12- Propos d’ouverture pour l’automne 2016: Quel usage de Freud?

Pour plusieurs de nos contemporains, le fait de citer Freud est suspect de dogmatisme et on va même jusqu’à qualifier cela de rétrograde, dans la mesure où celui qui cite semble ne pas tenir compte des progrès accomplis par les grands auteurs post-freudiens. Cela se voit tant du côté « ipéiste » que du côté « lacaniste » 1. Pour certains des premiers, il est devenu folklorique de s’en référer à Freud puisque des développements importants ont été apportés à la psychanalyse de la main des Klein, Bion, Winnicott et autres; pour plusieurs parmi les seconds, Lacan aurait « réinventé l’inconscient », il devient ainsi futile d’aller lire Freud, déjà que l’exégèse des 25 séminaires de Lacan a de quoi tenir occupé pendant plus d’une vie. Par conséquent, Freud devient, dans les faits sinon dans le discours officiel, une référence secondaire, en arrière-plan historique d’une pensée où de toute façon l’adjectif « freudien » veut dire en fait « lacanien ».

Il m’apparaît qu’à la base de ces attitudes se trouve un grave malentendu quant à l’usage qui peut être fait d’un grand auteur, que ce soit Freud, Bion, Lacan ou d’autres. Mais puisque j’ai annoncé mon propos avec la question « Quel usage de Freud ? », je vais m’en tenir à celui-ci, étant entendu que le même raisonnement pourra sans peine être appliqué au rapport que nous entretenons avec d’autres « auteurs importants ». Par cette dernière expression, je n’entends pas consacrer qui que ce soit au titre de légitime représentant de la Vérité. Je considère qu’un auteur est important dans la mesure où il/elle aura contribué un certain nombre d’idées dignes de considération et de débat, ouvert des questions pour la poursuite de la recherche et de la réflexion. Si l’on s’accorde sur ce critère, il va de soi que Klein, Bion, Lacan, Winnicott, Kohut, Aulagnier, et quelques autres sont des auteurs importants. Mais est-il vraiment nécessaire de préciser que Freud, en tant qu’il est celui qui a ouvert et inauguré le champ de recherches qu’est la psychanalyse, et dont les idées et les questions laissées ouvertes ont de quoi nous occuper encore longtemps, est le plus important d’entre tous ?

Cela dit, il est en effet trop fréquent de voir des analystes se réclamer de Freud comme figure d’autorité, la citation faisant office d’argument final et incontestable. Ce n’est certes pas ainsi que l’on poursuit la recherche et le questionnement, qu’on garde vivante la pensée psychanalytique. Cet usage-là est en effet dogmatique, et il n’est en fait que l’image en miroir de l’attitude dénoncée plus haut, qui consiste à croire qu’il n’est plus nécessaire de lire Freud ou de le citer. Ces deux positions sont équivalentes quant à leurs conséquences: l’arrêt de la pensée par l’usage biaisé soit de Freud, soit des autres auteurs.

Je crois qu’un meilleur usage est fait de Freud (ou de Klein, ou de Bion ou de qui que ce soit) quand on y cherche tout d’abord une pensée qui est du même coup une méthode de travail, ensuite, bien sûr, des idées spécifiques qu’il s’agit de méditer suffisamment pour être sûr de bien comprendre ce qu’elles signifient, comment elles s’articulent les unes aux autres, dans quel cadre plus large elles s’inscrivent etc. Mais tout aussi important est de déceler parmi ces idées des problèmes, des contradictions — reconnues comme telles ou non aperçues par leur auteur —, des « repentirs » (comme on dit en peinture) et des questions laissées en suspens.

Le lecteur aura sans doute remarqué qu’au début de cet article, parmi les « auteurs importants », je n’ai pas mentionné Laplanche. Ce n’est ni par hasard ni involontairement que j’ai omis son nom. Je ne surprendrai personne en reconnaissant que pour moi Laplanche figure en effet sur la liste des auteurs qui comptent. Mais je ne l’ai pas mentionné tout de suite parce que je crois qu’il occupe une place à part. Cela, non parce qu’il aurait créé un nouveau « courant » psychanalytique ou une nouvelle école de psychanalyse, mais pour une raison tout à fait en lien avec ce que j’essaie de dire ici sur l’usage de Freud. Ce qu’il faut d’emblée préciser, c’est qu’il n’y pas de « pratique laplanchienne » de la psychanalyse, Laplanche s’en tenant à la méthode préconisée par Freud: libres associations/dissociations, attention en égal suspens. 2 Ce que Laplanche a de différent, c’est qu’il applique cette même méthode freudienne à l’œuvre, au texte même de Freud. Il en résulte ce qu’on pourrait appeler un « auto-examen » continu de la pensée de Freud, un creusage permanent qui met en lumière des présupposés implicites, des questions passées sous silence, des contradictions, des rééquilibrages théoriques… Il est par conséquent impossible de lire Laplanche avec profit sans aussi lire Freud.

Certes, ce procédé finit par conduire à certaines conclusions, à certaines décisions théoriques pouvant inspirer à tel ou tel analyste des inflexions différentes dans sa sa pratique. Cela n’aurait rien de surprenant puisque les conditions de la pratique analytique sont telles que de toute façon, il n’y a pas — dieu merci ! — de pratique identique d’un analyste à l’autre. Le travail de Laplanche, ce qu’il appelle la « remise au travail de Freud » peut donc conduire à certains énoncés conclusifs, mais il est entendu que ceux-ci, outre qu’ils auront été dégagés d’une discussion serrée du texte de Freud, seront à leur tour sujets à réexamen, et ainsi de suite. Il va de soi aussi que la même méthode peut être appliquée, pour peu qu’on s’en donne la peine, au texte kleinien, bionien, winnicottien et… laplanchien. La contribution de Laplanche se distingue donc effectivement des autres en ce qu’elle se pose d’abord comme méthode critique, se servant de Freud avant tout en tant que champ de recherches, source immense d’idées, de questions et de problèmes dignes d’examen.

La référence à Freud peut donc (et doit) être critique, non-dogmatique. Mais il faut à présent insister sur ceci, qu’une lecture critique est d’abord une lecture patiente. Les grands auteurs doivent être lus lentement, et cela pour une raison qui tient à la méthode psychanalytique elle-même. Ce que la pratique de l’analyse montre, en effet, c’est que notre perception (notre écoute comme notre lecture) n’est jamais vierge. Le moi, une fois constitué, a tendance à ne retenir du perçu que ce qui lui est compatible ou agréable, le familier, ce qui confirme ses présupposés. Ce n’est pas pour rien que nous nous demandons à nous-mêmes, analystes, d’écouter avec une attention égale tout ce que l’analysant énonce. Et nous savons combien cette tâche est exigeante, jamais complètement accomplie; combien, aussi, nous sommes redevables d’un mouvement en spirale de l’analyse au long cours, qui nous fait repasser plusieurs fois par les mêmes thèmes, les mêmes problèmes, nous offrant ainsi l’occasion d’y capter du différent. Notre lecture des auteurs n’échappe pas à cette difficulté: une lecture insuffisamment méthodique nous fera voir dans le texte de préférence ce qui conforte nos idées préalables. Notre lecture doit par conséquent se soumettre aussi à un type de mouvement en spirale. Il faut lire patiemment et avec méthode, reprenant la lecture plus d’une fois pour d’une part, avec un peu de chance, être frappé par un certain nombre d’idées qui étaient passées inaperçues à une première ou deuxième lecture, et, d’autre part, finir par apercevoir de nouveaux patterns, une nouvelle Gestalt. Ces perceptions nouvelles pourront nous surprendre, nous faire nous demander comment nous avions pu ne pas les voir. Chose sûre, cette lecture patiente et méthodique modifiera notre compréhension de l’œuvre, mais aussi — et peut-être surtout — elles nous aura fait commencer à penser par nous-mêmes.

NOTES

  1. J’emploie à dessein ces termes en « iste » pour désigner ceux qui ont absolument besoin d’une étiquette, qui sont atteints par ce qu’Imbeault a appelé « l’esprit d’école ».
  2. Il y aurait lieu de décrire un peu plus en détail ce que la lecture de Freud par Laplanche implique dans la pratique, mais ce n’est pas essentiel ici.

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