30-LE QUANTITATIF EN PSYCHANALYSE

SÉMINAIRE PENSER AVEC FREUD

ANNÉE 2020-2021

LE QUANTITATIF EN PSYCHANALYSE

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Too much and never enough est le titre du livre publié cet été par Mary L. Trump, la nièce du « Donald ». Quelle meilleure expression permettrait d’ouvrir notre séminaire de cette année sur le quantitatif en psychanalyse ?

La métapsychologie freudienne, avec ses trois points de vue (topique, dynamique et économique) apparaît à certains comme une discipline bien sobre, voire bien sèche, avec ses discussions qui semblent parfois fort éloignées des drames rapportés ou vécus sur le divan. Pourtant, ces trois points de vue servent à Freud (et à nous tous par extension) à penser, c’est-à-dire rendre représentables, les événements qui font les passions et les joies, les douleurs et les pertes vécues dans la « vie d’âme » (Seelenlebens) et dont il serait autrement difficile sinon impossible de se faire une raison.

« Trop » et « jamais assez » nous montrent déjà que nous sommes dans le domaine de l’excès. Le quantitatif, en effet, ne se présente pas en psychanalyse comme une question de comptabilité. Il ne s’agit pas de mesurer quoi que ce soit. Le quantitatif auquel s’intéresse la psychanalyse s’éprouve mais ne se quantifie pas vraiment. Il s’éprouve pourtant, et, se présentant comme excès, il suppose, implicitement, une contrepartie : une idée de mesure. Mais « mesure » est un terme qui peut lui aussi sembler tirer exclusivement du côté comptable. Aussi nous faut-il l’entendre ici dans le sens que lui donnent les anciens Grecs: la bonne mesure, l’idéal d’une modération, de quelque chose de « bien tempéré », à l’opposé donc de la démesure (hubris), du trop qui mène toujours, en fin de compte, au désastre.

Il y a de toute évidence une parenté entre excès et démesure, mais peut-être trouverons-nous utile de souligner aussi une différence. Au premier abord, en effet, l’excès peut être tout autant agi que subi, alors que l’hubris, la démesure, est toujours agie, elle est le fait de qui ne sait pas s’arrêter en chemin, de qui « court à sa perte » (voir le mythe d’Icare).

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Avec ces termes – excès, mesure, démesure –, nous nous apercevons tout de suite que le quantitatif en psychanalyse prend d’emblée un accent éthique. Notons en effet que si, psychanalystes, nous ne sommes pas dans le domaine des « poids et mesures », il y a beaucoup de monde qui se consacre à ce type d’approches : sondages, statistiques, courbes « normales » avec « déviations standards ». Des pratiques dont les dérives idéologiques devraient nous rappeler que derrière les tableaux et courbes d’allure bien neutre, objective et savante, se cache justement une des formes de l’hubris humaine: l’hubris du contrôle, du pouvoir, de la norme, le tout au nom de la science. Heureusement, des scientifiques, et non des moindres, savent voir ce qui se trame ainsi au nom de la dite science. Ainsi, en réponse à un best seller au titre apparemment neutre de The Bell Curve, qui visait en fait à enfermer l’humain dans des cadres normatifs supposément objectifs, le grand paléontologue et théoricien de l’évolution Stephen Jay Gould a-t-il rédigé The Mismeasure of Man, dans lequel dénonce la folie du mesurable.

Le titre choisi par Gould nous intéresse en lui-même, la mismeasure introduisant une idée qui n’est pas tout à fait la démesure, bien qu’elle la suggère. On l’a traduit en français par La mal-mesure de l’homme, et ce terme de « mal-mesure » me semble bien choisi. Je dirais que toute tentative de mesurer l’humain, au sens des statisticiens, au sens de l’établissement d’une Norme, d’une normalité humaine est une mal-mesure, non seulement parce qu’elle est vouée à mal mesurer, mais parce que dans ce projet de mesure se profile, derrière le mot « mal », l’exact opposé de ce que la mensuration croirait éviter: la passion. Il y a en effet une passion de la mensuration, et si le mot fait aussitôt penser aux mensurations du corps féminin (poitrine, taille, hanches) dont des « revues spécialisées » font des critères de désirabilité sexuelle, ce n’est probablement pas un hasard. Cette passion de la mensuration, lorsqu’elle concerne les affaires humaines, lorsqu’elle déborde le cadre du calcul nécessaire aux sciences naturelles, est précisément un débordement, une mal-mesure, elle-même effet de la démesure humaine qui a parmi ses premiers effets, celui de chosifier l’autre humain.

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Ce qui nous ramène à l’excès, puisqu’on peut, en bonne logique freudienne, poser que la démesure n’et pas le fruit d’une obscure malédiction, mais résulte de la difficulté à s’arranger avec l’excès pulsionnel. Le quantitatif se présente donc d’emblée à nous marqué par une autre notion centrale, celle de pulsion. Or, la pulsion n’est connue du moi en tant que pulsion que par la menace de débordement qu’elle comporte. La pulsion est une notion sur laquelle il nous faudra revenir, mais pour le moment elle ne servira qu’à nous faire prendre conscience de la « grappe conceptuelle », du cluster de notions qui gravitent autour d’elle : énergie, libido, quantité, etc :

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Figure 1

J’ai donc regroupé dans la figure 1 un certain nombre de notions qui gravitent autour de la notion de quantité, elle même inséparable de l’idée d’énergie et de celle de libido, le tout sur la base de la théorie pulsionnelle. Évidemment, ces termes ne sont pas parfaitement synonymes et méritent chacun une discussion à part; rien ne dit qu’on arrivera jamais à leur sujet à une définition dépourvue d’ambiguïtés. Mais nous chercherons néanmoins à comprendre de quoi Freud essaie de parler avec toutes ces notions inter-reliées, et auxquelles nous aurions pu ajouter celles de moi, de narcissisme, de régression, d’objet etc. mais que nous avons laissées de côté pour ne pas surcharger le tableau. Je disais que ces termes ne sont pas des synonymes parfaits, mais il n’est pas non plus évident, au premier abord, de distinguer entre libido et énergie, ou libido et pulsion. (Voir plus loin). Par exemple, dans son texte « Le refoulement » (1915), en parlant d’« énergie psychique » Freud ajoute entre parenthèses « (libido, intérêt) »1. Le mot latin libido signifie envie, désir, mais on voit que Freud la met en continuité avec l’intérêt, même si ce n’est jamais tout à fait clair s’il fait ou non une distinction entre ces deux termes. Sans nous engager dans la digression que cette question exigerait, il n’est pas… inintéressant de noter que le mot « intérêt » nous conduit déjà du côté quantitatif, cette fois par référence au calcul financier. Toutefois, le mot « calcul » lui-même, si bien associé à « intérêt », comporte son propre double, non chiffré. Ainsi : « Pierre a calculé que la banque lui versait des intérêts trop réduits », mais aussi: « Pierre a calculé qu’il n’était pas dans son intérêt de prendre position dans ce débat ». Dans les deux cas il y a calcul, mais on voit bien que les deux expressions, bien qu’apparentées, ne se situent pas exactement sur le même plan.

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L’intérêt… de cette sorte d’observations est de nous montrer que le quantitatif dans les affaires humaines n’est pas nécessairement chiffré. Avec le calcul chiffré, on tombe du côté de ce que Sartre appelle le « pratico-inerte »2, c’est-à-dire d’un rapport froidement comptable, apparemment sans états d’âme (mais où, comme déjà indiqué, on peut néanmoins voir à l’œuvre la passion de l’avidité, de la cupidité, d’un calcul qui ne dit pas son nom). Dans le calcul de l’autre type, dans l’évaluation stratégique sans chiffres, Pierre est quand même en train de « soupeser » les arguments pour et contre, donc de donner un poids relatif à l’une et l’autre des conduites envisageables. Il s’agit donc d’une analogie du quantitatif. De quel « poids » est-il alors question? On pourrait dire que c’est de la quantité de plaisir ou de déplaisir attendue que dépendra le jugement s’il est ou non dans l’intérêt de Pierre de prendre position. Nous voilà donc en présence de la situation dans laquelle une quantité est éprouvée, même si nous ne saurions y mettre une échelle de mesure autre que subjective.3 Parlant de quantité « éprouvée », nous sommes conduits du côté d’un des deux représentants de la pulsion: l’affect.

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Pour la pulsion, retenons d’abord que si elle est en soi inconnaissable, elle est néanmoins représentée psychiquement par deux éléments: la représentation et le l’affect. De ces deux représentants, l’affect est « l’expression qualitative de la quantité d’énergie pulsionnelle et de ses variations » (L&P, p. 12). Freud emploie aussi l’expression « quantum (ou montant) d’affect » (Affektbetrag) dont il dit qu’il « correspond à la pulsion, en tant qu’elle s’est détachée de la représentation, et trouve une expression, conforme à sa quantité, dans des processus qui se signalent à la sensation sous forme d’affects. »4.
On voit donc que la quantité n’est pas, selon Freud, perceptible en elle-même; elle « [se signale] à la sensation sous forme d’affects ». Mais les choses sont, comme toujours, un peu plus compliquées. Freud dit d’une part que la pulsion est représentée par la représentation et l’affect. C’est la notion de représentance. Dans la citation ci-haut il mentionne le cas où la pulsion « est détachée de la représentation ». Ce qui nous laisse comprendre que pour représenter la pulsion, une représentation doit lui être « attachée », mais que cet attachement la lie nécessairement à l’affect. Sans cette liaison, la pulsion se manifeste seulement comme « montant (ou quantum) d’affect », affichant ainsi plus nettement sa nature quantitative. Mais ici, la prudence est de mise. On dit souvent, comme je l’ai fait à l’instant, que la pulsion est représentée psychiquement par la représentation et l’affect et cette représentance, ainsi exprimée, suggère une figuration comme ceci:

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Figure 2

Or si l’on suit fidèlement le texte de Freud cité plus haut, on s’aperçoit que ce n’est pas exactement ainsi qu’il faut se représenter les choses. Freud écrit que lorsque la pulsion se détache de la représentation, elle se présente alors comme « montant d’affect ». Nous notons tout de suite qu’il n’envisage pas la situation où la pulsion se détacherait de ce montant d’affect pour se présenter comme seule représentation. Le lien de représentance pulsion-affect est donc plus fondamental que la représentance pulsion-représentation.

La représentance ressemblerait plutôt à ceci:

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Figure 3

Qu’on me pardonne d’affirmer ainsi des choses qui peuvent paraître aller de soi. Je crois important de souligner que c’est, selon moi, la façon logique de représenter ce que dit Freud : si le « montant d’affect » apparaît lorsque la pulsion est détachée de la représentation, cela signifie du même coup que ce détachement entraîne aussi celui entre l’affect et la représentation. Les liens entre ces trois éléments ne sont donc pas de même nature. Cela parce que si les choses allaient selon la Figure 2, alors on pourrait aussi avoir un détachement de la pulsion par rapport à l’affect et ne laisser que le couple pulsion-représentation. Or cela ne se produit jamais. Un argument de plus dans le même sens nous est donné par Freud dans le texte voisin, intitulé “L’inconscient”, où il écrit:

« Nous savons aussi que la répression du développement d’affect est le but véritable du refoulement…” 5

Ce qui signifie que c’est bien le représentant affect de la pulsion qui est l’enjeu véritable du refoulement et non la disparition de la représentation en tant que telle. La représentation n’est “refoulée” que parce qu’elle s’accompagne d’un surgissement d’affect intolérable. La preuve a contrario de cela nous est donnée dans la névrose obsessionnelle où des représentations qui seraient d’ordinaire source de déplaisir intense dans l’hystérie peuvent être décrites et sont apparemment conscientes, dans la mesure où elles sont isolées de l’affect. Bien que ces représentations soient en apparence conscientes, leur isolation indique qu’elles sont néanmoins refoulées! Mais voici une occasion d’indiquer à quoi sert le point de vue économique; on peut en effet demander: où est passée la quantité d’affect dans ce cas? Elle est « isolée » de la représentation, mais elle n’est certes pas disparue. Nous la retrouvons sous une autre forme: dans la nature obsédante des idées, dans la compulsion qui régit certains rituels destinés à empêcher la manifestation de l’affect. Si la mise en œuvre de ces obsessions et des rituels attenants est empêchée, on voit bientôt surgir une angoisse intense (quantité presque pure).

Quand la pulsion se détache de la représentation, c’est donc en fait l’affect qui s’en détache et se présente (théoriquement) comme quantité. Je dis « théoriquement », parce que même dans le cas où elle se présente seule, la quantité peut être éprouvée qualitativement (Freud: « des processus qui se signalent à la sensation”) comme affect. Son aspect quantitatif est ressenti, mais comme intensité plutôt que comme « montant » chiffré; intensité qui peut être perturbante, voire intolérable, c’est-à-dire, en excès, et la présentation psychique la plus proche de la quantité pure, sur la frontière entre le psychique et le somatique, c’est, comme dans le cas de l’obsessionnel empêché, l’angoisse pure. On s’approche alors du côté de la névrose actuelle qui ouvre sur le vaste domaine où la quantité travaille de façon psychiquement muette, dans la somatisation véritable 6.

Pour le moment, retenons que le pulsionnel de la pulsion, l’aspect énergétique, quantitatif, se prolonge dans le domaine psychique en tant que « montant d’affect ». Une conséquence immédiate de cette façon de voir – qui est évidente quand on lit Freud attentivement, mais qui peut passer inaperçue à une lecture rapide – c’est que la représentance psychique de la pulsion ne veut pas dire que la pulsion se transforme en affect et représentation. Il n’y a pas de transformation du tout. La pulsion se prolonge dans l’affect, se manifeste en tant qu’affect; la représentation, pour sa part, est affectée par la pulsion mais ne découle pas de celle-ci; la représentation vient toujours de la perception. Freud est catégorique à ce sujet: « toutes les représentations ont été des perceptions » (La négation, 1925) et nous n’avons aucune possibilité de le contredire, à moins de croire à la génération spontanée.

Que le couple pulsion-affect soit beaucoup plus intimement lié que le couple pulsion-représentation nous montre, une fois de plus, que la symétrie n’est jamais la règle parmi les concepts freudiens. Il faudra retenir cela quand nous discuterons de la notion d’investissement. (À suivre).

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Notre attention est ainsi tournée vers le point de vue économique qui, avec les points de vue topique et dynamique forme, selon Freud, une description métapsychologique complète d’un fait psychique. Nous avons indiqué brièvement, en parlant de la névrose obsessionnelle, l’utilité de prendre en considération l’aspect « économique », c’est-à-dire le point de vue de la distribution d’une quantité de libido. Mais est-ce que l’économique est un point de vue absolument nécessaire? Pourquoi Freud y tenait-il tant? En quoi les deux autres points de vue étaient-ils insuffisants?


On peut, d’une part, invoquer le fait que pour Freud la psychanalyse se rangeait parmi les sciences naturelles, et devait donc rendre compte des faits psychiques comme étant en fin de compte incarnés dans un substrat matériel. On se souviendra que le Projet s’ouvre sur deux prémisses principales: formuler une « psychologie » fondée sur des particules matérielles, les neurones, entre lesquels circule une certaine quantité. Les neurones ont la propriété d’être excitables et la quantité est ce qui a cet effet d’excitation; quantité dont les neurones se hâtent de se décharger en la passant soit aux neurones voisins, soit à des effecteurs musculaires (action tournée vers le monde environnant) ou glandulaires (neurones sécrétoires, encore appelés « neurones-clé ») dont l’action se déroule dans le corps propre.


On pourrait croire que n’ayant jamais publié ce travail de son vivant Freud aurait laissé tomber cette approche matérialiste du psychique, mais il n’en est rien, comme en fait foi cette note un peu sibylline écrite dans un carnet peu de temps avant sa mort: « Psyché est étendue; n’en sait rien. »7 Le mot « étendue » renvoie à Descartes; il fait ici référence à l’extension en tant que propriété des corps matériels. Descartes distinguait d’une part la res extensa, la chose étendue, c’est-à-dire matérielle; et de l’autre, la res cogitans, c’est-à-dire la chose immatérielle, pensante ou imaginante. Être « étendu » signifie occuper un espace et ne pouvoir exister que partes extra partes, c’est-à-dire en extériorité par rapport à d’autre entités de même nature, ne pas pouvoir se confondre avec elles. Ce qu’il faut remarquer tout de suite est donc que la petite phrase de fin de vie chez Freud se positionne aux antipodes de Descartes: psyché – c’est-à-dire ce qui chez Descartes est la res cogitans elle-même – est déclarée res extensa. Autrement dit, il n’y a pas chez Freud de dualisme corps/esprit à la manière de Descartes: le psychique lui-même est « étendu ».


Vu sous cet angle, Freud passe donc pour être demeuré tout au long de sa vie le « physicaliste » qu’il avait affirmé être en rédigeant le Projet, c’est-à-dire un matérialiste (au sens philosophique) assez radical. On ne sera donc pas étonné qu’il tienne à inscrire le quantitatif parmi les critères centraux d’une étude métapsychologique des faits psychiques. Comme le note Jean-Claude Rolland, il y a dans le point de vue économique de Freud, une sorte de « loi de Lavoisier »: comme on sait, cette loi énonce que dans la nature, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Avec l’économique, Freud semble donc tenir à s’assurer que les processus invisibles de l’inconscient n’ouvrent pas sur une imagination théorique sans bride, sans garde-fou. Dans les transformations psychiques, dans les mouvements observés, on doit être capable de tenir compte du fait que rien ne se perd et rien ne se crée non plus à partir de rien: le point de vue économique, par lequel on se demande, par exemple, ce qu’est devenue l’énergie psychique dans l’isolation obsessionnelle, sert de garde-fou théorique. La « sorcière métapsychologie », celle-là même qui nous permet de spéculer sur l’invisible de l’inconscient, est néanmoins obligée de rendre… des comptes! Freud prend néanmoins la précaution de mentionner d’entrée de jeu que la quantité dont il parle n’est pas mesurable. Ce qui situe le terme de quantité dans une perspective nouvelle, car que signifie une quantité non mesurable?

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Les notions freudiennes, comme déjà dit, ne se laissent pas découper selon des lignes nettes. Il y a toujours chez Freud à boire et à manger… Je veux dire par là que s’il est et reste matérialiste, il n’est pas un matérialiste vulgaire et avoue volontiers son ignorance à propos du rapport physique/psychique. À ce sujet, on cite parfois l’idée d’un certain « saut » entre le psychique et le somatique. Mais il faut tout de suite signaler que Freud s’est interrogé sur la nature de ce saut dans une seule des deux directions. Il s’est demandé, à propos de la conversion hystérique, comment des représentations psychiques pouvaient influer sur l’innervation corporelle (paralysies, anesthésies, cécités, convulsions hystériques) ; mais on ne verra jamais Freud s’interroger sur un soi-disant passage du somatique au psychique. La phrase « psyché est étendue » (1938), résume donc parfaitement sa position de toute une vie: il n’y a pas chez Freud de « problème corps/esprit »; la psyché est toujours corporelle: « psyché est étendue » et « le moi est avant tout un moi corporel » (Le moi et le ça, 1924). Inversement, on peut dire que le corps en psychanalyse est toujours le corps vécu et auto-représenté… donc psychique. Un autre terme devient alors nécessaire pour parler du corps en tant qu’il ne s’insère pas dans l’ordre psychique: on parle dans ce cas du soma. L’École psychosomatique de Paris (Marty, Fain, de M’Uzan, David), par exemple, a bien pris soin de ne pas confondre la psychosomatique (sans trait d’union) avec l’étude des manifestations corporelles de conflits psychiques, comme l’hystérie de conversion.

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Je disais que tout cela ne se découpe pas suivant une ligne de séparation nette. Pour Freud, la quantité se spécifie comme une énergie psychique (qui se rapporte donc à une psyché-corps), et plus précisément encore une énergie sexuelle, la libido. Mais la définition que donne Freud de la libido ne se laisse pas non plus réduire à la simple quantité.

•Le mot « libido », comme on a déjà vu, est d’origine latine et veut dire « désir, envie » et on a vu que Freud la met côte à cote avec « intérêt »;
•La philosophie classique (au moins depuis Augustin) distingue trois formes de libido : libido sentiendi, libido dominandi, libido sciendi:
        –libido sentiendi : le désir/plaisir d’éprouver, de jouir;
        –libido dominandi : le désir de dominer, de maîtriser;
        –libido sciendi : le désir de connaître, de savoir.

On voit tout de suite l’intérêt… que cette distinction a pour nous. Par exemple, les deux premières formes semblent bien décrire le pulsionnel sexuel, en y incluant la pulsion d’emprise ou de maîtrise (Bemächtigungstrieb), que l’on aurait tort de tenir à distance du sexuel.


• « Libido » est un mot présent chez Freud bien longtemps avant Les Trois essais, mais c’est dans cette publication de 1905 que Freud lui assigne un rôle précis: celui de nommer pour le sexuel, l’équivalent de la faim pour l’instinct de nutrition.
« Psychanalyse » et « Théorie de la libido » sont deux articles d’encyclopédie dans lesquels Freud s’attarde, surtout dans le deuxième article, a préciser ce qu’il entend par » libido » :


« Libido est un terme venant de la doctrine des pulsions, déjà utilisé par A. Moll […] pour désigner l’expression dynamique de la sexualité, introduit dans la psychanalyse par l’auteur de ces lignes. »

Attardons-nous à la formule « expression dynamique de la sexualité » : « dynamique » est à entendre ici du sens de relatif à des forces [dynamos]. C’est donc bien de l’énergie des pulsions sexuelles qu’il s’agit, cela dans la mesure où nous acceptons aussi que Freud donne au mot « sexuel » un sens beaucoup plus étendu que l’acception populaire.

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Jung, le dauphin désigné de Freud pendant quelques années, a, semble-t-il, toujours eu de la difficulté à accepter la conception de la libido comme énergie sexuelle. Il a repris le terme, mais en lui attribuant le sens d’une énergie psychique en général, ce que Freud ne pouvait accepter.
D’une part, Freud appelle libido l’énergie psychique relative aux pulsions sexuelles, mais dit peu de choses, voire rien du tout, sur ce que serait une énergie psychique non-sexuelle, qui correspondrait au domaine de l’intérêt. Pourtant, comme on le verra bientôt, il se défend fermement contre l’accusation de mettre du sexuel partout. Le premier dualisme pulsionnel engagé dans le conflit psychique était pour Freud celui des pulsions sexuelles et des pulsions d’autoconservation. Implicitement, Freud pose donc deux sortes d’énergie correspondant aux deux sortes de pulsions respectivement. Jung, lui, appelle libido toute l’énergie psychique, sexuelle et non-sexuelle, ce qui rend la discussion très compliquée.


Peut-être est-ce une des raisons pour laquelle la discussion entre Freud et Jung n’a pas toujours été comprise avec la clarté voulue. Une autre raison étant que Freud lui-même a proposé au cours du temps des théories différentes de la libido, semblant même à un certain moment se rapprocher des idées de Jung qu’il avait auparavant rejetées. Et il n’est pas sûr que, même aujourd’hui, nous soyons au clair sur ce sujet.


Voici un exemple:
Pour clarifier la question de la différence entre lui et Jung sur la notion de libido, Freud écrit à Claparède une lettre concernant l’introduction que celui-ci avait écrit à la traduction française de Cinq leçons sur la psychanalyse. La question est d’autant plus complexe que cette traduction française concerne un texte de 1910, moment où régnait le premier dualisme pulsionnel freudien, et que nous sommes en 1920-21, c’est-à-dire après la grande révision théorique de Au-delà du principe de plaisir, où Freud introduit un tout autre dualisme: pulsions de vie/pulsion de mort. Mais tout cela est intéressant, puisque nous verrons que pour Freud lui-même les choses ne sont pas aussi tranchées, entre les divers dualismes pulsionnels, que nous serions portés à le croire.


Avant de lire la lettre elle-même, lisons d’abord une note de Strachey concernant cette lettre:


[…] une lettre de Freud datant d’une date ultérieure (1921e) dans laquelle il insistait sur la distinction entre les deux types de pulsion. La traduction française de ses Cinq leçons (1910a), par Yves Le Lay, est parue pour la première fois dans la Revue de Genève en décembre 1920 et en janvier et février 1921. Elle a été précédée d’une longue introduction du professeur Edouard Claparède, de l’Université de Genève, qui a donné un aperçu général de la théorie psychanalytique. Il y avait un passage que Freud considérait comme trompeur et il écrivit à Claparède pour protester contre ce passage. Lorsque, en 1921, la traduction française a été publiée sous forme de livre, Claparède a ajouté un appendice dans lequel il citait, dans une traduction française, « un fragment de cette lettre ». Elle n’est pas datée mais a vraisemblablement été écrite au début de 1921. […] :

Extrait de la lettre de Freud:


« …Sur un seul point – si vous voulez bien me permettre cette critique – vous êtes injuste envers moi et donnez aux lecteurs une information inexacte. C’est dans la phrase de la p. 861 : « 8. La libido. L’instinct sexuel est le mobile fondamental de toutes les manifestations de l’activité psychique. » Ensuite de quoi vous mentionnez que moi-même et mes élèves ne nous sommes jamais exprimés bien clairement là-dessus. “Mais il faut savoir lire entre les lignes et saisir l’esprit et non la lettre de la théorie.” Je m’étonne que cette mécompréhension coutumière puisse trouver place chez vous aussi. J’ai, au contraire, déclaré et répété avec la plus grande clarté à propos des névroses de transfert que je faisais une distinction entre les pulsions sexuelles et les pulsions du moi et que, pour moi, “libido” signifie seulement l’énergie des premiers, des pulsions sexuelles. C’est Jung, et non moi, qui fait de la libido l’équivalent de la force pulsionnelle de toutes les facultés psychiques, et qui combat la nature sexuelle de la libido. Votre récit ne correspond ni à ma conception ni à celle de Jung, mais est un mélange des deux. Vous empruntez à moi la nature sexuelle de la libido et à Jung sa signification généralisée. Et c’est ainsi qu’il se crée dans l’imagination des critiques un pan-sexualisme qui n’existe ni dans ma conception ni dans celle de Jung. En ce qui me concerne, je réalise pleinement l’existence du groupe des pulsions du moi ainsi que de tout ce que la vie mentale leur doit. Le grand public, cependant, l’ignore ; on le lui cache. Les gens se comportent souvent de la même manière lorsqu’ils décrivent ma théorie des rêves. Je n’ai jamais prétendu que chaque rêve exprimait l’accomplissement d’un désir sexuel, et j’ai souvent affirmé le contraire. Mais cela ne produit aucun effet, et les gens continuent à répéter la même chose… »

La position de Freud semble donc tout à fait claire. Le fait est, cependant, qu’un an auparavant (1919-20), dans Au-delà du principe de plaisir, Freud avait placé les pulsions d’auto-conservation, aussi appelées pulsions du moi, sous le chapeau des pulsions de vie (Éros), donc en grand voisinage avec les pulsions sexuelles et en opposition avec la pulsion de mort. Cette dernière, notons-le, est dite par Freud n’avoir pas d’énergie propre et ne se manifester que par son intrication avec l’énergie des pulsions de vie. Ce qui complique encore plus la question déjà assez confuse de l’énergie psychique.


Ce qui signifie qu’il faut relire cette nouvelle classification à la lumière de ce qu’il affirme avec véhémence à Claparède, à savoir, que les pulsions du moi ne sont pas sexuelles et que la libido n’est pas l’unique énergie à l’œuvre dans la vie psychique.


Essayons d’y voir plus clair:


La première théorie freudienne des pulsions proposait un dualisme pulsionnel qui distinguait entre d’un côté les pulsions sexuelles, dont l’énergie était la libido, et de l’autre des pulsions d’auto-conservation, dont l’énergie n’était pas spécifiée, mais dont Freud, dans la lettre citée ci-dessus, semble dire que ce n’est pas une énergie sexuelle comme la libido.
Représentons alors les choses simplement, comme ceci:

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Comme on sait, Freud modifie grandement sa théorie pulsionnelle en 1920, avec la rédaction d’Au-delà du principe de plaisir. Après avoir hésité un moment et placé les pulsions du moi en tant que pulsions de mort, il se ravise et range plutôt les pulsions du moi (ou d’auto-conservation), à côté des pulsions sexuelles, sous l’entête général des pulsions de vie, aussi nommées Éros, comme le dieu grec de l’amour. La libido demeure l’énergie des pulsions sexuelles; Freud ne dit rien de l’énergie des pulsions d’A-C, et il précise que la pulsion de mort, elle, n’a aucune énergie; elle ne peut se manifester que par mixtion avec les pulsions de vie. Cela donne ceci:

Seconddualisme-2020-08-18-11-41.png

On pourrait croire que la distinction pulsions sexuelles/pulsions du moi reste tout de même intacte, mais ce n’est pas du tout sûr. En effet, entre le premier dualisme (1910-1915) et le second (1919-20) s’est glissée la théorie du narcissisme. Là, Freud, bien malgré lui, a tenté de résoudre le problème posé par Jung en reconnaissant au moi lui-même une assise libidinale : la libido liée au moi, c’est ce qui s’appellera libido narcissique. Mais elle a la particularité, de par sa liaison au moi, de ne pas fonctionner au même régime que la libido de la pulsion: elle est comme « domestiquée », pourrait-on dire.

On verra le problème se poser à nouveau dans la théorie de Freud, notamment à propos de l’énergie neutre introduite dans la quatrième partie de Le moi et le ça. Y est proposée une hypothèse et, précise Freud, « pas une preuve », qu’il existerait une « énergie active dans le moi et dans le ça, déplaçable et indifférente » qui serait « issue de la provision de libido narcissique » et qui serait donc « de l’Éros désexualisé ». Cette idée nouvelle (mais l’est-elle vraiment ?) ouvre sur des difficultés théoriques sur lesquelles on pourra revenir.

NOTES

  1. Freud, “Le refoulement”, OCP, XIII, p. 197.
  2. Jean-Paul Sartre, « Questions de méthode » in Critique de la raison dialectique, Paris, Gallimard.
  3. On peut penser ici aux échelles de 1 à 10 avec lesquelles le personnel soignant demande au malade de chiffrer l’intensité de la douleur, et où les chiffres sont nécessairement une question subjective : le « 5 » de l’un serait un « 3 » ou un « 7 » pour d’autres.
  4. Le refoulement, op. cit., p. 197.
  5. S. Freud, 1915, « L’inconscient », OCP, XIII, p. 219.
  6. Nous en reparlerons plus tard en abordant le travail de Michel de M’Uzan « Les esclaves de la quantité ».
  7. « Résultats, idées, problèmes » in OCP, Vol XX, p. 319-320.