Pour penser le sexuel en psychanalyse, rien de plus naturel que de partir des images des comportements sexuels. La pratique clinique y conduit aussi tout naturellement, puisque, bien entendu, les analysants ne viennent pas nous présenter « le sexuel », mais nous offrent, au mieux, les figurations emblématiques de la sexualité courante, au pire, des contenus dont on peine à voir le rapport avec le sexuel et que, dans ce cas nous sommes portés à écarter comme relevant d’une autre sorte de pulsion.
Mais il en va de la psychanalyse comme des sciences exactes, du moins pour ce qui concerne le passage de l’observation empirique à la conceptualisation. Ainsi, lorsqu’on voit un objet dans l’atmosphère tomber vers la terre, il nous vient tout naturellement de poser que notre planète exerce une force d’attraction gravitationnelle, comme l’ont postulée les physiciens « classiques » depuis Galilée et Newton qui ont essayé de percer le mystère de cette force gravitationnelle et ont même pu en produire des équations qui, dans l’ensemble, fonctionnent. Comment en effet se représenter cette action à distance exercée par la masse terrestre sur la lune ou sur un objet quelconque, ou par celle du Soleil sur la terre, et ainsi de suite? On en est venu à imaginer une substance invisible à travers laquelle cette force pouvait se transmettre et la lumière voyager: c’était l’Éther. (Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89ther_%28physique%29 )
Ce fut donc toute une révolution lorsque vers la fin du XIXème et le début du XXème Siècle les physiciens se sont rendu compte qu’ils n’avaient aucunement besoin de faire intervenir l’éther dans leurs équations (sur la vitesse de la lumière, p.ex.) et qu’avec la théorie de la relativité restreinte introduite par Einstein en 1905, la gravitation était pensée d’une façon totalement différente: non plus une « force » s’exerçant à distance sur les corps, mais une courbure de l’espace du fait de la présence de corps massifs dans cet espace. Un corps de masse moindre qui est captif de la courbure de l’espace due à une masse plus grande se mettra donc à « tomber » vers celle-ci, selon un mouvement orbital.
Fait à remarquer, ce nouveau modèle de la gravitation ne relève aucunement de l’observation directe (la courbure de l’espace n’est pas visible en soi). C’est une construction purement théorique, obtenue par une « expérience de pensée » d’Einstein, équations mathématiques à l’appui. Mais quand on essaie de se la représenter, on ne peut s’empêcher d’essayer de se faire une image visuelle de la chose, par des approximations comme « une nappe tendue aux quatre coins au milieu de laquelle on placerait une boule de bowling qui incurverait la dite nappe en son milieu de sorte que toute autre boule plus petite, déposée sur cette surface serait “attirée” vers la grosse boule… » On voit tout de suite que l’image à laquelle on aura eu recours recommence à poser les choses en termes d’attraction ! Bref, la chose réelle n’est pas « visualisable » et cela choque notre narcissisme visuel, si l’on peut dire. L’image que l’on se construit atténue un peu le choc, mais en reconduisant l’erreur de départ… La « vraie » gravité, c’est celle que décrivent les équations abstraites et elle n’est pas représentable. Le problème est donc celui du passage du concept ou de la notion rigoureuse à la forme plus proche de l’expérience familière, passage vers quelque chose de plus approximatif et qui peut être source de malentendus.
Cette digression, afin de revenir à la notion psychanalytique de « sexuel ». Quand Freud a proposé, dans les Trois Essais que la libido est à la sexualité ce que le faim est à l’alimentation, il procède par une approximation semblable à celle qui postulait une « force d’attraction » entre le soleil et la terre. Le terme même de « pulsion », bien que plus abstrait, fait appel par son nom à l’image familière de poussée (et cela vaut aussi pour le terme allemand de Trieb). Mais en réalité, personne n’a jamais vu une « pulsion », encore moins la « force pulsionnelle ».
Revenons donc à « Pulsions et destins de pulsions » et à la célèbre définition que donne Freud d’une pulsion en général:
« Si, maintenant, nous abordons par le côté biologique l’examen de la vie d’âme, la pulsion nous apparaît comme un concept frontière entre animique et somatique, comme représentant psychique des stimuli issus de l’intérieur du corps et parvenant à l’âme, comme une mesure de l’exigence de travail qui est imposée à l’animique par suite de sa corrélation avec le corporel. »
J’ai mis en caractères gras les mots qui soulignent le caractère purement conceptuel de la pulsion, et qui plus est, la notion d’un concept « frontière », c’est-à-dire, n’ayant pas les racines bien plantées dans un domaine défini. L’aspect abstrait se confirme avec les termes de représentant et enfin de « mesure de l’exigence de travail ». Nulle part dans cette définition Freud ne désigne une quelconque substance ou entité concrète. J’entends par là que, contrairement à l’usage qui en est fait souvent, la pulsion n’est pas ici définie comme « force motrice ». Cependant, deux paragraphes plus loin Freud parle de « quelques termes qui sont utilisés en corrélation avec le concept de pulsion, comme : poussée, but, objet, source de la pulsion », et il écrit que:
« par poussée d’une pulsion, on entend le facteur moteur [en allemand: Motorisches Moment] de celle-ci, la somme de force ou la mesure de l’exigence de travail qu’elle représente [das er repräsentiert]. Le caractère de ce qui est poussant est une propriété générale des pulsions, et même l’essence de celles-ci. Toute pulsion est un morceau d’activité. » (PDP, p. 169)
La citations ci-dessus semble, à prime abord, contredire ce que je disais de la définition générale des pulsions et semble en donner une image de « force motrice ». Mais il faut la relire lentement et attentivement: par poussée d’une pulsion il faut entendre:
1- le « facteur moteur », selon traduction officielle, Freud l’écrit « Motorisches Moment », et je crois que le mot Moment, qui peut en effet se traduire par facteur, désigne plus précisément le concept de « moment » en physique (en anglais on dit momentum et ce terme est souvent employé en français également), terme qui désigne la mesure de la quantité de mouvement. Ce que la poussée désigne, c’est donc la constatation que là où il y a pulsion, il en résulte une quantité de mouvement, ce qui ne veut pas dire que c’est la pulsion elle-même qui pousse. Je ne voudrais pas donner l’impression de fendre les cheveux en quatre, mais la chose est plus importante qu’elle n’en a l’air, parce que si la pulsion était en elle-même une force motrice, alors il nous faudrait pouvoir la mesurer. Or il est clair que ceux qui mesurent des aspects quantitatifs se déroulant dans un organisme ne rencontreront jamais la « force pulsionnelle ».
En fait, je crois que le terme « force pulsionnelle » est à entendre ici comme on entendait « force d’attraction gravitationnelle » dans la physique classique, mais en se souvenant que, alors même que l’effet visible existe (les objets tombent, la terre reste en orbite autour du soleil), aucune « force » ne s’exerce à distance, c’est l’espace qui est courbé. De même, il y a « travail » quand la pulsion est présente, mais cela ne veut pas dire que c’est la pulsion elle-même qui fournit la force nécessaire à ce travail. N’oublions pas que nous opérons au niveau de la « frontière » entre l’animique et le somatique, et que par conséquent nous ne traitons pas directement de ce qui serait une énergie somatique quantifiable ; par ailleurs, le terme « énergie psychique » ne peut être que métaphorique.
2- « la somme de force ou la mesure d’exigence de travail qu’elle représente [das er repräsentiert]. » J’ai mis en italiques et fait suivre de l’original allemand l’expression « qu’elle représente » parce qu’elle aussi est de nature à nous rappeler que nous travaillons à un autre niveau que matériel. L’utilisation du verbe repräsentieren est en effet un choix significatif, puisqu’il a rapport à la Repräsentanz, ce qui signifie la fonction de représentance, au sens où un ambassadeur représente un pays, ou un député représente les électeurs de son comté. L’ambassadeur n’est pas le pays, le député n’est pas l’ensemble de ses électeurs; mais ils parlent en leur nom. Dans ce sens, je crois que la pulsion n’est pas la somme de force, mais elle la représente, elle en est le délégué aux frontières du psychique (nous avons déjà abordé cet aspect au chapitre 4 « Le Trieb et le trouble »).
Nous pouvons par là poser les rapports sous un angle un peu différent, en disant à peu près ceci: sous l’effet de la pulsion, l’appareil psychique se met en marche et cela peut mobiliser aussi l’appareil musculaire, mais cela ne veut pas dire que c’est la pulsion qui fournirait le « carburant ». Lorsque nous appuyons sur un interrupteur, ce n’est pas la force du mouvement de nos doigts sur l’interrupteur qui allume la lampe; l’interrupteur, et notre geste pour nous en servir, sont les aspects visibles d’un désir (de voir plus clair) qui va puiser à une énergie électrique disponible, énergie qui sert tout aussi bien à chauffer l’eau de la bouilloire ou à faire tourner le moteur de la laveuse. Pourtant, nous dirons que c’est en touchant à un interrupteur que nous avons allumé la lampe ou mis en marche la bouilloire ou la laveuse.
Qu’est-ce alors qui met en marche, ou au travail, l’appareil psychique ? Freud, en introduisant les mots « pulsion » ou « libido » semble avoir souvent été compris comme disant que ce sont elles, qui le font. Mais on voit bien que l’on peut avoir une version beaucoup plus proche de la réalité psychique si nous nous débarrassons l’idée pulsion de son aspect « force motrice » ou « carburant ». Entendus dans ce sens, les mot Trieb ou pulsion sont l’équivalent de « force d’attraction terrestre » dans la vieille physique de Newton. Pour un usage quotidien, dans un parler relâché, il n’y a aucun problème à dire les choses ainsi, de même que c’est « évidemment » le fait d’appuyer sur l’interrupteur qui allume la lampe. Mais on voit bien que si on s’en tient au langage de tous les jours, on n’aura pas éclairci ce que « pulsion » ou « sexuel » veut dire exactement en termes freudiens. D’ailleurs, dire que la pulsion elle-même exerce une poussée, c’est une tautologie. C’est comme dans la comédie de Molière où le médecin ignorant assure que l’opium fait dormir parce qu’il possède une « vertu dormitive ». À parler ainsi on se paye simplement de mots.
Que trouverons-nous si nous essayons d’aller au-delà de ces apparentes évidences?
Rappelons tout d’abord que nous sommes revenus au terme pulsion après avoir commencé à explorer le sens du concept de « sexuel » chez Freud. Nous avons vu en effet que c’est sur la pulsion sexuelle que Freud se concentre dans Pulsion et destin de pulsions. On peut dire que les deux termes deviennent équivalents chez Freud, du moins jusqu’en 1919, quand il introduit pulsions de vie et pulsions de mort. Mais on n’a pas avancé beaucoup en rapprochant les deux termes si nous ne produisons pas une définition non-tautologique de l’un ou de l’autre.
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Quand nous parlons de ce qui met au travail « l’appareil de l’âme », ou encore, de ce qui pose à l’animique une exigence de travail, nous essayons d’éviter de penser à la pulsion comme elle-même une force, de même que nous essayons, suivant Freud, de ne pas substantialiser l’appareil psychique ou animique. Pour cela, tenons-nous en à ce que Freud introduit dès le Projet et que nous avons déjà brièvement discuté: l’état de « désaide » (Hilflösigkeit) du petit humain au début de la vie. C’est là une donnée essentielle parce qu’elle indique:
1- que personne ne s’est fait tout seul;
2- que nous débutons tous dans la vie dans un état d’impuissance à assurer notre propre survie;
3- que nous dépendons par conséquent de quelqu’un d’autre;
4- que c’est par rapport et en fonction de cet autre (de ces autres) que nous nous mettons à rêver, à parler, à désirer, à jouer… et que nous commençons à penser, c’est-à-dire à chercher à comprendre.
Mais, dira-t-on, ne cherchons-nous pas à comprendre bien autre chose également? Oui, mais plus tard, et de toute façon, même dans ce cas, c’est avec les pensées que nous nous serons formées à propos de, et en rapport avec cet autre essentiel à notre vie que nous aborderons les autres réalités. Un exemple? Nous croirons que la terre « attire » à elle les corps en chute libre de la même façon que nous nous serons sentis attirés dans les bras de notre mère ou de notre père… Les fantasmes que nous aurons élaboré dans le micro-univers où le visage de notre mère était le paysage le plus attentivement scruté, ou le son de sa voix aura été la première musique, etc. seront toujours en première ligne lorsque nous nous tournerons vers le monde extérieur. Pour connaître la réalité telle quelle, il nous faudra, par un exigeant effort de pensée, nous arracher de notre premier mode de connaissance.
Notons que les fantasmes eux-mêmes, qui servent à sous-tendre notre activité de relation avec les autres et le monde en général, sont le produit de l’activité psychique et non une force motrice. Quel est donc le moteur de cette activité? C’est la rencontre avec un autre, du moins de la partie de cet autre pour laquelle nous n’avons pas à notre disposition une assez bonne idée, ce qui déclenche des mécanismes innés, fruit de l’évolution: la fonction herméneutique, le besoin de trouver du sens. C’est l’énigme de l’autre telle qu’elle se présente au cœur des processus éthologiques les plus universels, et qui vient les détourner de leur cours « naturel ». Nous y reviendrons.
Est-ce à dire que tout cela se passerait sans aucune dépense d’énergie au sens propre? Bien sûr que non. « Psyché est étendue », rappelle Freud ; elle est corporelle et dépend donc du bon fonctionnement du corps, des muscles, des cellules et de leurs mitochondries, véritables productrices d’énergie. Il y a donc une énergie disponible à laquelle puiser (comme l’électricité disponible quand le désir de voir plus clair nous fait appuyer sur l’interrupteur), mais ce que nous décrivons sur le plan pulsionnel ne désigne pas directement cette énergie. La notion de pulsion désigne une exigence, une demande de travail psychique. Elle représente cette exigence et nous rappelle simplement que ce travail ne se fait pas sans corps.
