31- APPROCHES DU QUANTITATIF: L’INVESTISSEMENT

Séminaire Penser avec Freud, Année 2020-2021

APPROCHES DU QUANTITATIF: L’INVESTISSEMENT

Parcours linguistique

Le destin de la quantité, chez Freud, concerne au premier chef la notion d’investissement. Dès le Projet, il est question de « neurone investi », qui « peut être rempli d’une certaine quantité Qn et d’autres fois être vide » 1

« Investissement » est un terme que l’on utilise fréquemment, mais auquel on ne s’arrête peut-être pas assez pour l’interroger. En ce qui concerne son usage par Freud , il convient de consulter le Vocabulaire de la psychanalyse à la voix Investissement. On y trouvera notamment la mise en évidence de certains problèmes, voire contradictions. Mais je n’entrerai pas pour l’instant dans cet aspect de la question, préférant explorer les divers usages linguistiques qui l’entourent et qui me semblent apporter un éclairage intéressant sur sa signification en psychanalyse.

*

Il est intéressant de noter que les termes d’origine très différente, tel que Besetzung, d’origine germanique, Investissement, d’origine latine et Cathexis, que Strachey est allé chercher dans le Grec ancien, convergent néanmoins très bien, tout en apportant chacun des dimensions complémentaires à celles des deux autres. Je crois que si l’on parcourt ce « panorama linguistique » on finit par avoir une meilleure idée de ce dont il s’agit. La définition en sortira, me semble-t-il, plus large et plus riche.

C’est que, comme on peut en faire l’expérience avec à peu près tous les concepts freudiens – et comme je le signalais dans le premier texte de cette année –, ces concepts forment des grappes, des clusters: on tire sur un concept et il en vient d’autres. Cette fluidité ne signifie pas, comme on pourrait le craindre, une dilution conceptuelle, mai plutôt une plus grande fluidité de la pensée. Ce qui n’empêche pas de devoir resserrer parfois le sens d’un concept précis.
Il en va donc des concepts comme de la théorie physique de la lumière: à la fois corpusculaire (ce serait notre concept au sens restreint) et ondulatoire (ensemble de concepts en continuité entre eux). Un exemple serait la « grappe » conceptuelle qui concerne la négation: on peut d’une part distinguer de façon rigoureuse, chez Freud, entre la négation (Verneinung), le déni (Verleugung) et le rejet, ou forclusion (Verwerfung). On peut, et on a raison d’y voir trois mécanismes bien distincts. Ainsi, la négation est un mécanisme très sophistiqué, absolument nécessaire à la pensée, et qu’on peut situer à l’extrême opposé de la forclusion. Le déni est une forme de négation, qui n’opère pas dans la pensée mais dans la perception. Quant à la forclusion, elle concerne un rejet primordial; on pourrait dire qu’un morceau de la psyché elle-même est emporté par une expérience impossible, innommable: un trou, une béance s’est créée là où il y aurait dû y avoir inscription. Il reste que ce sont quand même trois modalités par lesquelles s’exprime quelque chose de négatif, et qu’à les considérer dans leur ensemble on voit se dessiner un arc conceptuel qui nous aide à mieux voir la différence et la continuité entre elles. À les penser ensemble, on les comprend mieux dans leur individualité.

À propos de l’investissement, ce n’est pas tout à fait le même procédé. Ici, il s’agit d’un seul et même concept, mais éclairé par trois usages linguistiques différents. Cependant, ici également, nous faisons l’expérience simultanée de la continuité et de la différence. Différence qui s’appellerait plutôt, dans ce cas-ci, nuance, mais la nuance est ce qui assure cette fluidité grâce à laquelle on peut ensuite revenir au concept dans la langue d’origine et s’apercevoir qu’il en disait un peu plus qu’il n’en avait l’air 2.

En l’occurrence, peut-être trouverons-nous que les apparentes difficultés notées dans le Vocabulaire de la psychanalyse sont peut-être moindres qu’il n’y paraît.

Allemand – Substantif : Besetzung, verbe : Besetzen.
Freud utilise l’adjectif besetzt dès le Projet de 1895 pour parler de neurones investis d’une certaine quantité ou d’une charge énergétique qui « occupe » ou « remplit » les neurones; cette quantité est désignée par les lettres grecques Qn pour marquer une quantité qui se déplace à l’intérieur de l’appareil neuronal et qui est de dimension plus petite que la quantité d’origine externe, marquée simplement Q.

Le substantif Besetzung, dans son sens le plus courant, veut dire « occupation » comme celle d’un lieu, d’une place ou d’un poste de travail. Dans un pays de langue allemande, un WC non disponible, occupé, sera dit besetzt (participe passé du verbe besetzen); ou encore, si vous entrez dans un restaurant sans avoir fait de réservation, on sera désolé de vous apprendre que toutes les tables sont besetzt, occupées.

Militairement, une ville qui est besetzt par une armée est une ville occupée, (alors qu’en français, investir militairement une ville, c’est l’encercler sans encore l’occuper – cette différence aura son intérêt, nous y reviendrons).

Mais on peut aussi avoir l’esprit besetzt, c’est-à-dire occupé par un problème, même si on n’est pas en mesure de le formuler.

Chose intéressante, besetzen peut aussi se dire pour « mettre la table  » et cette table peut être besetzt au sens de garnie de nourriture. Or garnir, notons-le, c’est aussi couvrir, de sorte qu’un pré couvert de fleurs se dit en allemand mit blumen besetzt (littéralement « occupé par des fleurs »).

Par ailleurs on peut besetzen un habit, c’est-à-dire l’« occuper » au sens de le revêtir 3. Ainsi voilà que d’occuper (besetzen) au sens de remplir un espace, nous sommes passés à être vêtu ou revêtu, c’est-à-dire avoir le corps entouré, « encerclé » d’un vêtement. D’ailleurs notons que le vêt– dans vêtement, contient la racine « vest », qu’on a rencontré dans investir, qui, comme déjà vu, est le mot français militaire pour encercler. On voit qu’il n’est pas finalement si loin du sens militaire allemand… Investir est, par ailleurs, un mot sur lequel on reviendra en passant par l’italien, mais après un détour par l’anglais.

Anglais : Cathexis (To cathect) et Italien: Investimento (Investire)
Strachey a choisi, comme à son habitude, un terme d’allure savante pour traduire Besetzung : c’est le mot grec cathexis. Or, qu’en est-il de cette cathexis, en particulier dans ses rapports avec la langue anglaise ?

Le terme grec, dans sa forme de verbe, signifie « tenir, retenir »; son origine remonte à la racine indo-européenne *segh qui se retrouve dans plusieurs mots susceptibles de nous intéresser, notamment dans le mot grec skhema: figure, apparence, nature d’une chose. Or, avec « figure » et « apparence », on retrouve quelque chose comme une surface de revêtement, ce qui s’accorde aussi avec le « revêtir » que nous avons vu à l’instant. Ainsi, en suivant cette autre piste linguistique, on arrive à une sorte de réversibilité de l’investissement qui a commencé à nous apparaître avec le besestzen quand celui-ci prend le sens à la fois d’occuper et de recouvrir. On s’aperçoit donc que, ou bien ce qui est investi est occupé, rempli, ou bien il est « vêtu » ou « revêtu » : dans ce dernier cas, il lui est donné une « figure » (skhema). Soit on considère l’investissement du dehors et on voit alors se produire un remplissage; soit on le considère du dedans, et on assiste plutôt à un habillage.

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Pensons ici à ce que nous avons déjà vu: Freud parle parfois de la quantité qui investit la représentation « comme une charge électrique à la surface d’un corps ». Voici le texte du dernier paragraphe de « Les névropsychoses de défense » 4 :

« Je vais pour finir rappeler en peu de mots la représentation adjuvante dont je me suis servi dans cette présentation des névroses de défense. C’est la représentation selon laquelle, dans les fonctions psychiques, quelque chose est à différencier (montant d’affect, somme d’excitation) qui a toutes les propriétés d’une quantité – bien que nous ne possédions aucun moyen de mesurer celle-ci –, quelque chose qui est capable d’agrandissement, d’amoindrissement, de déplacement et d’éconduction [décharge], et qui s’étend sur les traces mémorielles des représentations, un peu comme une charge électrique sur la surface des corps. » (p. 17-18, italiques ajoutés par moi.)

Dans cette citation, donc, c’est la quantité (la charge électrique) qui entoure les traces mémorielles.

D’autres fois, cependant, il parle au contraire de l’habillage psychique autour d’un noyau hétérogène. Dans la discussion du cas Dora (1905) Freud utilise explicitement cette expression, mais elle est implicitement présente dans d’autres notations cliniques. Ce dont il est question dans ce texte de 1905, c’est le catarrhe génital (les pertes blanches) de Dora, phénomène corporel réel, n’ayant en soi aucune valeur symbolique, mais dont Freud interroge le rôle dans la formation des symptômes hystériques – ceux-là à forte valeur symbolique – de la jeune fille. Il écrit alors ceci :

« Dans l’état actuel de nos vues, on ne peut pas […] exclure une influence directe et organique [des affections génitales], mais en tout cas son habillage psychique peut être plus facilement mis en évidence 5 ».

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On constate ainsi que la Besetzung, quand on en poursuit les équivalents dans d’autres langues, se prête bien à ce double usage, à cette possible inversion dedans/dehors que nus avions repérée dans la langue allemande qui a ses correspondances dans le terme grec choisi par James Strachey pour la traduction anglaise.

Or, ce que je viens de dire est aussi compatible à propos du verbe italien investire, qui nous intéresse en lui-même mais aussi parce qu’il est la source du français « investissement ». C’est de lui qu’émane le sens financier, bancaire, tant du verbe français « investir » que du verbe anglais « to invest ». Cela remonte à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance, lors de l’invention en Italie des premières institutions bancaires.

Il est intéressant de noter qu’un des sens allemands de Besetzen, qui est « revêtir », est parfaitement présent dans le verbe italien investire, puisque celui-ci contient « vestire » qui signifie, on l’aura compris, « vêtir, revêtir ». Mais notons encore une fois la polysémie du verbe, polysémie qui existe aussi en d’autres langues. Ainsi, on peut comme on sait investir du capital dans une entreprise – et Freud se servira de cette métaphore dans l’explication du processus du rêve, au chapitre VI de L’interprétation du rêve : le moi, comme entrepreneur du rêve, l’inconscient comme le capitaliste qui investit dans l’entreprise. Notons qu’on peut appeler cela, en français, un « placement », ce qui renvoie à « mettre » et, par suite, à « remplir »… Mais on peut aussi investir quelqu’un – ou être investi soi-même – d’un certain rôle, d’un certain pouvoir. En anglais on peut être « vested » d’une fonction, qui peut vouloir dire qu’on a « confié à » ou « mis entre les mains de », comme dans « the power vested in the president ».

En fait, les liens entre les termes dans les diverses langues se mettent parfois à faire des arabesques… Lorsqu’on est investi d’un rôle, on tient (cathexis) un rôle, on occupe une fonction (besetzen); d’ailleurs, la Besetzung allemande désigne aussi la liste des acteurs qui tiennent un rôle au théâtre ou dans un film… autrement dit, le cast des génériques en anglais (d’après les dictionnaires étymologiques, cast dérive très probablement de cathexis). Or, le verbe to cast veut dire plusieurs choses, notamment: lancer violemment, (ex: to cast the dies, lancer les dés), mais aussi « former un moule  » ou couler dans un moule (cast iron = fonte), ou encore… recouvrir, tout comme Besetzen : un ciel couvert, se dit « overcast ». To cast a shadow c’est jeter une ombre sur quelque chose, recouvrir. To cast a spell (jeter un sort) est un cas intéressant, puisqu’il contient une forme abstraite (le sort) liée à l’énergie (jeter).

Il y a plus. Si « jeter violemment » peut paraître loin de nos moutons, pensons à un autre sens du verbe italien investire, qui est de heurter quelqu’un dans un accident d’automobile, par exemple. Si vous êtes en Italie et qu’on vous dit que quelqu’un a été investito, cela signifie qu’il a été renversé ou en tout cas heurté par un véhicule automobile. On retrouve ainsi, c’est le cas de le dire, une… circulation dans les deux directions de l’idée d’investissement: ou bien on revêt quelque quantité d’une forme (moulage, casting, rôle, ombre, vêtement) ou bien on transmet, plus ou moins violemment une quantité d’énergie (capital, accident d’automobile, lancer des dés…).

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Au terme de ce périple linguistique, je crois légitime de rappeler ceci :
Quantité et représentation peuvent s’investir mutuellement . On peut donc voir le même phénomène de deux points de vue complémentaires: soit voir une certaine quantité d’énergie se recouvrir d’une forme (Freud appelait cela « habillage psychique », « psychische Umkleiden »6), ou voir une certaine énergie se prêter à– , remplir une forme. On en déduit qu’au fond, ce qui compte, c’est la jonction des deux éléments (investissement), ou au contraire, leur disjonction (désinvestissement). Et voilà qu’apparaissent, sans qu’on les ait cherchées, la liaison et la déliaison, Investir, c’est lier. Désinvestir, c’est délier. On s’en doutait, mais on y arrive à présent par le simple fait de constater la proximité de ces concepts qui se montrent bien comme appartenant à la même « grappe conceptuelle ».

La question se ramène alors au fait de savoir si la psyché (système autopoïétique) a ou non à sa disposition des formes utilisables pour lier, maintenir (cathect) et éventuellement utiliser l’énergie d’excitation (l’« énergie libre », selon Freud). Énergie qui, libre i.e. non liée, assaille le moi et se manifeste à l’état brut en tant qu’angoisse: c’est l’affect de base, le niveau zéro de l’affect. Quand au contraire des formes sont trouvées, la quantité ainsi liée à une forme devient « qualifiée », et on obtient alors tout un spectre de sentiments (cf. Aulagnier).

En termes d’autopoïèse, l’investissement correspond alors à un « couplage structurel » (autre version de la liaison) entre le système (le moi, ou la psyché en son entier, selon le niveau que l’on considère) et son environnement (sources pulsionnelles, ou excitation venant de l’autre).

2e partie – Mise à l’épreuve

Essayons à présent de voir si la conception que nous dirions « bi-directionnelle » de l’investissement s’avère productive. Je pense par exemple à la notion d’investissement/désinvestissement d’une représentation, comme Freud en parle à propos du refoulement dans le texte éponyme de 1915. À partir de ce qui précède, on dira que l’investissement consiste aussi bien à charger d’énergie libidinale une représentation que, à l’inverse, à revêtir d’une figure, d’une représentation, une certaine quantité d’énergie.

Cela suggère, en premier lieu, une solution possible au problème auquel Freud s’est attaqué (en hésitant quant à la réponse): le vieux problème dit « de la double inscription  », que Freud se pose, toujours en 1915, dans le texte voisin de celui sur le refoulement, c’est-à-dire le texte « L’inconscient ». Ce problème peut sembler purement « théorique » au sens péjoratif que l’on donne parfois à ce terme quand on croit qu’il n’a aucune conséquence pratique. On oppose alors théorie et pratique de manière très banale et, en fait, inadéquate. Je vais essayer de montrer que le problème dit « de la double inscription » est néanmoins intéressant, ne serait-ce que parce, à le formuler autrement on parvient à une façon un peu différente de penser l’inconscient et le refoulement.

La question que Freud se pose correspond au point de vue topique de la métapsychologie; elle est la suivante: Premièrement, est-ce que le refoulement signifie que la représentation refoulée est « déplacée » vers l’inconscient ? Ensuite: est-ce que lors de la levée d’un refoulement il y a un mouvement inverse, c’est-à-dire déplacement de la représentation refoulée vers le Pcs-Cs ? Dans le premier cas, on serait tenté de répondre positivement, puisque, en principe, ce qui est refoulé n’est plus « visible » dans la Pcs-Cs. Mais est-ce que, à l’inverse, la levée du refoulement signifie un retour « dans » le Pcs-Cs, ou se produit-il plutôt une deuxième inscription , le refoulé restant néanmoins inscrit « dans » l’inconscient ? À ce sujet, Freud hésite, répond une chose puis l’autre. Une autre façon qu’il a de poser le même problème est de se demander si lors du refoulement ou du retour du refoulé il y a changement de lieu ou seulement changement d’état.

Une première approche consiste à se demander si ce problème de « déplacement » ne serait pas mal posé. Freud lui-même, vers la fin du même texte sur l’inconscient, finit par répondre qu’aucune des deux solutions qu’il a imaginées dans un premier temps ne le satisfait, et qu’une troisième semble la bonne : il n’y a ni changement de lieu, ni changement d’état, mais « la représentation consciente comprend la représentation de chose plus la représentation de mot afférente, l’inconsciente est la représentation de chose seule. » (OCP, XIII, p. 242). Autrement dit, tout le monde reste à sa place, mais ce n’est pas le même monde! Refoulement signifie disjonction entre représentation de chose et représentation de mot; levée du refoulement signifie adjonction d’une représentation de mot à une représentation de chose.

Voyons maintenant si et comment cela peut se penser en termes d’investissement/désinvestissement.

Rappelons d’abord que Freud définit aussi le devenir inconscient ou le devenir conscient comme des conséquences des processus d’investissement ou de désinvestissement. C’est dans le texte intitulé « Le refoulement », contemporain du texte « L’inconscient », tous deux figurant dans la Métapsychologie de 1915. Le refoulement (le devenir inconscient) y est décrit comme désinvestissement d’une représentation dans le Pcs-cs, corrélatif à un investissement Ics. Inversement, le devenir conscient est décrit comme la possibilité de réinvestir dans le système Pcs-cs la représentation qui avait été refoulée (désinvestie). Investissement et désinvestissement se présentent alors dans leur sens « financier », pourrait-on dire : placement ou retrait d’un capital libidinal Pcs-cs, l’investissement Ics persistant quant à lui, même après la levée du refoulement. Mais comment se représenter cela?

Nous venons de voir que la dernière solution que trouve Freud, c’est de considérer qu’au fond la différence entre le refoulé Ics et le Pcs-Cs, c’est qu’à la seule représentation de chose Ics s’ajoute la représentation de mot dans le Pcs-Cs. N’est-ce pas là une façon de dire que le mot vient habiller psychiquement la chose ? Ne serait-ce pas notre double direction dans la conception de l’investissement: autant on peut dire que la « chose » inconsciente vient « charger » le mot; autant, le mot peut être vu comme « enrobant » la chose.

Enrobage dont j’ai rappelé au chapitre précédent qu’il se dit, chez Freud, Umkleiden, et que ce mot signifie tout aussi bien « déguisement » et n’est pas sans évoquer l’Entstellung, c’est-à-dire la déformation, dont nous avons discuté l’an dernier avec notre ami Udo Hock. (On trouvera son texte dans le section Documents.) Voilà donc que nous aplanissons, me semble-t-il, cette autre question, à savoir, pourquoi l’Ics ne peut-il être connu par le conscient que déformé ? La faute ne revient pas à quelque malin génie qui s’amuserait à tout déformer ; le fait est qu’il n’y a tout simplement pas de « bonne forme » de la chose inconsciente. Tout ce que nous saurons jamais de cette « chose » sera toujours déjà une déformation ou un habillage-déguisement.

Mais la même question troublante se pose ici : Qu’est-ce donc que cette « chose » inconsciente ? Comment la concevoir ? Comment se la représenter ?

Tout d’abord, tenter de nous représenter la chose inconsciente, nous ne faisons que ça, mais peine perdue, puisque dès le moment que nous enrobons la chose inconsciente de représentations, nous n’avons plus affaire à une chose Ics, mais à sa déformation, à son déguisement et cela c’est dès lors Pcs-Cs. L’erreur serait donc de croire que derrière le déguisement il y aurait le « vrai visage » de la chose inconsciente, alors que, en toute logique il nous faut accepter que le propre de la chose inconsciente est précisément de ne pas avoir de visage.

Le problème de la vérité…
Va pour la logique, direz-vous, mais il reste que dans notre travail clinique nous cherchons à faire en sorte qu’à travers les (dé)formations de compromis (rêves ou symptômes), et à l’encontre de la résistance, on atteigne à quelque chose comme une vérité, et que de fait, nous faisons parfois l’expérience de « toucher au vrai », de voir se produire, par exemple, ce que Freud nommait remémoration, c’est-à-dire l’opposé de la répétition. Or, si la chose inconsciente est sans visage, cette expérience d’avoir surmonté l’obstacle et de voir la prise de conscience se produire est-elle une illusion?

Pour tenter de répondre le plus clairement possible à cette question, je repartirai de Freud lui-même en revenant à certaines questions de base, des questions comme : qu’est-ce que la quantité? et qu’est-ce que la représentation?

Posons donc des affirmations élémentaires, quitte à les discuter plus en détail par la suite. Allons d’abord voir du côté de la représentation, en nous rappelant que tout au long de ce séminaire nous essayons avant tout de comprendre ce que et comment Freud pensait ces choses.

Pour Freud, et nous y reviendrons plus loin, tout ce qui est représentation a d’abord été perception 7. Autrement dit, il n’y pas « à l’intérieur » des représentations tombées du ciel. L’imagination peut bien produire des représentations inédites, mais ce sera toujours des formes composites, construites à partir d’éléments appartenant aux traces perceptives.

Si maintenant nous nous tournons vers la quantité, nous avons déjà conçu qu’il s’agissait d’une sorte d’énergie. Ce faisant, nous avons implicitement établi une équivalence entre la « chose » et la quantité. Ensuite, cette « chose inconsciente » ne peut être connue que déformée de par l’enrobage psychique qui lui est donné au plan Pcs-Cs. Notre réflexion sur l’investissement nous a suggéré qu’investir, c’est enrober la chose, c’est lui ajouter une représentation de mot; mais inversement – et plus classiquement –, investir les représentations de mot, c’est faire en sorte de donner à ces mots la charge nécessaire pour les rendre opérants, signifiants, autrement dit rendre ces mots « habités » et énergisés par la « chose  ». 8

Ici, je vous demande de faire preuve de patience et de bien vouloir me suivre dans quelques méandres nécessaires.

Si la « chose » et la « représentation » se combinent ensemble pour donner une forme Pcs-cs, et si la « chose » tient dans cette combinaison la même place et la même fonction d’occupation (Besetzung) que l’énergie, alors nous venons de dire, par une simple règle de trois, que la « chose » se conçoit comme un paquet d’énergie. Nous suivons donc ainsi ce qu’on pourrait appeler la « filière énergétique ». Nous sommes ainsi en train de formuler une conception de l’inconscient au sens radical – de la chose Ics  comme essentiellement constitué d’une quantité d’énergie. Comment cela se traduit-il en termes d’expérience clinique? Que faire d’une « chose inconsciente » à laquelle nous n’avons accès que grâce à l’habillage pré-conscient des représentations de mot ? La psychanalyse, finit-on par se demander, nous donne-t-elle vraiment accès à l’inconscient ?

La réponse se trouve à mon avis dans les mêmes textes de 1915 auxquels nous nous rapportons en ce moment. Ainsi, dans « L’inconscient », Freud note-t-il que les processus inconscients

« …sont en soi et pour soi inconnaissables et même incapables d’existence, parce que systèmes Ics est recouvert très précocement par le Pcs qui s’est emparé de l’accès à la conscience et à la motilité. » (p. 226).

Alors on se dit: fort bien, les processus inconscients sont inconnaissables, mais « incapables d’existence » ? Qu’est-ce à dire ? Freud est-il en train de dire que l’inconscient n’existe tout simplement pas? Non, mais je crois que pour comprendre le sens de son affirmation il faut relire la phrase attentivement : « incapables d’existence, parce que le système Ics est recouvert très précocement par le Pcs… » On ne m’en voudra pas, j’espère, d’une part de noter que la pensée de Freud est ici explicitement systémique. Il est question de « système inconscient » et de plus « recouvert » (habillé, dirons-nous) par le système Pcs. D’autre part de m’attarder à nouveau aux mots choisis par Freud.

En allemand, pour « recouvert » Freud emploie le participe passé « überlagert » qui vient du verbe « überlagern ». Le grand dictionnaire allemand des frères Grimm dit de ce verbe qu’il signifie « recouvrir » (bedecken) mais ce « recouvrir » a aussi le sens de « mentir », comme lorsqu’on fait écran à la vérité – pensons à ce qui en anglais se dit « a cover-up ». Autrement dit, la recouvrement précoce de l’Ics par le Pcs correspond assez bien à la déformation (Entstellung) et au déguisement (umkleidung)! Rien d’étonnant, d’ailleurs si on pense que le texte de Freud sur « Les souvenirs de couverture » s’appelle en allemand « Deckererinnerungen », où l’on reconnaît le verbe bedecken. Nous voilà donc encore une fois devant une grappe terminologique, plusieurs mots convergeant vers un point particulier par des chemins divers. Je le souligne, parce que c’est selon moi une bonne façon de saisir un concept : l’approcher par plusieurs côtés, avec des mots avoisinants qui nous révèlent des nuances, des détails intéressants. Ainsi bedecken signifie couvrir, dissimuler, envelopper, au sens, par exemple d’un ciel couvert (on retrouve le overcast anglais – voir 22A), mais aussi couvrir au sens militaire, comme dans « couvrir les arrières », « couvrir un front », bref… y investir des forces!

Voilà qui devrait nous rassurer pour ce qui est du rapport entre l’inconscient en tant que système Ics, « inconnaissable en soi » et le le système Pcs-Cs qui lui, est connaissable par la méthode psychanalytique. Même si nous ne connaîtrons jamais l’Ics en tant que tel, nous avons tout de même affaire à la « couverture » que la psyché individuelle a été en mesure de tisser pour donner une existence à l’Ics.

« Donner une existence ? » Cela demande de creuser un peu autour du texte de Freud. Que peut bien signifier, en effet, cette idée que les processus Ics seraient en eux-mêmes « incapables d’existence » ? Pour ma part je crois que cela relève du sens même du mot « existence », ou le « ex- » renvoie au plan de l’expérience, au fait pour une chose d’être saisissable dans l’extériorité, pouvant dès lors être rapportée à autre chose. Il n’y a donc d’ex-istence que relative à autre chose. Autrement dit, de l’inconscient, sans la « couverture » Pcs, nous n’en saurions à peu près rien. Tout au plus cet Ics in-sisterait – c’est-à-dire qu’il serait une potentialité comme en attente – mais n’ex-sisterait pas, c’est-à-dire sa présence effective ne serait pas sentie psychiquement sans la couverture en question. Mais attention! Cela ne veut pas dire que la couverture Pcs est la manifestation directe, la version connaissable de l’Ics ! Cette couverture, rappelons-le, est du même coup un déguisement et une déformation. C’est aussi une surface (c’est un autre sens dérivé de bedecken, à travers le substantif Bedeckung), surface sur laquelle s’observent les effets, les incidences de l’Ics 9. La couverture, la surface d’incidence, c’est donc ce qui donne existence à la chose Ics en tant que processus psychiques. Autrement dit, il est impossible de penser les processus Ics dans l’isolement en tant que « pure quantité » ; il faut toujours penser simultanément à l’Ics et au Pcs-Cs. Les deux systèmes sont inséparables, l’un formant pour l’autre l’environnement, et doivent pour cela trouver entre eux des « couplages » structurels ou fonctionnels.

Pas d’homunculus
Ce qui précède nous place devant la question embêtante de déterminer qui ou quoi effectue ces opérations d’investissement, de couverture, de déguisement… Ce qui est sûr, c’est que nous n’allons certes pas recourir au fameux « homunculus » et poser un « agent » (un courtier ?) qui saurait faire ces choses. Et cependant, nous ne pouvons pas nous passer de la notion de quantité ou d’énergie, de ce qui est à investir, que ce soit dans le sens de « remplir » ou « charger » ou, comme on l’a vu précédemment, dans le sens de recouvrir, habiller, déguiser (Umkleiden) et par le fait même déformer (Entstellen) psychiquement. Je vous invite à considérer ceci: qu’en nous en tenant à la seule notion d’énergie, nous pouvons aboutir à une simplification du problème:

•Quelle que soit la perspective qu’on adopte, il y a dans l’appareil de l’âme (Seelenapparat) une énergie, soit à l’état lié, soit à l’état délié10.
        •Énergie liée, cela signifie énergie investie au sens de revêtue d’un habit psychique, qui est aussi, immanquablement, une déformation, un déguisement. Pour cela, n’intervient aucun « malin génie » qui déciderait de déguiser, de censurer; en fait il n’y aurait pas de représentation qui ne serait pas un déguisement. Tout habillage psychique ne peut être le fait que d’une transduction, c’est-à-dire de la trouvaille d’une forme qui doit se lier à ce qui n’est que pure énergie, pure animation. Mais où trouve-t-on cette forme?
La forme, c’est d’une part le produit de la perception (perception de la forme l’autre humain – Nebenmensch – et perception et réception des formes – mots, gestes, images, etc. que cet autre transmet). L’identification primaire (l’être identifié), c’est aussi l’aboutissement de l’intervention de l’autre en tant que « porte-parole ». C’est donc aussi le produit de ce que Aulagnier a nommé violence primaire. Les formes, c’est donc dans le vaste bain de la culture qu’on les trouve; certains – artistes, créateurs en tous genres – contribuent d’ailleurs à enrichir le trésor de formes disponibles.
        •Énergie déliée, cela signifie énergie privée de tout habillage – dévêtue – et opérant alors de façon débridée, déchaînée, entrainant dans son sillage encore plus de déliaison. L’angoisse est l’affect que cette déliaison en marche fait éprouver au moi. Au moi, c’est-à-dire à la forme principale qu’a pris la liaison d’énergie à la faveur de la perception de la forme de l’autre secourable (Nebenmensch). L’angoisse résulte de la part d’énergie que le moi ne réussit pas lier, associée qu’elle est à la perception de la part inintelligible, étrangère, de l’autre humain (part que Freud nomme la Chose).
On est ainsi amené à voir que le refoulement, lui aussi, n’est le résultat d’aucune « décision » (pas d’homunculus), mais de l’incapacité du couplage entre Ics et Pcs-cs de maintenir la liaison entre la quantité et une forme qui serait son habillage psychique assez stable. Cette vision du refoulement comme échec de liaison concorde d’une part avec l’équivalence brièvement mentionnée par Freud (1919) entre refoulement et névrose traumatique élémentaire; d’autre part, elle ne contredit pas la complexité des événements lors d’un refoulement. En effet:

•Une première déliaison incite la psyché à opérer des liaisons avec des formes substitutives, plus ou moins résistantes selon le cas : assez fortes dans la formation d’une représentation obsessionnelle, quoique jamais définitives; plus fragiles dans la formation de phobies, avec leur tendance à l’extension et à la généralisation. C’est ce que Freud pose comme résultat d’un « retour du refoulé ». Mais cette image d’un « retour » nous ramènerait vers la vision spatiale, géographique, avec des contenants et des contenus, ce qui n’est nullement nécessaire si nous nous en tenons à la conception énergétique avec ses investissements sous forme d’habillage.
        •Le « retour » du refoulé peut donc se dire avec d’autres mots: c’est l’instabilité constante que cause au moi l’énergie déliée-déliante du refoulé. Ce qui pose un problème intéressant, puisque, comme on a vu plus haut, lorsque Freud a décrit le refoulement en termes économiques il a parlé de désinvestissement d’une représentation dans le système Pcs-Cs et d’investissement dans le système Ics. Or comment concilier cette idée d’investissement inconscient avec l’idée que dans l’inconscient l’énergie circule librement (énergie libre) ? Comme le soulignent Laplanche et Pontalis:
« souvent Freud parle de l’investissement inconscient comme d’une force de cohésion propre au système inconscient et capable d’y attirer les représentations: cette force jouerait un rôle capital dans le refoulement. On peut se demander si le terme d’investissement ne recouvre pas alors des notions hétérogènes. » 11
Les notions hétérogènes que soupçonnent Laplanche et Pontalis, nous pouvons peut-être les formuler d’abord dans la double forme de l’investissement que nous avons déjà introduite: soit « remplissage » d’une forme par une quantité, ou à l’inverse, « habillage » d’une quantité par une forme. Cette réversibilité, nous avons vu qu’elle peut très légitimement se dire par le même mot de Besetzung.

NOTES

  1. In Lettres à Wilhelm Fliess, Paris, PUF, p. 606. Le terme « investi » survient des dizaines de fois par la suite dans ce même texte.
  2. On est tenté de citer ici des vers de Verlaine  : “Car nous voulons la nuance encore/Pas la couleur, rien que la nuance/Oh, la nuance seule fiance/Le rêve au rêve et la flûte au cor.” (Art Poétique).
  3. Noter ici que le verbe français revêtir concerne autant le fait de vêtir son propre corps, au sens d’endosser un habit, que de revêtir un objet d’un tissu.
  4. Freud, 1894, OCFP, vol III, p. 3-18.
  5. S. Freud (1905), Fragment d’une analyse d’hystérie (le cas Dora) OCFP, vol VI, p. 262. Italiques ajoutés par moi.
  6.  Noter que Umkleiden signifie aussi bien “habiller” que “déguiser” ; ce qui pourrait nous faire voir d’un œil nouveau le phénomène du déguisement dans le rêve..
  7. Voir, p. ex., La Négation, 1925
  8. Pensons à l’image de la « charge électrique » à la surface des représentations, mentionnée par Freud dans le texte de 1894 déjà cité.
  9. L’inconscient ne se manifeste que par ses effets incidents sur la surface psychique. Nous aurons à y revenir
  10. On pourrait même dire que l’appareil de l’âme n’est autre que cette énergie même, dans ses divers états. Mais je laisse de côté cet aspect pour le moment.
  11. Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, p. 214.