9- Le sexuel au sens freudien

Au cours du séminaire, alors que nous examinions les Trois Essais sur la théorie sexuelle de Freud, nous en sommes venus, comme c’est souvent le cas, à une interrogation qui, à qui nous entendrait de l’extérieur des milieux psychanalytiques, pourrait sembler vraiment naïve. Nous avions en effet posé que le sexuel au sens freudien, s’il n’est pas tout, il est quand même partout, mais qu’il fallait le voir comme quelque chose de différent de la sexualité; le voir, en fait, dériver à partir de ce qui se présente banalement comme « la sexualité », elle-même ramenée à la génitalité, voire — dans certains milieux ultra— à la reproduction. Chez Freud, au contraire d’une réduction, nous avons affaire à un élargissement tel qu’on finit par se demander si le mot « sexuel » a encore un sens spécifique.
Nous n’essaierons pas, dans ce qui suit, d’établir « le » sens de « sexuel » en psychanalyse, mais bien de suivre, une fois de plus, ce que nous pouvons décrire comme le mouvement de la pensée de Freud sur le sujet. Revenons, pour cela, à certaines propositions initiales concernant le rôle des facteurs sexuels dans les névroses, propositions dont Freud ne s’attribue d’ailleurs pas la paternité.


Vers la fin des années 1880, Freud se trouve à Paris. Il a obtenu une bourse d’études qui lui a permis d’aller assister aux leçons de Jean-Martin Charcot, un des plus grands neurologues de l’époque, grand spécialiste de l’hystérie. Freud racontera plus tard qu’au cours d’une réception, de façon tout à fait informelle, Charcot lui aurait confié que dans l’hystérie « c’est toujours la chose sexuelle », et Freud de remarquer que Charcot n’a jamais formulé cela publiquement. Il a, vers la même époque, entendu un autre grand médecin contemporain, Chrobak, déclarer que pour guérir les attaques d’angoisse, la prescription était « Penis normalis, dosim repetatur » (Un pénis normal, à doses répétées).
Ce que cela nous dit, c’est qu’on avait pris en compte, dès avant Freud, l’importance de la sexualité, voire de la frustration sexuelle. Par ailleurs, la notion même de pulsion sexuelle, toujours au sens banal de la sexualité, des conduites sexuelles, avait été affirmée avec force longtemps avant Freud par des philosophes, comme Schopenhauer, par exemple:

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(A. Schopenhauer (1820), Le monde comme volonté et comme représentation.)

Il ne faut donc pas croire que tout commence avec Freud, ni que Freud s’est carrément et sciemment démarqué de ses prédécesseurs en cette matière (comme en d’autres, d’ailleurs). Ce que Freud lui-même s’est attribué comme mérite, c’est avant tout, comme on l’a vu antérieurement, l’invention d’une méthode d’accès à des processus inconscients, l’inconscient lui-même étant déjà une notion répandue dans la littérature et la philosophie allemande avant Freud.

Que pouvons-nous alors trouver de nouveau ou d’original chez Freud?

Commençons par noter que Freud prend très au sérieux la remarque de Charcot et que ses propres études de cas le conduisent à cette fameuse théorie de la séduction qu’il expose au printemps de 1896 devant les médecins viennois. Il prétend alors avoir découvert pour l’hystérie l’équivalent des « sources du Nil ». 1 Les médecins présents lors des deux conférences que donne Freud à propos de sa découverte restent passablement sceptiques et Freud en ressort furieux de n’avoir pas été pris au sérieux. Et cependant, environ dix-huit mois plus tard, en septembre 1897, il révélera à Fliess son « grand secret », c’est-à-dire qu’il ne croit plus à sa propre théorie de la séduction. Comme on sait, cela ne veut pas dire qu’il renonce à l’étiologie sexuelle des névroses, ni même à l’idée de séduction en tant tant que telle, mais il reste que la formulation triomphante de 1896 est battue en brèche.


Pour les besoins de notre recherche, ne nous contentons pas de voir la théorie de la séduction abandonnée. Puisque nous voulons suivre la pensée de Freud, il nous faut d’abord prendre de note de ce que signifiait le facteur sexuel dans cette pensée au cours du temps, quel rôle il y jouait.

Le sexuel dans les névroses actuelles…
Nous commencerons par remarquer le rôle très direct et explicite que Freud attribuait au facteur sexuel, cette fois non dans l’hystérie ou les autres psychonévroses de défense, mais dans les « névroses actuelles », que Freud d’ailleurs ne considérait pas comme faisant l’objet de la psychanalyse. Ces névroses étaient à l’époque au nombre de deux: la neurasthénie et la névrose d’angoisse. La neurasthénie, comme le terme d’asthénie (manque d’énergie) le suggère, se caractérisait par une fatigue, un état de faiblesse, etc. Peut-être s’agissait-il d’un syndrome comparable à ce qu’on nomme aujourd’hui syndrome de fatigue chronique? La névrose d’angoisse, pour sa part, correspond tout à fait à ce qu’on nomme aujourd’hui « trouble anxieux » et « attaques de panique », et c’est d’ailleurs Freud qui a proposé de distinguer nettement ce trouble de l’hystérie proprement dite. Quoi qu’il en soit, Freud qualifiait ces névroses d’actuelles pour signaler que les facteurs étiologiques étaient, justement, « actuels » dans le sens qu’ils ne se fondaient pas sur une histoire ou des traumatismes anciens qui auraient été remaniés et symbolisés à travers les symptômes psychonévrotiques. La distinction entre les deux classes de névroses était d’ailleurs bien signalée par le fait que l’hystérie de conversion, l’hystérie d’angoisse et la névroses obsessionnelles formaient la classe des psychonévroses, tandis que pour la neurasthénie et la névrose d’angoisse, le préfixe « psycho » tombait. Freud considérait donc ces dernières comme résultant d’un facteur proprement organique, toxique. Ce facteur n’était pourtant pas étranger à la sexualité. Dit de façon brutale, la neurasthénie résultait, croyait-on alors, d’un excès sexuel, surtout masturbatoire, alors que la névrose d’angoisse était censé résulter d’une trop grande abstinence sexuelle, ou alors de l’anxiété et de la tension qui accompagnait la pratique du coït interrompu, méthode « contraceptive » fréquente à l’époque.


Était-ce là une théorie étiologique universellement valable? Il me semble qu’aujourd’hui, nous ne nous en tenons plus à des notions de causalité aussi simples et directes, mais je dois dire qu’il m’est arrivé de rencontrer des cas d’abstinence qui résultaient en une véritable névrose d’angoisse et même en des états dépressifs.


Ainsi, alors que j’étais encore jeune psychiatre en formation psychanalytique, je me trouvais en voyage de vacances dans ma région natale où des amis de la famille m’ont demandé si je voulais bien rencontrer un couple dans la quarantaine avancée qui allait de plus en plus mal. C’était surtout le cas de l’épouse, mais tous deux souffraient d’anxiété au point de sortir de moins en moins souvent de la maison. Il s’agissait d’un homme et d’une femme sans enfants, par ailleurs en bonne santé physique et qui vivaient des rentes de la vente d’un magasin qu’ils avaient tenu pendant longtemps. Lors de notre entretien, ils n’ont pu me faire part d’aucun facteur traumatique, d’aucun drame significatif dans leur vie, à l’exception du fait de ne pas avoir eu d’enfants, ce qui les rendait assez malheureux mais justifiait mal l’angoisse qui tenaillait en particulier, comme je l’ai dit, la femme du couple, et les faisait rester tous deux de plus en plus reclus.
À l’approche du moment de mettre fin à notre entretien, j’étais sur le point de déclarer forfait, lorsqu’il me vint l’idée « freudienne » assez primaire de m’informer de leur vie sexuelle. Je vis alors les deux époux se montrer très embarrassés de m’avouer qu’ils n’avaient plus aucune relation sexuelle depuis plusieurs années. Quand je leur en ai demandé la raison, ils m’ont expliqué qu’ils avaient tous deux honte d’avoir des désirs sexuels alors qu’ils n’ont pas été en mesure de procréer; que vu l’absence d’enfants, les relations sexuelles leur semblaient des activités purement égoïstes et coupables et que d’ailleurs, l’Église catholique les condamnait.


Je me suis tout d’un coup senti comme transporté au XIXe Siècle, croyant à peine à ce que mes oreilles venaient d’entendre. Je leur ai alors demandé de me dire s’ils éprouvaient encore des désirs sexuels l’un pour l’autre. Baissant les yeux, et avec beaucoup d’embarras, ils ont tous deux répondu par l’affirmative. Le spectacle de ces deux époux honteux de leurs désirs sexuels parce que désarrimés de la procréation m’a fait me sentir comme un explorateur qui découvre une ethnie jusque-là inconnue. Je n’aurais jamais cru qu’une telle chose était possible (nous étions quand même en 1982, et 1968 et la soi-disant « révolution sexuelle » était passée même par l’Italie du Sud!)


Je ne fis alors que me servir de « l’autorité » que me conférait mon statut de médecin, et qui plus est venant de la lointaine Amérique du Nord, pour leur « prescrire » de reprendre progressivement leurs relations sexuelles, en leur expliquant que c’était leur abstinence qui causait leur angoisse et que même l’Église catholique admettait le droit à une vie sexuelle entre époux qui s’aiment. Les époux se sont regardés étonnés, ne s’étant manifestement pas attendus que ma « prescription médicale » soit de cette nature, et nous nous sommes quittés là-dessus.


Il se trouve que je suis retourné dans la même région deux ans plus tard. Lors de mon arrivée, le couple, qui avait eu vent de ma venue, m’attendait avec une bouteille de bon vin et une corbeille de fruits fraichement cueillis, posé devant la maison que j’allais habiter avec ma femme et mes enfants. C’était pour me remercier de mon intervention deux ans auparavant, suite à laquelle ils ont peu à peu, m’ont-ils dit, repris « une vie normale ». Je compris que cette expression signifiait non seulement le retour à une vie sans trop d’angoisse, mais incluait également la vie sexuelle.

Les névroses actuelles par trop d’abstinence sexuelle semblent donc exister vraiment, mais un cas comme celui que je viens de résumer, et qui n’a fait l’objet que d’une seule rencontre, ne peut certes pas prétendre nous donner le fin mot de l’histoire. Nous savons aujourd’hui aborder ces tableaux cliniques avec une conception beaucoup plus plus élaborée, inspirée notamment de la théorie psychosomatique de l’École de Paris, telle que formulée par Marty, de M’Uzan et d’autres à partir des années 1960. Les névroses actuelles se retrouvent ainsi recadrées grâce à une approche qui prend en compte, par exemple, la richesse du fonctionnement pré-conscient (« la mentalisation ») et qui n’exclut pas, loin de là, une histoire traumatique. Mais nous n’allons pas nous attarder à cela pour le moment.

…et dans les psychonévroses
Nous avons commencé à discuter des névroses actuelle parce que nous voulons suivre la trajectoire du sexuel dans la pensée de Freud. Ainsi donc, nous voyons que la prise en compte du facteur sexuel peut ne renvoyer, dans le cas des dites névroses actuelles, qu’à une conception finalement assez banale des conduites sexuelles (en excès ou en abstinence). Dans le cas des psychonévroses, le facteur sexuel est évidemment tout aussi présent et d’ailleurs on pourrait même dire qu’il est doublement présent, puisque Freud posera qu’il y a un noyau de névrose actuelle au coeur de la psychonévrose. Doublement présent: d’une part en tant que facteur organique— ainsi, dans le cas Dora, Freud n’a pas exclu la contribution d’un catharre vaginal (pertes blanches) dans la formation de ses symptômes proprement hystériques —; mais d’autre part et surtout, en tant que traumatisme sexuel subi dans l’enfance: c’est la fameuse théorie de la séduction.


Il faut tout de suite remarquer combien le décours temporel des psychonévroses contraste fortement avec celui des névroses actuelles puisque, par définition, celles-ci se situent dans un temps pour ainsi dire bref, presque immédiat, et dans un processus somme-toute assez linéaire: l’excès masturbatoire expliquant l’épuisement général; l’abstinence excessive donnant lieu à de l’angoisse par une accumulation de libido non écoulée. Dans le cas des psychonévroses le profil temporel est tout autre et c’est lui, en fait, qui non seulement permet de distinguer entre les deux types de névroses du point de vue étiologique, mais commence à faire dériver la notion de « facteur sexuel » vers des significations autres que les conduites sexuelles. Je ne vous surprendrai pas en rappelant que dans les psychonévroses, nous avons affaire à une temporalité complexe, puisant dans une histoire ancienne dont les épisodes sont remaniés selon le mode temporel nommé « après-coup ». Mais notons que cet après-coup est inscrit dans la théorie de la séduction, ce qui devrait nous intéresser si nous voulons échapper à de trop brefs raccourcis concernant cette fameuse théorie et son abandon.

***

Pour commencer à rendre compte de façon satisfaisante de l’évolution de la pensée de Freud à ce sujet, je me permettrai, lors de notre rencontre, de vous lire deux extraits de ses écrits : d’une part, la narration du cas de la jeune Emma dans le second chapitre du Projet de psychologie (in Lettres à W. Fliess)et d’autre part un extrait de L’étiologie de l’hystérie (OC, Vol I). Cela devrait commencer à nous montrer que la pensée de Freud, en ce qui concerne le rôle de la séduction dans l’hystérie et les psychonévroses en général, n’était pas aussi simple que l’histoire de l’abandon de la théorie du même nom nous porterait à le croire.


  1. Il faut se rappeler qu’à cette époque des explorateurs anglais cherchaient en effet à localiser le lieu où commençait ce très long et très important fleuve africain, et que plusieurs hypothèses étaient en rivalité.

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