Séminaire Penser avec Freud, Automne 2020
APPROCHES DU QUANTITATIF: L’INVESTISSEMENT
Affect et affectation
Discuter du quantitatif comme nous l’avons fait récemment peut parfois nous donner l’impression de naviguer loin des côtes, loin de notre domaine de pratique. Aussi vaut-il la peine de s’attarder aujourd’hui à une manifestation plus immédiatement repérable de ce que nous nommons quantité, en parlant de l’affect.
Mais auparavant, il vaut la peine de souligner à nouveau la nécessité du point de vue économique, c’est-à-dire du point de vue de la quantité dans la métapsychologie freudienne. J’avais avancé l’idée que des trois points de vue proposés par Freud, l’économique est le plus fondamental. Voyons pourquoi.
Lorsque Freud veut rendre compte de la nécessaire division psychique – qui rend compte des points de vue topique et dynamique – il invoque le fait du refoulement. Or le refoulement, comme on l’a vu précédemment (chap. 20), n’a d’autre finalité que d’empêcher l’éclosion d’un affect pénible. Je cite Freud à nouveau:
« Nous savons aussi que la répression du développement d’affect est le but véritable du refoulement… ». 1
Cette citation est tirée du texte de 1915 « L’inconscient ». auquel nous nous reportons souvent; mais j’aurais pu tout aussi bien invoquer la désormais inévitable « lettre 52 » (datant de 1896) où il décrit le refoulement comme « refusement de traduction », refusement dont il dit: « Le motif en est toujours une déliaison de déplaisir que la traduction ferait naître, comme si ce déplaisir provoquait une perturbation de pensée qui ne permet pas le travail de traduction. » 2
De retour en 1915, le même Freud souligne que le motif du conflit psychique (point de vue dynamique) est que la satisfaction pulsionnelle qui créerait du plaisir (baisse de tension) dans un système, créerait du déplaisir dans un autre. C’est encore un question de niveau de tension, et en fin de compte de quantité.
On voit donc que le fonctionnement psychique peut être décrit comme déterminé en dernière instance par le point de vue économique. Cela peut sembler très proche d’une thèse de Marx pour ce qui concerne le fonctionnement de la société et, à la limite, pourquoi pas? Sauf qu’il ne faudrait pas tomber, en métapsychologie, dans ce que les théoriciens marxistes dénonçaient comme l’économisme. En effet, être « déterminé en dernière instance par l’économique » ne signifie pas que tout se réduit à ce point de vue. En tant que psychanalystes, si nous ne nous en tenions qu’au seul point de vue économique nous n’aurions bientôt pas grand chose à dire ou à faire, et de toute façon, comme on se l’est déjà dit entre nous, nous ne pouvons parler de la quantité en psychanalyse qu’en recourant à des représentations, à des formes qualitativement connotées. L’informe du pur quantitatif est en soi inconnaissable, et on a vu récemment que pour Freud l’inconscient serait en lui-même non seulement inconnaissable, mais incapable d’existence.
Nous ne connaissons donc quelque chose de la quantité qu’en en parlant, en usant de représentations. Quantité et représentation doivent donc être pensées ensemble, ce qui nous ramène à notre conception bi-directionnelle de l’investissement.
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La réversibilité (remplissage/habillage) que l’on peut concevoir à propos de l’investissement entraîne à son tour des conséquences intéressantes sur la conception que nous pouvons nous faire du rapport entre quantité et représentation.
À première vue, tout semblerait opposer ces deux éléments. Le modèle freudien présent dans le Projet ne pose-t-il pas une quantité circulant le long d’une chaîne de « neurones », neurones dont on s’entend qu’on peut les concevoir comme tenant lieu des représentations qui occuperont une place centrale plus tard dans la pensée de Freud, quand, au lieu de neurones remplis ou vides (1895), il sera question de représentations investies ou désinvesties (1915). Mais la question que l’on peut se poser est s’il s’agit là d’un simple changement de vocabulaire, ou si au contraire, le passage de l’idée de neurone, rempli ou non par la quantité, à celle de représentation investie ou désinvestie, n’ouvre pas sur une autre conception du rôle, voire de la nature même de ce qu’il faut entendre par quantité dans ses rapports avec la représentation.
Le parcours à travers les langues qui nous a mené de la Besetzung à la Cathexis en passant par l’investissement, nous a en fait montré la double directionnalité possible du processus d’affectation de la quantité. On aura compris que je ne choisis pas au hasard ce terme d’affectation, qui me semble correspondre assez bien à la même grappe sémantique et conceptuelle qu’investissement. « Affecter » est un autre de ces mots riches de significations qui, d’une part, convergent avec « investir », mais en y apportant néanmoins des nuances intéressantes pour notre propos. Je m’explique.
Le dictionnaire de l’Académie française nous donne trois groupes de significations du verbe « affecter ».
I- Un premier groupe est dérivé du verbe latin affectare :
1. Destiner et appliquer à un usage déterminé. Les sommes recueillies seront affectées aux secours d’urgence. Cet édifice sera affecté au culte.
2. Désigner une personne à un poste, à une fonction, à un emploi. Affecter une recrue à une arme, à un service. Affecter un professeur à un poste vacant. Être affecté au maintien de l’ordre.
3. Modifier une expression mathématique, musicale, en lui attribuant un signe, un coefficient, un symbole. Affecter un nombre d’un exposant. Affecter une note d’une altération accidentelle.
En français on peut donc affecter un lieu, un immeuble, une usine, c’est-à-dire l’occuper en lui donnant une fonction. À l’inverse, on peut désaffecter ces mêmes lieux. On sait la tristesse des quartiers dont les immeubles vétustes et désaffectés témoignent d’un… désinvestissement économique, avec tout ce que cela entraîne de dislocation du tissu social, de rupture des liens, d’interruption des continuités historiques (individuelles, familiales, communautaires) et leur lot de conséquences funestes: anomie, misère, dégradation de l’environnement, etc. Tout cela peut sembler se passer à un autre niveau que celui de la réalité psychique, mais je crois au contraire qu’il y a un parallélisme – et probablement plus qu’un parallélisme, un rapport de causalités complexes et réciproques – entre ces niveaux de description.
Si nous revenons aux trois définitions de l’Académie, l’analogie entre les deux premiers sens est très évidente: affecter à un poste ou à un usage, cela se ressemble. Le troisième sens apporte cependant une nuance intéressante: affecter un chiffre d’un exposant, d’un coefficient, ou affecter une note de musique d’une altération accidentelle (un dièse ou un bémol p.ex.), cela nous signale que l’affectation peut être, pour ainsi dire, partielle: le chiffre ou la note sont certes modifiés mais non complètement transformés; ils ne seront pas affectés à autre chose que ce à quoi ils servent. En psychanalyse, nous observons ce genre de situations où ce qui se passe semble affecté, au sens d’infléchi, par la présence d’autre chose, c’est-à-dire par les incidences de l’inconscient.
II- Un second groupe de significations, liées celles-ci à l’influence du mot latin affectus (sentiment), et où on reconnaît, bien sûr, l’affect.
Dans ce groupe de significations, affecter veut dire:
1. Exercer sur l’organisme une action fâcheuse, nuisible. Cette substance affecte les fonctions nerveuses. La maladie a affecté l’appareil respiratoire. Être affecté de, être atteint de. Il est affecté d’une légère infirmité. Ses membres inférieurs sont affectés de paralysie. Par analogie. L’épidémie affecte les zones insalubres. La récession affecte divers secteurs de l’industrie.
2. Exercer sur quelqu’un une action forte, pénible, douloureuse. Ces évènements l’ont beaucoup affecté. Sa disparition brutale nous affecte douloureusement. Pron. S’affecter de quelque chose, en être vivement ému, touché, affligé. Il s’affecte de votre détresse. Ne vous affectez pas de si peu de chose, pour si peu de chose.
On reconnaît là aisément les manifestations de l’affect dans la vie psychique, ordinaire ou pathologique.
III- Un troisième groupe de significations ne découle pas directement du verbe affectare, mais du substantif affectatio. Il s’agit cette fois non pas de ce qui affecte, mais de ce qui est « affecté », dans le sens de simulé, de mis en scène, bref, de donné en représentation :
1. Action de feindre certains sentiments, certaines qualités, ou d’en exagérer l’expression. Affectation de sensibilité, de modestie, de piété. Affectation de gaieté, d’indifférence.
2. Façon de parler et d’agir qui s’éloigne du naturel. Mettre de l’affectation dans ses manières. Reprocher à quelqu’un l’affectation de son langage. Parler sans affectation. Par métonymie. Au pluriel. Manières affectées. Ces affectations sont déplaisantes, ridicules.
Ainsi donc, affecter, si proche parent d’investir, se prête lui aussi à une réversibilité:
• mode transitif actif : on peut affecter quelque chose ou quelqu’un à une fonction, et dans ce cas on la lui fait remplir;
• mode transitif passif: on peut être affecté par un événement malheureux, et dans ce cas, on peut, par exemple, être rempli de chagrin;
Une troisième forme, qui n’est pas vraiment intransitive mais qui concerne une action sur soi-même, sur l’expression : on peut affecter une apparence, au sens de la feindre ou de l’exagérer, et dans ce cas, on retrouve l’enrobage. Dans ce dernier cas on retrouve le double sens de l’allemand Umkleiden employé par Freud pour parler de l’habillage psychique, et qui veut dire aussi déguisement; on retrouve aussi l’Entstellung, la déformation, mais entendue ici au sens d’une déformation délibérée.
Bref, on semble bien avoir affaire à un mouvement qui peut aller dans deux directions opposées, selon qu’on investit/affecte une représentation (une entreprise, un immeuble) de façon à lui faire remplir une fonction; ou qu’on revêt/déguise une expression, on donne une apparence autre que celle qu’on attendrait.
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Après ce bref parcours, où l’on retrouve une analogie sinon une équivalence entre investir et affecter, on pourrait être tenté de croire que l’énergie d’investissement et l’affect sont une seule et même chose, mais ce serait aller vite. Bien sûr, on peut dire qu’une représentation est investie, chargée, affectée d’une certaine énergie psychique ou qu’elle est désinvestie, désaffectée, vidée de son énergie. C’est plus facile à concevoir dans le cas du système Pcs-Cs. Ainsi, quand Freud dit que le refoulement consiste à séparer la représentation de l’affect, cela est facilement compréhensible.
Mais s’agissant de l’investissement inconscient de la représentation, il est difficile sinon impossible d’y voir une liaison entre représentation et affect : d’une part parce que, comme déjà vu, on ne saurait concevoir de liaison durable dans le système inconscient, où il est postulé que l’énergie circule librement; d’autre part, parce que la notion d’affect inconscient est, de l’avis même de Freud, une contradiction dans les termes, l’affect étant nécessairement ce que le moi éprouve.
Nous sommes ainsi conduits à devoir préciser, pour la clarté conceptuelle, la différence entre affect et quantité. Dans ce but, les trois groupes de définitions de l’affect que nous venons de citer vont nous être utiles.
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La quantité se présente à l’appareil (système) psychique d’abord comme quantité d’excitation, comme masse de stimuli venant du monde extérieur et perturbant la tranquillité de l’homéostase. Dans « Pulsions et destins de pulsions » (1915) Freud dit que ce système préférerait, idéalement, être exempt de stimuli. C’est la version psychologique de ce qu’il exprimait déjà dans le Projet avec le « principe d’inertie neuronale »: le neurone excité se dépêche de décharger l’excitation pour revenir à l’état de repos.
On voit tout de suite ce qu’il y a d’impossible dans cette idée, impossibilité signalée par l’adverbe « idéalement ». D’une part, la psyché n’existe pas dans le vide; elle est nécessairement, comme on l’a vu, nécessairement emboîtée dans un rapport système/environnement. D’autre part, pour se maintenir comme système vivant, elle doit bien maintenir une quantité d’énergie interne, un niveau d’activité minimum, sans quoi elle s’éteindrait.
Il s’ensuit que lorsque nous examinons l’idée de quantité nous pouvons, bien sûr, le faire par un abord extérieur, comme le ferait un neuroscientifique mesurant la différence de voltage de part et d’autre de la membrane cellulaire. Je crois cependant que la façon plus appropriée d’en discuter métapsychologiquement, c’est d’en parler de l’intérieur du système psychique, et plus encore, du point de vue du moi. Pourquoi? Parce que en réalité, nous n’avons pas d’autre point d’observation que celui-là. Ce que je fais, ce que nous faisons ensemble, c’est tenir un discours sur la quantité, or tout discours est œuvre du moi, ou du Je. De ce point de vue, les choses se présentent à la fois sous leur aspect conceptuel et en tant qu’expérience vécue. Je m’explique.
« Quantité » est un mot que nous employons pour désigner un montant, une masse, une force, une intensité qui ne peut être pensée en elle-même, mais seulement par contraste avec « qualité » et à l’aide de signes de qualité. La quantité désigne la chose en tant qu’il n’est pas nécessaire de distinguer entre elles les unités qui la composent. Posséder mille dollars, cela ne demande pas de spécifier les numéros de série des billets de banque, et d’ailleurs ce peut être autre chose que des billets de banque. La quantité est cette chose qui n’a pas une forme déterminée, mais qui circule entre les formes ou, si l’on préfère, sous diverses formes, passant sans perte d’une forme à l’autre. La forme argent, la forme or, la forme marchandise sont équivalentes si elles renvoient à une même quantité, à leur valeur d’échange. La qualité entre en jeu lorsque nous considérons un objet donné non pas comme ce qui s’échange pour une valeur égale (« ça vaut mille dollars »), mais qualitativement, c’est-à-dire du point de vue de sa valeur d’usage: « j’ai payé cet objet mille dollars, mais pour moi il n’a pas de prix »).
Mais tournons-nous vers la quantité dans le domaine proprement psychique. Du point de vue du moi ou du je qui en parle, la quantité est nécessairement ressentie comme ce qui l’affecte. Nous ne jouons pas ici sur les mots. Nous sommes en train de distinguer entre quantité et affect en ceci que la quantité est ce qui donne lieu à un éprouvé que nous nommons affect. Je crois que lorsque Freud parle du quantum d’affect, il parle de l’affect considéré du point de vue de sa quantité, ce qui n’est pas la même chose que l’affect en tant qu’un des deux représentants psychiques de la pulsion. Lorsque ce quantum d’affect donne lieu à un éprouvé, alors il est représenté psychiquement par le représentant-affect. Ce dernier peut, ou non, se conjuguer avec le représentant-représentation.
Ce quantum qui nous affecte peut alors être ressenti de plusieurs manières. Si on revient aux définitions du dictionnaire (groupe II), il peut être désigné assez grossièrement (« ce qui a un effet fâcheux ») ou un peu plus précis (« être affecté d’une angoisse indicible »), ou encore de façon très fine, lorsqu’on est capable de décliner une variété de noms pour les affects éprouvés. Ces affects ainsi nommés, nous le connaissons comme sentiments (Aulagnier).
Disant cela, ne perdons jamais de vue que le lien affect-représentation est une modalité de l’investissement. Une représentation est investie d’un certain montant d’affect ou un montant d’affect est enrobé d’une représentation, mais leurs liens ne sont pas indissolubles. Un déplacement de l’affect est toujours possible, particulièrement en cas de conflit psychique, et une représentation donnée peut toujours laisser sa place à une représentation substitutive, ce qui contribue au processus de contre-investissement.
(Nous laissons pour le moment de côté le problème des « affects inconscients » qui n’avait pas échappé à Freud en 1915 et dont il reparlera en 1923 dans Le moi et le ça, en termes de sentiment de culpabilité inconscient. Nous réservons pour plus tard la discussion de ce que devient la question de la quantité au regard de la grande révision métapsychologique de 1920, avec Au-delà du principe de plaisir.)
NOTES
