la manière dont Freud théorise le moi dans le Projet (section 14, p. 631): un réseau de neurones bien frayés et investis de façon durable. Dans Pour introduire le narcissisme (1914) Freud définit le narcissisme comme amour porté à l’image de soi. Les sentiments de dépersonnalisation et de déréalisation qui sont caractéristiques de l’éclosion d’une psychose suggèrent aussi qu’une façon de concevoir le moi serait d’y voir une auto-représentation libidinalement investie. Ce qui dans la psychose mène à la rupture avec le monde extérieur c’est une grave atteinte narcissique qui, en causant une hémorragie libidinale brise aussi le moi. Je renvoie aussi à ce que nous avons vu il y a quelques temps chez Aulagnier, pour qui le je est un discours (et donc une représentation) du je sur le je…
*
Voilà donc le pont dont nous avions besoin pour parler de la double liaison dans le système Pcs-cs (le moi). Pour constituer un réseau, un assemblage de « neurones » (représentations) bien frayés entre eux et investis durablement il faut au moins deux choses :
•pour l’aspect investissement il faut que chaque « neurone » (représentation) soit investi (rempli) d’une quantité d’énergie, ce qui constitue la première forme de liaison: appelons-la « liaison représentation-quantité », « R-q » ;
R
|
q
•pour l’aspect frayage, il faut que les neurones (représentations) soient liés entre eux, ce qui constitue la seconde liaison, ou « liaison représentation-représentation » (« R-R »). Celle-ci n’est jamais unique puisqu’une représentation ne vent jamais sous forme isolée. Si nous suivons l’idée de Freud que toute représentation a d’abord été perception, alors il faut aussi considérer que nous ne percevons pas les choses une à une, séparément, mais comme un tout que nos diverses modalités sensorielles subdivisent ensuite en divers attributs ou qualités. Or ces attributs ne peuvent être perçus que dans la différence entre eux, différence qui, pour être différence, signifie aussi un lien de contraste, pourrait-on dire, entre elles (p.ex. je ne peux pas juger que le rouge diffère du vert si je ne conçois pas un lien quelconque qui justifie que je les compare; ex. j’ai dans les deux cas tracé une ligne avec un crayon de couleur; les deux me donnent une expérience visuelle, etc.) Une représentation ne vient donc jamais seule, et cela devrait nous être déjà familier puisque nous notons, à travers ce séminaire, combien les concepts psychanalytiques (qui à la base sont des façons de nous représenter les choses) ne viennent pas non plus isolément. Nous avons ainsi parlé de groupes ou « grappes » conceptuelles.
La double liaison se fait au sein d’un réseau que, avec une naïveté assumée, nous illustrerions avec l’image ci-dessous, étant entendu que nous acceptons provisoirement de suivre Freud dans sa conception de 1895, où la quantité circule entre les représentations. Nous aurons plus tard à modifier ce point de vue, mais pour l’instant représentons-nous les choses comme suit :
Dans ce diagramme, la seconde liaison – qui n’est autres que le frayage entre les représentations (trait en pointillés) – résulte à n’en pas douter en une structure bien plus forte, bien plus stable : une représentation renvoie à une autre représentation, et ainsi de suite, ce qui augmente la stabilité par le fait que la circulation entre les représentations fait comme si plusieurs représentations pouvaient prendre en charge la quantité et donc distribuer parmi elles, dissiper son énergie. Une représentation isolée (un « neurone » du Projet) peut ou non rester liée à une quantité, ou la quantité peut s’en détacher. Mais dans une chaîne de représentations, le détachement de la quantité d’une d’entre elles ne la désinvestit pas complètement, vu son son lien aux autres représentations; elle garde ainsi le contact avec la quantité de libido. On peut dire que comme système de frayages, le moi possède ainsi une grande résonance interne.
Mais il y a plus : ce moi fait de neurones en réseau, bien frayés, devient un jour auto-réflexif : c’est le narcissisme. Un curieux résultat se profile alors. La double liaison que nous venons de décrire fait en sorte que la quantité – que l’on peut imaginer liée aux représentations prises une à une – se trouve du même coup « mise en commun » par les diverses représentations ; elle est pour ainsi dire « embrochée » de plusieurs côtés… Elle forme alors comme un tout, puisque ajouter de la quantité à de la quantité ne comporte aucune différenciation :
Cette « mise en commun » et cet « embrochement » ont des conséquences. D’une part, s’explique ainsi ce qui a conduit Freud à déclarer un jour le moi « grand réservoir de libido » d’où partent les investissements vers les objets. La quantité ainsi liée, mise en commun et stabilisée dans le moi, c’est la libido narcissique. Mais en même temps, cette quantité mise en commun est aussi la partie du moi qui reste pré-individuelle, noyau sombre du moi lui-même, masse d’énergie qui doit être tenue « embrochée » afin qu’elle ne brise pas l’organisation du moi; embrochement qui peut cependant rigidifier la structure. Cela se produit notamment en cas de menace au narcissisme. Le paradoxe est donc que plus le moi accumule de libido (i.e.plus grandit la quantité qui lui est liée), plus il tend à se rigidifier. Pour éviter la rigidité excessive, cette énergie, cette quantité, doit pouvoir circuler entre les représentations; autrement dit la liaison au sein du moi doit être assez fluide, i.e. il doit y avoir un jeu souple entre liaison et déliaison. D’une part la libido ne peut pas être toute dissipée, parce que cela signifierait la mort du moi. D’autre part elle doit pouvoir être mobilisée, investie et désinvestie. Cette quantité d’énergie doit donc être capable de variations. de diminution et d’accroissement, sans jamais toute disparaître. La méta-stabilité est la condition d’existence du moi en tant que système vivant. 5
Cela peut, à nouveau, sembler très abstrait, mais on peut trouver des résonances cliniques immédiates. On peut, par ce moyen, se représenter ce que serait une double liaison insuffisante, et donc un circuit trop court de la quantité, ce qui aboutit rapidement à un besoin de décharge (agirs et passages à l’acte). Pensons aussi à ce que Freud appelait « stase libidinale », corrélative de la pathologie, par opposition à une élaboration psychique, qui ne serait autre que la multiplication des liens R-R en des circuits de plus en plus complexes. Une figure, encore une fois bien naïve, de cette complexification ressemblerait à ceci:
Le simplisme, inévitable lorsqu’on veut visualiser des processus psychiques complexes, nous oblige à renoncer à mettre en image tout ce que la création de ces liens multiples comporte de traduction, refus de traduction (refoulement), substitution, formation d’idéal etc. Le but était ici de représenter un noyau du moi (cercle pointillé) constitué d’un réseau bien frayé de représentations R dont les liens, entre elles et avec la source Q, sont stables dans le temps. Autour de ce noyau peuvent ensuite venir s’accrocher d’autres représentations(expansion du moi), d’autres peuvent au contraire s’en détacher (refoulement secondaire). Mais tous sont raccordés à une même source pulsionnelle (Q). On peut même se représenter schématiquement un clivage du moi, c’est-à-dire la constitution de deux noyaux principaux pouvant coexister dans une « je sais bien, mais quand même »… Cependant, là encore la source quantitative est nécessairement commune.
Mais…
Nous constatons qu’il est possible de travailler, même graphiquement, avec les notions de quantité et de représentation jusqu’à nous donner une… représentation du moi et de sa « respiration »: expansion (introjection), rétrécissement (refoulement), clivage etc. Toutefois, nous faisons comme si nous savions ce que signifie le mot quantité, ce à quoi il renvoie. Bien sûr, on croit avancer un peu en disant « quantité d’énergie », « quantité de libido », « quantum d’affect »… Et nous nous tirons d’embarras en disant, par exemple, que nous employons le mot « énergie » métaphoriquement, que nous savons que la seule énergie qui existe dans le corps humain est celle produite dans nos cellules, plus exactement dans le mitocondries, par la chaîne complexe de réactions chimiques qui se nomme « cycle de Krebs ». Un cycle dont chaque « tour » laisse échapper des molécules d’ATP (adénosine triphosphate), carburant essentiel du corps…
Mais il reste que savoir cela, ne parler d’énergie que métaphoriquement, dire comme Freud que « libido » sert à désigner, pour la vie sexuelle, ce que le mot « faim » désigne pour la vie de nutrition (Trois Essais…), cela ne nous met pas encore au clair, me semble-t-il. On en est encore à invoquer la biologie, une biologie sans conséquences, un savoir qui ne change rien à nos affaires et qu’on dépose dans notre grenier à idées, sans plus.
Y a-t-il moyen de parler de la quantité autrement, c’est-à-dire de manière opérationnelle, utilisable?
Certes, quand nous sommes témoins (ou vivons nous-mêmes) une attaque de panique, par exemple, nous sentons bien que quelque chose s’agite; idem pour une crise de rage, ou, au contraire pour un ralentissement psychomoteur. Tout cela nous rappelle que « psyché est corporelle », comme l’écrit Françoise Coblence en paraphrasant et explicitant la note de Freud, « Psyché est étendue ». De leur côté, les membres de l’École psychosomatique de Paris ont bien proposé une sorte d’étagement qui va du somatique à la sublimation, en proposant que lorsque la psyché n’est pas en mesure d’absorber le choc de l’excitation à travers le jeu complexe des échanges entre Ics et Pcs-Cs, alors, c’est le soma qui « encaisse ». Tout cela nous dit que oui, il y a bien une seule énergie, et elle est corporelle, et que finalement il s’agit, au plan psychique, de travailler à représenter afin de distribuer, dissiper cette énergie en formes créatives. Ce travail de représentation, ou de « mentalisation », comme l’on proposé jadis les psychosomaticiens, aurait donc une fonction d’élaboration et par là-même de régulation de l’énergie. Régulation qui ne signifie pas l’absence de poussées libidinales – provoquant excitation sexuelle ou au contraire angoisse, et pouvant aller jusqu’à des états de dépersonnalisation (voir de M’Uzan) – mais signifiant une capacité de travail, de différenciation et dédifférenciation, une pulsation continuelle des formes psychiques, se stabilisant puis se déstabilisant, se réorganisant… Cela ne nous cependant pas vraiment donné plus d’éclairage sur la quantité en elle-même.
Pour le moment, plutôt que poursuivre directement plus avant la tentative de « fixer » le sens du quantitatif en psychanalyse, je propose qu’on aille faire un tour du côté d’un des analystes qui a formulé un certain nombre d’idées sur la question. Un excellent exemple se trouve dans un texte de Michel de M’Uzan intitulé: Les esclaves de la quantité.
NOTES
- S. Freud (1914), Remémoration, répétition et perlaboration, OCFP, vol. XII, p. 188. ↩
- Il y aurait lieu, mais ce serait un détour trop long en ce moment, de se tourner vers un écrit important autant que difficile de Walter Benjamin, « La tâche du traducteur », afin d’expliciter en quoi la traduction littéraire elle aussi, est, à a façon, un passage à un niveau supérieur: « En elle (i.e. la traduction) l’original croît et s’élève dans une atmosphère pour ainsi dire plus haute et plus pure du langage, où certes il ne peut vivre durablement, de même aussi qu’il ne l’atteint, et de loin, pas dans toutes les parties de sa figure, mais vers lequel il continue au moins de faire signe d’une manière merveilleusement insistante, comme vers le royaume promis, interdit, de la réconciliation et de l’accomplissement des langues. » Cf. https://po-et-sie.fr/wp-content/uploads/2018/10/55_1991_p150_158.pdf p. 154. ↩
- On pourrait ici s’attarder à marquer la différence entre traces mnésiques et images mnésiques. ↩
- Pierre Marty, « La dépression essentielle », Revue française de psychanalyse, vol. XXXII, n°1, Janvier 1968, p. 595-598. ↩
- « Part pré-individuelle » et « méta-stabilité » sont des notions empruntées à Gilbert Simondon, que nous avons déjà cité. Voir L’individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Grenoble, Éditions Jérôme MIllon, 2017. ↩
