5- La « mise à plat »

Je commencerai en disant que je ne saurais trop insister sur l’intérêt de lire un ouvrage de Jean Imbeault, publié aux éditions Gallimard et intitulé Mouvements. Si l’ouvrage n’est pas disponible en volume, on peut néanmoins en consulter une version « en feuilleton », dans les six premiers numéros de la revue Trans dont on peut trouver les archives web sous la rubrique « Liens utiles » du présent site. La revue avait en effet accueilli le travail d’Imbeault au fur et à mesure de sa rédaction avant que le tout ne soit repris en une publication unique. Si je souligne ce travail, c’est qu’il est exemplaire de ce que je nous propose comme tâche au sein de ce séminaire. Et si j’en parle aujourd’hui en lien avec le titre « La mise à plat » que je donne au présent article, c’est que Imbeault exprime en une métaphore à la fois simple et ingénieuse ce qu’il en est du travail analytique 1. Imbeault parle de la technique analytique comme d’un « étalement de la parole », au sens premier d’exposer, de montrer, mais surtout au sens d’étendre, déplier, déployer: Il nous demande d’imaginer

« (une) sphère aux contours irréguliers, comparable à (une) boule de papier chiffonné, mais de surcroît sphère mouvante, et non entité inerte. Ne considérons, pour un bref instant, que la masse de cette sphère, sans tenir compte de sa mouvance. Certainement, alors, la méthode analytique peut être comparée à une machine à déplier la parole, qui étend toutes ses dimensions sur un seul et même plan, la révèle comme un tissu continu, feuille ou surface unique où les traits, les rides, rendent désormais visibles les rapports, les articulations, les relations entre ces replis internes qui donnaient auparavant à cette sphère son volume, son apparence. La parole ainsi essorée n’a pas de « profondeur » ; elle n’a même pas de revers. Voilà pourquoi analyser, ce n’est jamais traduire d’un ordre à un autre, superposer des sens, décoder un discours en fonction d’une grille sous-jacente. C’est au contraire un strict exercice d’horizontalisation : la parole y défile comme par une fente étroite et les rapports entre ses dimensions deviennent visibles parce qu’ils sont de cette manière sériés, mis en séquence. »(p. 153)

Le travail de l’analyse semble donc se passer dans un espace qui admet la co-présence de deux « masses » de matériel : une masse constituée, pour le dire vite, du matériel inconscient et préconscient; l’autre masse est celle qui se (re)-constitue spontanément au terme du processus d’étalement. Entre les deux, par la « fente étroite », s’opère l’horizontalisation, la sérialisation, l’aplatissement. Dans les termes de Freud, cette fente étroite est celle de l’appareil de perception-conscience Pcpt-Cs, mais tenons compte que dans le cadre de la séance, cela signifie essentiellement le passage de (et ajouterions-nous: par) la parole. Ce passage oblige une expression linéaire, séquentielle d’un matériau qui en réalité est dans un état tout autre puisque ses contenus sont associés suivant les processus primaires, avec des liens qui peuvent s’organiser en tous sens, des éléments contradictoires qui peuvent coexister sans s’annuler etc. Ce sont les caractéristiques dont l’étude des rêves et des symptômes a permis à Freud le premier de s’approcher. Retenons de la métaphore proposée par Imbeault que le passage étroit entre les deux masses n’aboutit pas à une reconstitution à l’identique. La recomposition du matériel après qu’il a été « étalé », mis en ordre séquentiel, ne retrouve pas, en se recomposant, son état original. Le passage de la parole par l’écoute — celle de l’analyste et celle de l’analysant s’entendant parler — donne au matériel des possibilités nouvelles de reconfiguration, possibilités marquées bien entendu par les effets du transfert, de l’interprétation, mais, à la base, résultant tout simplement de ce que Freud appelle d’une expression assez simple: le « devenir conscient » (Bewußtwerden) 2. Ce devenir conscient se conçoit pour Freud comme l’acquisition par le matériel inconscient de qualités (sensorielles, affectives) grâce à sa liaison avec les représentations de mot; qualités qui le rendent apte à son introduction « dans » l’aire préconsciente-consciente (Pc-Cs).

Comme le titre du présent article le suggère, je m’attarde à l’image que suggère Imbeault parce qu’elle souligne un aspect essentiel de la méthode freudienne: la « mise à plat ». Il faut entendre par cette expression exactement ce qu’elle dit. Si le passage par « la fente étroite » opère quelque chose, c’est par le nivellement des intensités dont est dotée la parole de l’analysant, intensités distribuées par la prosodie, par les intentions conscientes et préconscientes, bref par le discours du moi; discours tenu en vue d’un certain effet, d’un certain sens qu’il s’agit précisément de déplier ou, si l’on on préfère, de déconstruire, autrement dit: d’analyser. Pour cela, Freud a inventé la méthode des associations libres recommandée aux analysants, et de la méthode complémentaire de l’écoute avec une attention « en égal suspens », c’est-à-dire des associations et une attention qui s’efforcent, autant que faire se peut, de ne rien privilégier à priori, de ne rien considérer comme signifiant véritablement ce que l’intention du moi voudrait signifier. La mise à plat permet donc, comme Imbeault le décrit admirablement, de pouvoir observer des articulations, des liens, des jointures que l’état « replié » ne permet pas de voir.
La méthode psychanalytique est en cela tout à fait syntone avec des méthodes d’analyse biochimiques, puisque de tels enroulements et déroulement existent dans la conception de certains éléments essentiels du vivant: les protéines, par exemple. Une protéine dans sa forme complexe, dite « quaternaire » (enroulée) ne dévoilerait aucunement sa composition; il faut la dérouler pour et parvenir à sa structure primaire, séquentielle, celle qui nous dévoile sa composition effective. À partir de ce déroulement on peut concevoir quels sont les « ponts » biochimiques entre les acides aminés qui la composent, ponts expliquant son enroulement complexe et sa forme finale.

StructureProt

Qu’on se rassure! Avec cette image je ne m’apprête pas à embarquer dans la galère de la topologie, ou « toporlogerie », lacanienne. La structure protéinique n’est qu’une métaphore et je considère que ce serait tout à fait insensé de prétendre que la méthode analytique est véritablement semblable à celle des biochimistes. Il faut voir, pour ne prendre qu’un exemple, que là où la disposition linéaire des acides aminés d’une protéine dicte de manière assez précise l’enroulement tri-dimensionnel d’une protéine donnée, enroulement qui s’avère donc assez fixe, correspondant à sa fonction biologique déterminée, les « enroulements » psychiques inconscients sont non seulement singuliers, spécifiques à chacun, et par là impossibles à reproduire à l’identique (il est donc impossible de produire une « science » mathématisable de l’inconscient), mais encore, ils ne font que se modifier, évoluer, se recomposer de diverses manières, selon les aléas des multiples facteurs qui interviennent dans un corps-psyché, un corps-histoire, infiniment plus complexe et mouvant que le corps biologiques (malgré l’immense complexité de celui-ci).
L’utilité d’une représentation visuelle « adjuvante » (comme dirait Freud) telle que celle ci-dessus, est de nous montrer qu’il existe tout de même une sorte de « parenté » entre les processus biologiques et les processus psychiques, une parenté non dans le sens de faire émerger les uns des autres, mais due au fait que dans les deux cas nous avons affaire à des processus vivants. Je ne peux ici que renvoyer au terme de « dérivation » dont il est question dans le premier article de cette série. Cela étant admis, nous ne devons cependant pas tomber dans l’erreur du réductionnisme biologique, fût-il neuro-biologique, et nous rappeler que ce avec quoi nous sommes confrontés, la vie psychique, est encore plus complexe, comme je le disais à l’instant. Plus complexe, c’est-à-dire plus « chaotique », au sens de la fameuse « théorie du chaos », bien en vogue par les temps qui courent, et pour de bonnes raisons. Cette théorie, qu’il serait prudent d’appeler de son vrai nom — théorie des systèmes dynamiques non-linéaires — s’attache déjà à décrire des phénomènes hyper-complexes, comme la météo ou l’équilibre écologique d’une forêt ou d’un océan. La description est faite à l’aide d’équations mathématiques justement « non-linéaires », dans le sens que le résultat d’une équation est ramené de façon redondante dans l’équation initiale et fait donc varier le résultat subséquent, et ainsi de suite… Cela permet des prédictions de plus en plus précises, mais néanmoins toujours limitées à un certain horizon temporel et laissant toujours une place à l’erreur ou à la surprise puisque ces équations, et donc les systèmes qu’elles décrivent, sont dites « sensibles aux variations des conditions initiales ». Un peu plus de ceci, un peu moins de cela au tout début de nos mesures, et les résultats finaux peuvent différer de manière gigantesque.
Or, quand bien même nous tentons également, avec la théorie psychanalytique, de décrire avec le plus de justesse possible, un état psychique donné à l’aide de notions comme pulsion, refoulement, défense, trauma, transfert, déplacement, répétition etc. il reste que nos « équations » comportent un nombre de variables encore plus grand que celles de la biologie ou de la météorologie. Cela parce que le sujet humain est non seulement soumis à la complexité biologique, mais encore à la complexité psychique et à la complexité sociale et finalement historique. Ne serait-ce qu’au plan de la complexité psychique, où s’inscrivent les soubassements biologiques, sociaux et historiques en un tout inextricablement noué, il nous faut ajouter la donnée décisive de la capacité « auto- », auto-réflexive, auto-interprétative, auto-théorisante, auto-symbolisante de l’être humain. Dans cette dimension se fonde l’impossible « totalisation » du sujet humain. La psychanalyse, si on tient absolument à la ranger parmi les sciences, est donc une science de l’ouvert, de l’impossible à formuler en un ensemble d’équations, aussi puissantes soient-elles 3. Pour le meilleur comme pour le pire, le sujet humain ne se laisse pas totalement « prédire », du moins s’il s’agit du sujet individuel.

Pensons ici à cette scène du début de juin 1989, sur la Place Tien-An-Men à Pékin. Le gouvernement chinois vient de réprimer dans le sang les étudiants qui par milliers avaient manifesté en réclamant plus de démocratie. L’armée avait fait place nette. Les tanks étaient entrés sur la place dite « de la paix céleste ». D’innombrables arrestation, de très nombreuses victimes, des morts et des blessés. Les tanks sont là pour mettre un couvercle de plomb sur toute velléité de révolte. Les foules se sont repliées, la place est vide, à l’exception de cet homme en chemise blanche, avec son sac d’épicerie à la main, qui ira se placer tranquillement devant la colonne de tanks et la fera s’arrêter, ne serait-ce que pour peu de temps, dans sa marche écrasante. Il est permis de penser qu’aucune équation, qu’aucun expert de sciences politiques, de sociologie, qu’aucun « psy » n’aurait pu prédire ce geste, ni cet homme:

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PLACE TIEN-AN-MEN, JUIN 1989

On a donc raison de dire que nous excellons à « prédire le passé » — nous, c’est-à-dire les psychanalystes, mais tout autant les sociologues et les historiens. Et je dirais qu’il n’y a rien de honteux à cela, au contraire: il faudrait trembler d’effroi s’il s’avérait que ces disciplines étaient des sciences exactes! Et d’ailleurs, en psychanalyse du moins, c’est un véritable défi que celui de « prédire le passé ». La mise à plat de la parole présente doit servir justement à cela: dégager les composantes plus élémentaires qui mettent en évidence non seulement leurs articulations spécifiques à une existence donnée, mais aussi les concrétions et les béances, celles qui font en sorte que le passé n’a pas pris forme en tant que passé, mais s’est pour ainsi dire enkysté dans une forme autre, que l’on peut dire « actuelle » tant qu’elle ne sera pas dénouée et que des articulations seront rendue possibles au reste de l’histoire.

  1. Pour m’assurer que tous les participants puissent aller consulter le texte, je renvoie ici au premier « fascicule » de travail d’Imbeault, publié dans le tout premier numéro de la revue TRANS, qu’on peut télédécharger du site déjà mentionné.
  2. Cf, Le moi et le ça, OCF, XVI, p. 263-266.
  3. Michel de M’Uzan classe la psychanalyse dans le « domaine scientifique des frontières indéfinies ». (Voir L’inquiétude permanente, Paris,  Gallimard, 2015.)

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