Ce 24 janvier, Marie-Andrée Linteau m’a fait parvenir cette intervention, que je soumets avec plaisir à l’ensemble des participants:
Suite à notre dernier séminaire, je tente de réfléchir sur la pensée. Je mentionnais, quand tu as amené ce thème, qu’il faudrait peut-être s’entendre ou savoir de quoi on parle ou selon quel point de vue on se place pour définir la pensée.
Qu’est-ce que penser? Est-ce représenter, « mentaliser » (on utilise beaucoup ce terme ces temps-ci), élaborer, jouer, faire des liens, créer?
Tu donnais l’exemple de « Il neige dehors » comme une pensée du moins une représentation de quelque chose de la réalité, ce qui semblait très éloigné de ce que tu essayais de décrire i.e. une pensée créatrice , venant du « je », une pensée qui est beaucoup plus qu’une pensée de ce qui a déjà été pensé.
Il me semble qu’on s’intéresse, comme psychanalystes, sur l’origine de la vie psychique, pourrait-on dire sur l’origine de la pensée. Mais là, je me heurte encore qu’est-ce qu’est « penser » au sens psychanalytique du terme, non pas d’un point de vue psychologique comme Piaget l’a fait, pas non plus d’un point de vue neurologique mais psychanalytiquement.
Anzieu parle des signifiants formels, c’est-à-dire des premières formes de représentation ou de figuration de l’espace psychique. Il les rapproche des pictogrammes d’Aulagnier, des signifiants de démarcation de Rosolato, des signifiants énigmatiques de Laplanche (quoique ça ne m’apparaît pas tout à fait la même chose pour Laplanche). Peu importe cette énumération, il me semble qu’on fasse le lien entre penser et représenter, se représenter à soi-même, se donner une information de ce qui se passe à l’intérieur de soi et, si l’on suit Anzieu, de ce qu’est notre appareil à penser, de notre espace psychique, notre enveloppe dans laquelle nos pensées peuvent se former. Anzieu, dit que par la suite cet espace psychique se différencie, pour distinguer par exemple le moi corporel du moi psychique, l’intérieur de l’extérieur et ensuite toute une série de fonctions comme le jugement, la mémoire etc. Il précise que c’est sur la surface interne du Moi peau, la surface d’inscription, qu’il relie au réseau maillé dont parle Freud dans l’Esquisse, c’est sur cette surface d’inscription, de signification que prend naissance la pensée, la représentation, en se différenciant toujours plus.
Mon but n’est pas de reprendre Anzieu mais tenter de mieux cerner la pensée ou dirait-on « Le penser », la faculté de penser les pensées.
Mais on sait aussi que la vie psychique, que le psychisme s’étaie sur le corps, sur la peau notamment, selon Anzieu, mais Freud mentionne la même idée d’un étayage de la pensée sur le corps.
Alors qu’est-ce qui fait la « richesse » ou l’originalité d’une pensée? La capacité d’investir les traces mnésiques qui seraient « dans » l’inconscient, les relier à des représentations de mots avec tout ce qu’elles (les représentations de chose ou les traces mnésiques) peuvent charrier du corps pour avoir des mots « affectés » une parole affectée. Je pense que même quand on élabore des concepts très abstraits, le langage peut être « affecté » à moins que ce ne soit la disposition même de la personne qui pense, parce qu’elle est bien ancrée dans son corps, qu’elle habite son corps. Je ne sais pas trop.
Selon cette connexion ou ce manque de connexion au corps, on peut avoir une pensée « brillante » mais sèche, stérilisée, précise, coupante, ou alors une pensée plus « ronde », plus résonnante (comme les harmoniques en musique), plus porteuse de créativité, une pensée qui se dit avec son poids de chair.
Donc, pour moi, penser serait une capacité de faire des liens entre différents concepts, images, sensations issus de l « épaisseur » de l’appareil psychique, de plusieurs couches de notre espace psychique, qu’on pourrait nommer inconscient, préconscient, conscient, d’un mélange de processus secondaires et primaires, eux-mêmes issus de l’expérience corporelle (Le « Ca, proche du corps dans la deuxième topique?).
On trouve actuellement dans la clinique une pauvreté à représenter, la pensée opératoire par exemple, dont on dit qu’elle reflète un manque d’épaisseur du préconscient, une tendance à la décharge, une pensée qui se trouve davantage du côté de l’image motrice, une difficulté à représenter les traumatismes qui ont endommagé « l’enveloppe » nécessaire pour penser ou qui ont fait en sorte que n’ont pas pu se constituer les barrières nécessaires pour refouler ou contenir le trop d’excitation. On sait que penser se fait par petites quantités.
Une autre piste serait de relier la pensée à la capacité de jouer, quand on ne cherche pas à décider si la chose qu’on dit est vraie ou non, si elle est en dedans ou en dehors (perception ou hallucination), lorsqu’on a accès à la métaphore, au « comme si ». Dans notre langage donc, penser serait avoir accès à un espace transitionnel, de jeu, qui permet d’intervertir de façon ludique et créatrice les idées, images, les sensations.
Est-ce que ce que je dis là contredit ce que j’ai dit avant ou c’est la même chose, décrite de façon différente, je ne sais pas.
Quand tu parlais Dominique, la semaine dernière de la pensée au sens créateur, il me semble que tu fais référence à un état de dessaisissement de soi ou du Moi, d’un desserrement des liens de la pensée secondarisée, d’un accès aux processus primaires, à un relâchement des repères identitaires, comme de M’Uzan peut décrire la chimère. Comment peut advenir cette pensée, quelles sont les conditions d’accès à cet espace de création? Créer ça peut être découvrir pour son propre compte un concept déjà pensé, c’est le créer-penser, ç’est aussi, naturellement, créer du nouveau, du jamais pensé.
Marie-Andrée
