Au moment de reprendre nos rencontres après la pause de fin d’année, j’ai senti le besoin de formuler à nouveau, et d’abord pour moi-même, le projet auquel je vous convie avec ce séminaire. Cela peut sembler une méditation faite en parallèle à notre démarche principale, mais en fait je crois que c’est au cœur même de celle-ci qu’il convient de situer cette formulation renouvelée.
Considérations générales sur notre démarche
La littérature psychanalytique est vaste et il serait étonnant que quiconque s’aventure à « penser avec Freud » ne trouve pas quelque chose de déjà publié sur le sujet abordé, quel qu’il soit. Souvent, d’ailleurs, les gens réunis en séminaire s’attachent à étudier des textes publiés sur tel ou tel sujet, à approfondir la connaissance de la pensée de tel ou tel auteur. Si, par exemple, on cherchait à mieux connaître la littérature sur l’affect, on ne pourrait éviter un ouvrage de première importance comme celui d’André Green, intitulé Le discours vivant, ni pourrait-on ignorer la notion d’expérience émotionnelle chez Bion. Cette dernière n’est pas l’exact équivalent de l’affect, mais il va de soi que parler d’émotion nous rapproche inévitablement de la question de l’être affecté. Aujourd’hui s’est aussi développé tout un courant neuropsychanalytique qui puise abondamment dans ce qui s’appelle « affective neuroscience », notamment avec les travaux de Jaak Panksepp. Ces travaux neuroscientifiques, nous aurions tort de les croire trop éloignés de nos domaines d’intérêt, d’autant plus lorsque le fondateur de la neuropsychanalyse, Mark Solms, s’affaire à développer une version renouvelée de la métapsychologie freudienne, en réécrivant le Projet de 1895.
Si je ne vous propose pas d’adopter ce style de séminaire, c’est parce que, encore une fois, l’objectif que je vous invite à poursuivre, c’est d’essayer de comprendre comment Freud pense. Cet objectif, il n’et pas assuré que nous l’atteignons pleinement et de toute façon il y a de bonnes chances que d’autres personnes réunies en séminaire avec ce même objectif n’arriveraient pas aux mêmes observations. Chercher à comprendre le comment de Freud, ce n’est pas donc prétendre accéder au « vrai » Freud, mais c’est d’une part essayer de s’en faire une idée qui soit la plus claire et la plus réfléchie possible; d’autre part, et surtout, c’est se confronter aux difficultés que pose la pensée freudienne, celles qu’elle nous pose et celles que nous pouvons déceler comme les difficultés auxquelles Freud lui-même a dû faire face. Il s’agit donc en quelque sorte de perlaborer les résistances rencontrées sur le chemin d’une possible pensée freudienne. D’autres l’ont fait avant nous, bien entendu, mais je crois que si nous considérons le texte de Freud comme le texte originaire (le Ur-texte) alors rien ne peut remplacer la rencontre directe avec celui-ci. Les autres lecteurs de Freud peuvent nous y aider, cela va de soi. Ce que je souhaite réussir à atténuer le plus possible, c’est le rôle d’écran que ces autres auteurs pourraient jouer si nous les prenions comme auteurs-source. Je vous propose donc de rester attachés à cet objectif et par conséquent de rester au plus près du texte freudien, ce qui ne nous empêche pas de faire de brefs détours par tel ou tel auteur et même telle ou telle discipline autre que la psychanalyse. L’essentiel reste pour moi de ne pas perdre de vue les formulations de Freud lui-même et de travailler à partir de la prémisse que, peu importe le nombre de fois que cela a été fait, ces écrits valent d’être scrutés de près une fois de plus.
Une autre raison pour laquelle je ne vous propose pas de nous engager dans de longs détours par d’autres auteurs, c’est que, quand ils ont à leur crédit une œuvre, chacun de ceux-ci a introduit non seulement un contenu notionnel particulier, mais aussi une approche particulière. C’est d’ailleurs cela qui rend difficile, sinon impossible, de procéder à une synthèse satisfaisante des diverses théories qui ont cours en psychanalyse. À peine si on peut rapprocher deux auteurs entre eux, même si par ailleurs on peut trouver des ponts ou des passerelles, quoique toujours avec le risque d’amalgamer des points de vue qui ne sont pas vraiment homologues.
Il n’est certes pas interdit d’avoir chacun ses auteurs de référence et de se bricoler une théorie personnelle qui emprunte aux uns et aux autres. Je crois cependant que pour ne pas se retrouver avec une théorie semblable à l’habit d’Arlequin, il est nécessaire de situer chacun d’entre ces auteurs par rapport à la pensée fondatrice de Freud, ne serait-ce que pour en mesurer les écarts, les différences autant que les affinités. Ces écarts sont à prendre en compte non comme des déviations par rapport à une Vérité freudienne, mais comme des occasions de penser la différence. Je crois en effet, à la suite de beaucoup d’autres, que c’est dans la différence elle-même que loge le lieu fertile de la pensée. Dans la différence elle-même, et non dans les choses qui sont différentes entre elles. Cela peut sembler abstrait, mais c’est pourtant ce que nous montre l’expérience pratique que nous pouvons faire en analyse: rien de saisissable « positivement », la « chose inconsciente » ne se manifeste que comme différence et jamais comme objet d’une prise concrète.
Après avoir pris acte de la différence, libre à soi de s’intéresser à tel ou tel auteur. Reste que la seule façon de donner à la démarche théorique une certaine cohérence, et si on ne veut pas tomber dans l’éclectisme, voire la confusion, la prise en compte de la différence offre les meilleures chances de vitalité à la pensée. Il s’agit de n’hypostasier aucun auteur, de toujours chercher à remettre en mouvement ce qui tend à se figer en concepts définitifs.
Freud a souvent comparé la psychanalyse à un édifice ou un bâtiment… On pourrait à notre tour comparer l’œuvre de Freud à une grande maison qu’il convient de revisiter constamment parce que cette maison est vivante, mais dans le sens Unheimlich du terme: on croit avoir visité et bien répertorié la maison et chacune de ses parties, mais lors d’un nouvelle visite on s’aperçoit que les chose ont bougé, que tout n’est pas à la même place. Bien entendu, les écrits de Freud sont les mêmes; c’est nous, les visiteurs, qui pouvons constater qu’entre deux visites notre compréhension a évolué… et la plupart du temps ce constat découle du fait que ce que nous avions compris la fois précédente s’est entre temps trouvé déformé par notre inévitable résistance. Mais cette résistance n’est pas une faute! N’allons pas chercher à supprimer toute résistance! Au contraire, c’est la résistance qui fait que la pensée travaille. La résistance, c’est ce qui situe deux pensées de part et d’autre de la ligne différentielle. L’idée de différence è laquelle je faisais appel à l’instant ne se comprend que comme la marque de deux systèmes qui résistent l’un à l’autre et qui en résistant s’obligent mutuellement à évoluer. Mouvement incessant de formulation, déconstruction puis reconstruction… Tout cela peut sembler très fatigant, très instable… Heureusement que la plupart du temps cela se fait en dehors de la conscience; sauf que les circonstances peuvent être telles que se produit aussi inconsciemment la fixation durable en une forme dont le sujet finit par pâtir. Nous sommes toujours dans le modèle qui oppose la fluidité et l’impermanence d’Héraclite à la nostalgie d’un monde en repos, d’une stase qui, lorsqu’elle existe, n’a rien pour nous satisfaire. La nostalgie: « douleur du retour », « homesickness »: retrouver un chez soi familier, reposant, mais où en réalité on ne fait que laisser se produire à l’arrière-plan le mouvement qui renouvelle chaque jour notre expérience. Le familier (heimlich) n’est reposant que parce que nous n’y apercevons que ce qui nous convient, oubliant ce qui s’y dissimule et qui peut resurgir en tant que Unheimlich.
Loin du refuge familier, la maison-Freud peut donc être considérée comme un chantier permanent, même là où l’on croirait y lire des formulations définitives. Et dans ce sens, chaque lecture, la nôtre comme celle de nos auteurs préférés, doit être considérée comme une traduction-refoulement de l’Ur-texte, y compris lorsque le lecteur est Freud lui-même! La notion d’Entstellung (déformation) peut encore ici servir à nous rappeler que ce texte originaire, nous ne l’atteindrons jamais que déformé, ce qui pourrait sembler une vision désespérante: « À quoi bon, alors, tout cet effort de lire Freud? » pourrait-on se demander. La réponse est que, comme c’est le cas avec tous les textes fondateurs, c’est le travail de pensée qu’ils suscitent qui compte le plus, c’est en cela que consiste leur plus grande qualité. Freud a touché à un « quelque chose d’autre » (das Anderes) dont nous ne saurions prétendre que nous le connaissons mieux que lui, ni lui mieux que nous. Freud a toutefois sur nous l’avantage d’avoir eu du génie et d’avoir inventé une méthode d’approche de cet « autre chose », méthode qui peut être employée à lire Freud lui-même…Par ailleurs Freud a sciemment laissé beaucoup de choses en chantier, choses à explorer, à compléter, et si j’étais plus jeune de quelques décennies je crois bien que je tenterais de faire l’inventaire de tout ce qu’il a indiqué comme sujet à recherches ultérieures.
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Retour à la quantité
On a vu que l’affect n’est pas synonyme de de la quantité. L’affect, c’est ce qu’éprouve le moi lorsqu’il est sous l’impact d’une quantité x quelle que soit la source.
Comme nous cherchons à comprendre comment Freud pense, il vaut la peine de revenir une fois de plus à cet énorme effort de pensée que constitue le Projet de 1895. On se rappellera alors que la toute première proposition principale du dit Projet concerne « La conception quantitative ».
On note alors que la quantité est tout d’abord une question de conception. Et Freud, en observateur empiriste, ne s’appuie pour commencer sur rien d’autre que sur l’expérience clinique:
« [La conception quantitative] est directement tirée de l’observation pathologico-clinique, en particulier quand il s’agit d’une représentation surforte, comme dans l’hystérie et la contrainte [compulsion], où, comme on le montrera, le caractère quantitatif ressort avec plus de pureté que dans les processus normaux » (p. 603.)
Notons tout de suite plusieurs choses: la conception quantitative
•est directement tirée de l’observation clinique
•à partir d’une représentation surforte (hystérie, contrainte)
•où le caractère quantitatif ressort avec plus de pureté que dans les processus normaux.
Commençons par ce dernier point. Freud dit que dans le domaine pathologie-clinique le caractère quantitatif ressort avec plus de pureté… Qu’est-ce à dire? Est-ce que la pathologie nous laisse mieux voir le quantitatif? Bien sûr, mais pourquoi est-ce ainsi? S’agit-il d’un voile qui est levé sur le quantitatif qui, lui, serait pour ainsi constant, ou n’avons-nous pas affaire à quelque chose de plus compliqué?
Le constat clinique est celui de représentations surfortes. Pour en avoir une idée plus précise il faut aller lire cinquante pages plus loin, dans la deuxième partie du Projet intitulée « Psychopathologie ». La première section de cette partie s’intitule « La contrainte hystérique ».:
« Ce qui frappe d’abord tout observateur de l’hystérie, c’est que les hystériques sont soumis à une contrainte qui est exercée par des représentations surfortes. »
Noter ici (nous en discuterons):
– la contrainte (Zwang) dans l’hystérie…
-…exercée par des représentations surfortes.
Et Freud d’expliquer ce qu’il entend:
« Telle représentation surgit avec une fréquence particulière dans la conscience sans que le cours [psychique] ne le justifie; ou bien l’éveil de cette Représentation s’accompagne de conséquences psychiques qui ne sont pas compréhensibles. »
Nous voyons ainsi se vérifier ce que Freud avait déjà énoncé dans la première partie du Projet : La Quantité en «Phi » s’exprime par une complication en « Psy » (p. 623). Ce qu’il illustre par un petit diagramme :
Dont vous aurez peut-être remarqué qu’il sert d’arrière plan à la page d’accueil du site de ce séminaire…
Cela nous met devant cette chose qui devrait désormais nous être évidente : la psyché ne rencontre la quantité que comme « conception quantitative ». Je parle ici de la psyché de Freud en train d’écrire le Projet, autant que de la psyché en général. La conception quantitative nous la voyons se manifester non pas directement, comme une masse que nous pourrions déposer sur le plateau d’une balance, mais comme intensité (représentation « surforte ») et plus précisément encore, comme contrainte (Zwang).
Ce que Freud ajoute à la page suivante me semble valoir qu’on s’y arrête. En effet, s’il est question de la contrainte hystérique, cela nous fait nous demander si ce n’est pas encore plus… contraignant… quand il est question de la névrose de contrainte (Zwangneurose, aussi appelée « névrose obsessionnelle ») que Freud, dans les années 1894-1896, à cheval donc sur le Projet de 1895, est le premier à avoir justement distingué de l’hystérie (Voir. « Les névropsychoses de défense »,1894, et « Nouvelles remarques sur les névropsychoses de défense », 1896). On peut dire en effet que la névrose obsessionnelle illustre elle aussi, de manière peut-être même plus évidente que l’hystérie, l’expression de la quantité en complication, une complication qui est parfois inextricable tant les embranchements psychiques chez l’obsessionnel finissent par former un véritable labyrinthe. La contrainte, et plus précisément l’aspect contraignant de ce qui s’empare de l’activité psychique, c’est le dénominateur commun de toute psychopathologie.
Nous aurons peut-être à reparler de labyrinthes plus tard cette année. Pour l’instant, je vous laisse sur une question : Est-ce un simple hasard si le même mot « contrainte » revient vingt-cinq années plus tard dans Au-delà du principe de plaisir avec l’expression Wiederholungzwang, traditionnellement traduite par « compulsion de répétition » mais qui contient bien la même Zwang qu’en 1895 ?
(13 Janvier 2021)
