La métaphore de l’étalement ou de la mise à plat peut sembler évidente: écouter avec une attention également distribuée, mettre tout sur un même plan, donner, dans un premier temps, autant de valeur au petit détail apparemment insignifiant qu’à l’expression la plus chargée d’affect… tout analyste peut reconnaître là quelque chose de la méthode courante. Et cependant, il y a de plus en plus d’analystes qui, officiellement ou sans le crier sur les toits, ont abandonné cette méthode qui, il est vrai, est assez exigeante. Ne voyons-nous pas, par exemple, des comptes-rendus cliniques où le contenu manifeste est considéré tel quel, apparemment sans y trouver quoi que ce soit à déplier.
Pour donner une idée de combien cela peut-être trompeur, je vous inviterai plus loin dans cet article à lire un extrait de L’interprétation du rêve de Freud. Mais tout d’abord, si j’étais vous, je me demanderais où est le rapport entre cette question de la mise à plat et le sujet sur lequel nous avons amorcé notre discussion: la pulsion.
À première vue, on pourrait croire qu’il n’y a aucun lien nécessaire entre les deux et qu’on peut faire appel à la mise à plat sans invoquer la pulsion. Mais le détour par L’interprétation du rêve permettra déjà de soupçonner que si la mise à plat est nécessaire, c’est parce qu’il y eu convolution, complication, enroulement et qu’il faut se demander comment cela se produit, quel facteur opère derrière ces mécanismes. Dans le rêve, Freud pose le souhait (Wunsch) comme le moteur, et on se doute bien que derrière le souhait (phénomène pleinement psychique) se profile la pulsion. Mais sans même prendre le détour par le rêve, la notion de mise-à-plat nous intéresse parce que, l’intention de ce séminaire est de travailler autant, sinon plus, sur la méthode freudienne que sur les contenus conceptuels. Il faudra donc, avec la pulsion également, tenter d’opérer une mise à plat, ce qui devrait nous faire mieux voir à la fois ce qu’il en est de la pulsion elle-même et comment Freud opère.
D’une part, on pourrait poser que la méthode de la mise à plat est nécessaire parce que nous affrontons dans la pratique une fait exactement à l’opposé: un enroulement, comme j’ai commencé à le dire. Un enroulement signifie que quelque chose s’est opposé au mouvement pulsionnel idéal, qui serait de tendre vers la satisfaction: opposition qui a pris la forme d’une complication, d’une complexification. Complication qu’il ne s’agit pas, avec la mise à plat, de défaire une fois pour toutes, mais de tout simplement déplier, étaler — selon le mot d’Imbeault —, afin d’en voir les lignes de pliage, les articulations, puis de la laisser ensuite se recomposer. La recomposition se fait de toute façon, mais nous la laissons advenir avec la confiance que le dépliage — opéré par la méthode des libres associations et de l’attention en égal suspens — n’aura pas été une simple « inspection » et que l’analyse aura au contraire influé sur la façon dont s’est faite la recomposition, qu’elle y aura changé quelque chose, même d’infime. L’aspect quantitativement « minime » ne doit d’ailleurs pas nous inquiéter, puisque, ayant affaire à des systèmes hypercomplexes, nous savons que cela peut conduire, à terme, à des changements significatifs de trajectoire 1.
Cette idée d’un enroulement n’est pas sans faire penser à quelque chose que Freud introduit très tôt dans son œuvre, dès 1895. La Quantité en « Phi », écrit-il, se mue en complication (complexité) en « Psy ». Et il y ajoute un schéma 2 dans lequel on reconnait une sorte de neurone élémentaire avec une axone dont les embranchements, (I,II,III) se terminent en autant d’arborescences (marquées par des lettres grecques) à mesure que l’on s’éloigne du corps cellulaire. On pourrait aussi y voir un fleuve qui à son estuaire se subdivise en de nombreuses branches plus petites. Freud dira aussi: « La quantité de l’excitation « phi » s’exprime en « psy » par une complication, la qualité par une topique, car d’après leur situation anatomique, les différents organes des sens n’entrent en relation qu’avec des neurones « psy » déterminés. » 3 Pour ceux qui, moins familiers avec la neuro-anatomie cérébrale, peuvent trouver cette phrase un peu obscure, précisons que Freud dit quelque chose comme ceci: la quantité qui atteint les organes des sens et les premières couches perceptives de l’appareil nerveux central va nécessairement se distribuer, dans les systèmes plus internes, selon une géographie (topique) particulière puisque les organes des sens sont en relations avec des ensembles particuliers de neurones qui seront chargés de « traiter » cette quantité d’excitation. Ainsi, le nerf acoustique rejoint pour finir l’aire dite de Wernicke qui traite de la parole entendue, dans le lobe temporal; le nerf optique aboutit, après de nombreux relais, à l’aire logée autour de la « scissure calcarine », dans le lobe occipital, et ainsi de suite.
La topique dont il est question ici semble donc être une topique cérébrale, mais, sachant aujourd’hui ce qui suivra quelques années plus tard dans la pensée de Freud, on peut aussi y avoir le précurseur de la topique psychique. La topique se différencie, selon Freud, à partir de l’appareil de perception-conscience (Pcpt-Cs)è celui-ci, en effet, est le noyau autour duquel se développe le moi. Or, comme le souligne Laplanche, toute topique « est du moi », voulant dire au moins deux choses: que s’il y a différenciation topique, c’est parce qu’il y a naissance du moi, que Freud a toujours posé comme facteur d’inhibition, s’opposant au libre mouvement de l’onde qui va de l’excitation à la réponse motrice réflexe. On voit donc le moi comme un premier obstacle, une complication, un premier enroulement (nous y reviendrons bientôt). Mais « toute topique est du moi » signifie aussi qu’on ne peut parler de topique que du du point de vue du moi, parce que c’est le moi qui conçoit les choses ainsi, qui fait l’expérience de la « poussée » lorsque le refoulé fait retour, ou encore qui ressent le poids de la conscience morale (surmoi). Freud parle beaucoup du moi dans « Le moi et le ça », mais ici retenons qu’il souligne à maintes reprises que ce moi se constitue à partir de l’appareil de perception-conscience (Pcpt-Cs). Dans le schéma ci-dessus on peut situer ce processus de développement à partir de la ligne de séparation entre la « quantité » et la « complication » (donc aussi entre quantité et qualité).
Même si l’on ne voit pas « l’enroulement » en tant que tel figurer dans cette image de Freud, on y reconnaît aisément ce qui, dans notre métaphore de la structure des protéines évoquée dans la section précédente, correspond à la structure primaire et secondaire. On imagine aussi sans peine ce qui conduirait une telle complication topique à se compliquer davantage, c’est-à-dire à s’enrouler, puisqu’il est évident que les ramifications de plus en plus fines dans la partie du haut finiront par établir entre elles des ponts, des connexions, rendant la forme plus complexe encore, semblable à la structure tertiaire des protéines. Je me permets de représenter la chose dans le diagramme ci-dessous.
On imagine aisément que les traces laissées par les nombreuses expériences vécues au cours du temps s’associent entre elles — par ressemblance, par voisinage, par le contraire, etc. — suivant les aléas de l’histoire individuelle, familiale, sociale. Les processus primaires (déplacement, condensation) compliquant encore plus les choses créeront des enchevêtrement encore plus compliqués au point de rendre Freud (et nous tous) admiratifs devant l’inventivité du processus de construction des névroses.
Dans le Projet, le moi comme « enroulement » est bien présent dans le schéma qui nous est familier 4:
Si on observe attentivement, on notera combien les deux schémas dessinés par Freud sont en fait superposables, à la différence que dans le second schéma, Freud dessine, dans la partie supérieure droite, une sorte de circuit au lieu d’embranchements ouverts. La branche inférieure reste, quant à elle, de forme simple, linéaire. Dans la section du Projet contenant ce schéma (Section 14 de la première partie) Freud introduit la notion de frayage et accompagne le dessin par une description du moi « comme un réseau de neurones investis, bien frayés les uns par rapport aux autres » (p. 631-632). Il explique ensuite que si ce n’était de « l’investissement latéral », c’est-à-dire la présence du réseau de neurones qu’est le moi, la « Quantité » se serait écoulée simplement via la branche inférieure, mais la présence du moi inhibe ce processus simple. « Si donc un moi existe, écrit Freud en conclusion, il ne peut qu’inhiber les processus psychiques primaires. » (p. 632)
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Dans L’interprétation du rêve, Freud dit que le rêve surgit comme un champignon émerge de son mycélium. Or on sait qu’un mycélium, c’est un réseau souterrain qui constitue le corps véritable de la plante produisant les champignons.
Je ne multiplie pas les images pour le seul plaisir, mais parce que les métaphores employées par Freud (ou par tout autre auteur d’importance) méritent qu’on en prenne connaissance aussi précisément que possible afin de comprendre ce qu’elles nous disent, quitte à se souvenir par la suite que ce ne sont que des métaphores et qu’elles possèdent par conséquent une limite inhérente. Ainsi, le champignon comme celui dans le schéma ci-dessus est beaucoup trop statique pour vraiment se comparer à un rêve, mais grâce à lui on voit mieux l’idée que se fait Freud de la production d’un rêve. Comme le champignon, le rêve n’est pas une entité en soi, il a des racines profondes dans l’humus psychique. On peut par là comprendre plusieurs aspects de l’approche freudienne du rêve. Par exemple, qu’il importe peu si le rêveur ne souvient pas du « rêve au complet », tout simplement parce que de toute façon, ce que que nous appelons « un rêve » n’est que la partie émergée d’un ensemble infiniment plus riche et compliqué. Sans exagérer, on pourrait aller jusqu’à dire que le « rêve complet », ce serait tout le psychisme du sujet. On comprend dès lors aussi l’inanité de la tentative d’analyser une rêve « à fond », et aussi pourquoi Freud dit que tout rêve, de toute façon, comporte un « ombilic » par où il se rattache à l’Inconnu. Cet « Inconnu », comme on imagine aisément à partir de la métaphore du mycélium, ce n’est pas un inconnu métaphysique, c’est la part opaque échappant à tout projet de maîtrise par la connaissance, en chacun de nous. Je crois qu’on peut dire que c’est cette part que dans le Projet (encore lui), Freud appelle « La Chose ».
L’autre corollaire de la métaphore du champignon et de son mycélium, c’est tout simplement la légitimité qui nous est accordée de partir de n’importe quel élément du rêve pour en amorcer l’analyse. Dans l’image ci-dessus, on voit bien qu’à suivre n’importe quel filament ou tubule du faisceau qui constitue le corps émergé du champignon (sporocarpe) on aboutirait tôt ou tard, si on disposait d’un temps indéterminé, par parcourir l’ensemble du réseau. Mais alors, dira-t-on, pourquoi ne commençons-nous pas par n’importe quelle partie d’un rêve au hasard? Pourquoi demandons-nous au patient d’associer? La réponse est que justement en demandant au patient-rêveur d’associer sur son rêve nous nous assurons du choix qui se situera au plus près de celui des « filaments » qui est le plus « chaud » dans le moment, et cela même sir les processus défensifs du patient lui font choisir la partie du rêve apparemment la moins importante. Les liaisons « souterraines » feront en sorte que même si la chose se présente par la négative, on se trouvera néanmoins à rôder autour de ce contre quoi ce choix était dirigé.
L’analyse d’un rêve, si l’on suit la logique qu’impose la métaphore du mycélium, ce n’est pas la dissection d’un objet « discret » (au sens de: fini, défini, séparé, discontinu), mais l’occasion d’obtenir un aperçu sur une étendue psychique beaucoup plus grande. Si « un champignon », ce n’est en fait que la partie aérienne, émergée (ici appelée sporocarpe) d’un tout beaucoup plus vaste, le mycélium, et que le « déroulement » doit chercher à saisir, idéalement, la part immergée, souterraine, alors on peut dire que c’est la même chose lorsqu’on « déroule » un rêve, c’est-à-dire lorsqu’on… l’analyse. Si mon propos ci-dessus, selon lequel le « rêve complet » ce serait tout le psychisme du sujet peut sembler exagéré, qu’on pense à ceci: l’étude du rêve, pour Freud, c’est aussi, et peut-être plus fondamentalement, l’utilisation d’une fenêtre supplémentaire sur le psychisme inconscient. Pour accéder à quelque chose de l’inconscient, il y a les données obtenues à partir de la pensée éveillée et celles que nous accorde l’analyse du rêve. Cette double entrée permet une étude comparative qui nous en apprend encore plus sur l’inconscient. J’imagine que je n’ai pas besoin d’insister là-dessus. Il n’y a qu’à relire les nombreux exemples d’analyse de rêves que Freud expose dans son livre de 1900 pour se convaincre que c’est bien ainsi qu’il conçoit les choses. Sauf qu’on peut se dire d’accord en principe, mais procéder bien autrement au prétexte que « on ne fait plus ça de nos jours ».
On a le droit, bien entendu. de chercher à améliorer la méthode analytique, quitte à abandonner celle inventée par Freud. Il n’y aurait là aucun problème s’il s’avérait qu’on avait développé une manière plus appropriée d’analyser un rêve, appuyée sur une conception aussi rigoureuse du fonctionnement psychique.Le problème est que ce à quoi on assiste, c’est à une régression: du point de vue pratique, on retourne à l’époque pré-freudienne, celle où le rêve, eh bien, c’était le rêve manifeste. Du point de vue théorique, cette régression ne s’appuie sur aucune élaboration digne de ce nom. On se contente seulement d’envoyer par dessus bord la méthode exigeante de Freud. Ce qui signifie que, de proche en proche, on cède sur l’importance d’analyser un rêve, donc on abandonne l’idée d’un rêve latent, et donc on tient pour peu de chose la notion de « travail du rêve », ce qui à son tour signifie qu’on ne fait plus référence aux processus primaires, et par conséquent aux « lois » particulières de fonctionnement de l’inconscient, et donc à l’inconscient lui-même!
Or, si la méthode freudienne nous apprend quelque chose de nouveau, c’est de ne pas se fier au contenu manifeste, que ce soit celui du rêve ou celui de la séance, ou encore la manifestation « évidente » d’affect. Le déplacement et la condensation sont des mécanismes qu’il ne faut jamais perdre de vue si l’on veut s’y retrouver dans le matériel clinique. Ce sont les jonctions et les associations résultant de ces processus qui donnent en fin de compte les formes apparemment inextricables, les dédales parfois exaspérants, ou encore l’obscurité totale dans laquelle on se sent pris en écoutant nos patients. Il faut alors se souvenir que l’enchevêtrement est néanmoins composé de fils interconnectés, et que si on réussit à le déplier quelque peu, on pourra voir de nouvelles connexions, suivre de nouveaux fils et, à la fin, faire un peu de lumière.
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J’ajoute ici un extrait de L’interprétation des rêves que nous pourrons discuter ensemble (j’ai recours à la traduction Meyerson,1925, p. 133-138, parce qu’elle n’est pas protégée par copyright; mais il serait plus souhaitable de consulter la traduction des Œuvres complètes, vol IV, p. 181-187):
Ainsi que je l’ai déjà indiqué, quand je traite un psychonévrosé, ses rêves deviennent régulièrement le sujet de nos entretiens. Je dois lui donner alors toutes les explications psychologiques grâce auxquelles je parviens moi-même à comprendre son cas, et je subis à cette occasion des critiques impitoyables: des spécialistes ne seraient pas plus durs. Régulièrement, mes malades se refusent à admettre le principe d’après lequel tous les rêves seraient l’accomplissement de désirs. Voici quelques exemples de rêves que l’on m’a opposés comme preuve du contraire.
« Vous dites toujours, déclare une spirituelle malade, que le rêve est un désir réalisé. Je vais vous raconter un rêve qui est tout le contraire d’un désir réalisé. Comment accorderez-vous cela avec votre théorie? Voici le rêve:Je veux donner un dîner, mais je n’ai pour toutes provisions qu’un peu de saumon fumé. Je voudrais aller faire des achats, mais je me rappelle que c’est dimanche après-midi et que toutes les boutiques sont fermées. Je veux téléphoner à quelques fournisseurs, mais le téléphone est détraqué. Je dois donc renoncer au désir de donner un dîner.
Je réponds naturellement que seule l’analyse peut décider du sens de ce rêve; j’accorde toutefois qu’il semble à première vue raisonnable et cohérent et parait tout le contraire de l’accomplissement d’un désir.
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« Mais de quel matériel provient ce rêve? Vous savez que les motifs d’un rêve se trouvent toujours dans les faits des jours précédents. »
Analyse. – Le mari de ma malade est boucher en gros; c’est un brave homme, très actif. Il lui a dit quelques jours avant qu’il engraissait trop et voulait faire une cure d’amaigrissement. Il se lèverait de bonne heure, ferait de l’exercice, s’en tiendrait à une diète sévère et n’accepterait plus d’invitations à dîner. Elle raconte encore, en riant, que son mari a fait, à la table des habitués du restaurant où il prend souvent ses repas, la connaissance d’un peintre qui voulait à tout prix faire son portrait, parce qu’il n’avait pas encore trouvé de tête aussi expressive. Mais son mari avait répondu, avec sa rudesse ordinaire, qu’il le remerciait très vivement mais était persuadé que le peintre préférerait à toute sa figure un morceau du derrière d’une belle jeune fille (55). Ma malade est actuellement très éprise de son mari et le taquine sans cesse. Elle lui a également demandé de ne pas lui donner de caviar. – Qu’est-ce que cela peut vouloir dire?
En réalité elle souhaite depuis longtemps avoir chaque matin un sandwich au caviar, mais elle se refuse cette dépense. Naturellement, elle aurait aussitôt ce caviar, si elle en parlait à son mari. Mais elle l’a prié au contraire de ne pas le lui donner, de manière à pouvoir le taquiner plus longtemps avec cela.
(Cela me paraît tiré par les cheveux. Ces sortes de renseignements insuffisants cachent pour l’ordinaire des motifs que l’on n’exprime pas. Songeons à la manière dont les hypnotisés de Bernheim accomplissant une mission posthypnotique l’expliquent, quand on leur en demande la raison, par un motif visiblement insuffisant, au lieu de répondre: « Je ne sais pas pourquoi j’ai fait cela. » Le caviar de ma malade sera un motif de ce genre. Je remarque qu’elle est obligée de se créer, dans sa vie, un désir insatisfait. Son rêve lui montre ce désir comme réellement non comblé. Mais pourquoi lui fallait-il un tel désir?) 135
Ce qui lui est venu à l’esprit jusqu’à présent n’a pu servir à interpréter le rêve. J’insiste. Au bout d’un moment, comme il convient lorsqu’on doit surmonter une résistance, elle me dit qu’elle a rendu visite hier à une de ses amies; elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement, l’amie est mince et maigre, et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre? Naturellement de son désir d’engraisser. Elle lui a aussi demandé: « Quand nous inviterez-vous à nouveau? On mange toujours si bien chez vous. »
Le sens du rêve est clair maintenant. Je peux dire à ma malade: « C’est exactement comme si vous lui aviez répondu mentalement: « Oui da! je vais t’inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises plus encore à mon mari! J’aimerais mieux ne plus donner de dîner de ma vie! » Le rêve vous dit que vous ne pourrez pas donner de dîner, il accomplit ainsi votre voeu de ne point contribuer à rendre plus elle votre amie. La résolution, prise par votre mari, de ne plus accepter d’invitation à dîner, pour ne pas engraisser, vous avait, en effet, indiqué que les dîners dans le monde engraissent. » Il ne manque plus qu’une concordance qui confirmerait la solution. On ne sait encore à quoi le saumon fumé répond dans le rêve. « D’où vient que vous évoquez dans le rêve le saumon fumé? » – « C’est, répond-elle, le plat de prédilection de mon amie. » Par hasard, je connais aussi cette dame et je sais qu’elle a vis-à-vis du saumon fumé la même conduite que ma malade à l’égard du caviar.
Ce même rêve comporte une autre interprétation plus délicate. On pourrait même estimer que celle-ci est rendue nécessaire par une circonstance accessoire. Les deux explications ne se contredisent pas, mais se recouvrent et sont un bel exemple du double sens que le rêve, comme toutes les autres structures psychopathologiques, présente habituellement. Nous savons qu’à l’époque de son rêve du désir non comblé notre malade s’efforçait dans la réalité de refuser de combler un de ses désirs (le sandwich au caviar). L’amie avait aussi exprimé un voeu, celui d’engraisser, et il n’y aurait rien d’étonnant à ce que notre malade eût rêvé qu’un souhait de son amie ne s’accomplît pas. Elle souhaite bien en effet que le désir de son amie (le désir d’engraisser) ne soit pas accompli.
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Mais, au lieu de cela, elle rêve qu’elle-même voit un de ses désirs non accompli. Le rêve acquiert un sens nouveau, s’il n’y est point question d’elle mais de son amie, si elle s’estime à la place de celle-ci, ou, en d’autres termes, si elle s’est identifiée avec elle. Je pense que c’est là ce qu’elle fait, et que le signe de cette identification est qu’elle s’est donné dans la vie réelle un désir qu’elle se refuse de combler.Quel est le sens de l’identification hystérique? Il convient, pour l’expliquer, de pénétrer quelque peu dans ce sujet. L’identification est un facteur très important dans le mécanisme de l’hystérie. C’est grâce à ce moyen que les malades peuvent exprimer par leurs manifestations morbides les états intérieurs d’un grand nombre de personnes et non pas seulement les leurs, ils peuvent souffrir en quelque sorte pour une foule de gens et jouer à eux seuls tous les rôles d’un drame. On dira: c’est là l’imitation hystérique bien connue, l’aptitude qu’ont les hystériques à imiter tous les symptômes qui les impressionnent chez les autres: une sympathie qui va jusqu’à la reproduction, pourrait-on dire. Mais on n’aura fait par là qu’indiquer la voie suivie par le processus psychique de l’imitation hystérique; autre chose est le processus lui-même. Celui-ci est un peu plus compliqué que l’imitation hystérique telle qu’on se plaît à la représenter; ainsi qu’un exemple va le prouver, il répond à des déductions inconscientes. Si un médecin a mis avec d’autres patientes, dans une chambre de clinique, une malade qui présente une certaine espèce de tremblement, il ne sera pas étonné d’apprendre, un matin, que cet accident hystérique a été imité. Il se dira simplement: les autres l’ont vu, l’ont imité, c’est de la contagion mentale. Oui, mais la contagion mentale se produit à peu près de la manière suivante. Les malades savent en général plus de choses sur le compte les unes des autres que le médecin n’en peut savoir sur chacune d’elles, et elles se préoccupent encore les unes des autres après la visite du médecin. L’une d’entre elles a-t-elle eu sa crise aujourd’hui, les autres sauront bientôt qu’une lettre de chez elle, un rappel de son chagrin d’amour ou d’autres choses semblables en ont été cause. Leur compassion s’émeut et elles font inconsciemment le raisonnement suivant: Si ces sortes de motifs entraînent ces sortes de crises, je peux aussi avoir cette sorte de crise, car j’ai les mêmes motifs.
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Si c’étaient là des conclusions conscientes, elles aboutiraient sans doute à l’angoisse de voir survenir cette même crise. Mais les choses se passent sur un autre plan psychique et aboutissent à la réalisation du symptôme redouté. L’identification n’est donc pas simple imitation, mais l’appropriation à cause d’une étiologie identique; elle exprime un « tout comme si » et a trait à une communauté qui persiste dans l’inconscient.L’identification est le plus souvent utilisée dans l’hystérie comme l’expression d’une communauté sexuelle. L’hystérique s’identifie de préférence, mais pas exclusivement, avec des personnes avec qui elle a été en relations sexuelles ou qui ont des relations sexuelles avec les mêmes personnes qu’elle. La langue est d’ailleurs responsable de cette conception. Deux amoureux sont « un ». Le fantasme hystérique, comme le rêve, se contente, pour identifier, du fait que l’on songe à des relations sexuelles, sans que, d’ailleurs, celles-ci soient réelles. Une malade ne fait donc que se conformer aux règles de la pensée hystérique, quand elle exprime sa jalousie contre son amie (jalousie qu’elle sait d’ailleurs injustifiée) en se mettant à sa place dans le rêve et en s’identifiant avec elle par la création d’un symptôme (celui du désir qu’elle se refuse). On aimerait énoncer ce processus de la manière suivante: elle se met à la place de son amie dans le rêve, parce que celle-ci se met à sa place auprès de son mari, parce qu’elle voudrait prendre, dans l’estime de son mari, la place de son amie (56).
Une autre de mes malades, la plus spirituelle de toutes mes rêveuses, a démontré d’une manière plus simple encore comment le non-accomplissement d’un désir peut indiquer l’accomplissement d’un autre. Je lui avais expliqué un jour que le rêve était l’accomplissement d’un désir; le lendemain elle rêvait qu’elle partait à la campagne avec sa belle-mère. Je savais combien elle s’était débattue pour ne point passer l’été auprès de sa belle-mère, je savais aussi que peu de jours avant elle s’était délivrée de cette terreur en louant une maison de campagne très éloignée du lieu où sa belle-mère résidait. Le rêve annulait la solution tant désirée, n’était-ce pas là précisément le contraire de ma théorie?
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Assurément, on pouvait, pour comprendre ce rêve, s’en tenir à sa conclusion: d’après ce rêve, j’avais tort; elle désirait que j’aie tort, ce rêve lui montrait donc son désir comme accompli. Mais le désir que j’aie tort, s’il se réalisait au sujet de la maison de campagne, avait trait, en réalité, à un autre objet plus sérieux. Vers le même moment, j’avais conclu, à partir du matériel qu’elle offrait à l’analyse, qu’il devait s’être passé quelque chose d’important pour sa maladie dans une certaine période de sa vie. Elle l’avait nié parce qu’elle n’en trouvait pas de traces dans sa mémoire. Nous reconnûmes peu après que j’avais eu raison. Son désir que je puisse avoir tort qui, dans le rêve, prenait l’aspect d’un départ à la campagne avec sa belle-mère, répondait donc au désir très normal que la chose soupçonnée alors ne se fût jamais passée.
Je me suis permis d’interpréter sans analyse et par une simple supposition le menu fait suivant, arrivé à un ami qui avait été mon camarade de classe pendant nos huit années de lycée. Un jour, dans un petit cercle, il m’avait entendu exposer cette opinion nouvelle: tous les rêves seraient des accomplissements de désir; il rentra chez lui et rêva qu’il avait perdu tous ses procès -il était avocat- et il s’en plaignit à moi. Je me tirai de là en disant: on ne peut pas gagner tous les procès, mais je pensai en moi-même: J’ai été pendant huit ans le premier de la classe, tandis qu’il avait une place quelconque dans la moyenne; il serait bien étonnant qu’à cette époque-là il n’eût jamais souhaité que je dise une fois une bonne ânerie.


