4- Le Trieb et le trouble

Ce que la longue citation de la section précédente nous montre est è mon avis très important pour notre projet de comprendre comment « cela pense » en Freud. Nous avons vu les nombreuses inflexions que prend le mot Trieb suivant les nombreuses expressions auxquelles il se trouve associé. C’est tellement étendu qu’on se demande s’il y a un secteur de la vie humaine qui n’est pas concerné! Mais plus important pour nous est que, vu la très grande étendue de cette aire sémantique, il semble impossible que la pensée de Freud n’ait pas été affectée au moment même où il tentait de produire une concept de pulsion proprement psychanalytique. Nous-mêmes, nous nous retrouvons devant cette profusion de significations, mais qui toutes gravitent autour d’un certain axe: Trieb semble un mot désignant un flux, une force, mais aussi un principe pour tout ce qui vit, pousse et se développe par soi-même. Le Trieb est donc déjà inscrit dans un mouvement « auto- ».

Un petit détour, ou ce qui semble tel, mais ne l’est pas nécessairement, s’avère ici intéressant.

Repartons du fait que Trieb dérive du verbe Treiben, qui peut désigner tant une activité ordonnée que l’agitation de la rue. Les termes Trüben et trüble, dont l’orthographe est assez voisine de Treiben, sont eux, du côté du terme français trouble mais aussi de turbine! Chose intéressante, ils dérivent du latin turba, qui désigne la foule et son agitation. Nous retrouvons donc ce terme d’agitation dans la foule, agitation de la rue qui était liée à Treiben. De turba dérivent les turbulences et les perturbations, bref, tout ce qui trouble la tranquillité. Or le mot qu’on a trouvé en français pour rendre Trieb, c’est pulsion qui avait disparu du vocabulaire depuis un siècle ou deux, mais qui signifiait « propagation de mouvement ». Ce n’est pas exactement l’agitation, dira-t-on, mais il s’agit néanmoins, avec cette propagation, de quelque chose qui s’obtient en troublant, en perturbant l’état de repos. Quelque chose, dans l’ordre ou le désordre, crée des turbulences, parvient à turbiner, crée des tourbillons, et pourrait être l’œuvre d’un troublion.

Attention, l’étymologie ne prouve rien au plan conceptuel; elle nous permet seulement d’admirer le mouvement de dérivation dont je parlais dans la première section et nous donne une idée encore plus vivante du « bain de significations » dans lequel on est plongés, la plupart du temps sans y songer, quand nous employons des termes porteurs de nombreuses inflexions comme Trieb ou Treiben en allemand.

Nous sommes donc incités à chercher à la fois un sens précis, psychanalytique, du terme « pulsion » (Trieb), mais sans perdre de vue la vaste couronne de significations qui l’entoure. Nous avons d’un côté ce qu’on pourrait appeler les sens « digital » du terme, et de l’autre, un sens analogique. Nous ne devons renoncer ni à l’un ni à l’autre. Le sens « digital », c’est celui qui énonce, par exemple, que la pulsion est le représentant psychique qui est lui-même représenté par deux « délégués »: l’affect et la représentation; ou encore, c’est la définition très opérationnelle, fonctionnelle, que donne Freud en 1915: « mesure de l’exigence de travail imposée à l’âme (Seele) du fait de sa corrélation ave le corps ». La nuée de sens analogiques, pour sa part, sert à préserver toutes les inflexions, toutes les nuances, toutes les applications diverses du nom et du verbe, ce qui a l’avantage de nous prémunir contre une réification, une stérilisation du concept, en faisant une pure abstraction sans grande utilité. À l’inverse, si on renonce au sens strictement métapsychologique, on risque de diluer, de noyer le terme dans le grand fleuve analogique et lui faire alors signifier tout et rien à la fois.

La conjugaison des deux approches pourrait, elle, nous donner une meilleure prise sur la notion, que nous verrions alors traverser sous diverses formes l’ensemble de la théorie et de la pratique psychanalytique.

*

Le mouvement et sa propagation: qu’est-ce à dire? Il faut s’intéresser au mouvement lui-même, et non à un mobile, à une chose en mouvement. Intéressons-nous à l’ondulation qui se produit au sein de l’unité psychosomatique, que nous appelions celle-ci corps-psyché, organisme ou sujet. On a vu que Freud a essayé de s’en tenir à la formulation la plus sobre et la plus générale possible: « mesure de l’exigence de travail… ». Ici, c’est le mot « travail » qui retient notre attention, puisque dire travail, c’est parler d’énergie de transformation. La fonction la plus générale du travail est d’opérer une transformation: changement dans la quantité ou dans la qualité, changement de forme: par déplacement, condensation, analyse, synthèse… Tout travail est dépense d’énergie.

La pulsion, dans ce sens, serait l’agitation de l’âme du fait de sa liaison au corps. Sauf que cela sonne très dualiste, alors que Freud n’était pas dualiste sur cette question. L’âme et le corps ne sont pas deux entités séparées; il y a surgissement, émergence de l’animique (Seelische) à partir de processus dans le corps. C’était toute l’idée du Projet de 1895 que de chercher à comprendre comment cela se produit. Dans l’exaspération de son échec, Freud écrit à Fliess: « encore un peu et cela se mettait à fonctionner tout seul… » Or « fonctionner tout seul », c’est peut-être à cela que devait répondre le concept de Trieb, puisque le mot entre dans la composition de certains mots qui désignent précisément l’auto-motricité: Triebwagen, par exemple, désigne une « rame automotrice », or l’auto- n’est certain pas donné par le mot « wagen », qui signifie voiture. Ce que Freud cherchait dans le Projet c’est une conception de comment l’appareil nerveux parvient à fonctionner seul en produisant du psychique. C’est une recherche axée sur les lois de l’autonomie du vivant, chose très contemporaine dans les sciences du vivant 1

La théorie moderne du vivant parle en effet d’autonomie, d’auto-organisation, d’autopoièse. Est vivant ce qui s’auto-construit, s’auto-entretient et s’autorépare. Cela n’exclut aucunement l’échange, bien au contraire. Le rapport est de l’ordre de la dialectique: en s’auto-organisant, un centre vivant (un organisme), organise voire engendre un environnement qui lui est propre, une niche écologique qu’il adapte à ses besoins aussi-bien que lui-même s’adapte à elle. Cela ne se fait pas sans échange. Mais cet échange doit respecter une condition: ce qui traverse la barrière organismique ne doit pas modifier les lois d’auto-organisation de l’organisme en question, son autonomie. L’autonomie, en effet, ne signifie pas l’isolement, l’autosuffisance, l’autarcie ou le solipsisme: auto-nomos, cela signifie fonctionner selon ses lois propres. Quand cette condition est respectée, alors organisme et environnement, ou encore l’organisme 1 et l’organisme 2, peuvent communiquer: le mouvement se propage, se communique de l’un à l’autre, et ce mouvement communique quelque chose de l’un à l’autre et réciproquement.

On voit tout de suite que si l’on reconnait dans cette propagation de mouvement la « vieille » définition française du mot pulsion, alors, on n’a pas de peine à concevoir que les nombreux sens de pulsion (Trieb) en allemand peuvent aussi se retrouver dans l’acception française et psychanalytique. Je m’explique.

Les psychanalystes qui affirment qu’on peut jeter aux poubelles de l’histoire le concept de pulsion désignent par ce mot non seulement quelque chose de réifié et d’abstrait à la fois, mais aussi quelque chose qui, suivant l’idée que semble véhiculer Freud (je dis bien « semble »), ne se rapporte qu’à l’organisme isolé, solipsiste, fonctionnant en autarcie. Or, si on suit la trajectoire que je viens de parcourir, on voit que la pulsion en tant que propagation agitation, ondulation, n’a rien de solipsiste, mais ne peut concerner qu’on organisme considéré dans sa relation dialectique à son environnement. De sorte qu’un auteur comme Winnicott, qu’on range trop facilement parmi les analystes qui ne servent pas de la théorie des pulsions et de la métapsychologie en général, s’avère un fin métapsychologue lorsqu’il parle de la relation entre l’enfant et son environnement. Ainsi, quand il déclare: « There is no such thing as a baby », que fait-il, sinon la critique d’une conception de la relation qui ne tiendrait pas compte de la propagation du mouvement, des « ondes » entre le sujet (l’enfant) et son environnement ?

Winnicott, dès le début des années 1950, mais en toute concordance avec les théories actuelles du vivant, écrit que l’enfant finit par créer son propre environnement. Dans « Psychose et soins maternels » il écrit ceci: « Au début, l’unité, ce n’est pas l’individu. Tel que perçue de l’extérieur, l’unité, c’est l’agencement (set-up) individu-environnement. L’observateur externe (the outsider) sait que la psyché individuelle ne peut commencer que dans un certain cadre (setting). Dans ce cadre, l’individu peut graduellement parvenir à se créer un environnement personnel. »

Plusieurs choses à noter ici. 1°- Winnicott pense la situation de deux points de vue à la fois: l’interne et l’externe, mais pour des raisons de clarté décide de décrire le tout de l’extérieur. 2°- L’unité individu-environnement est une… unité, c’est-à-dire qu’elle a son autonomie, ses lois propres. Les lois internes à cette unité sont ce qui produit un état où ce qui semblerait d’abord une relation intérieur-extérieur finit par s’internaliser, au sens où l’individu crée son propre environnement personnel. Pourtant, cela reste un « environnement » et nous devons nous arrêter un peu pour réfléchir à ce que cela peut signifier.

Cet environnement personnel, que l’on peut dire résulter d’une internalisation, cela montre que Winnicott a bien tenu compte de la relation dialectique entre le centre (le sujet) et son environnement, dans le sens où celui-ci n’est pas un « déjà-là » auquel le sujet n’aurait qu’à s’adapter. Le sujet crée son propre environnement, c’est-à-dire qu’il in-forme ce qui l’entoure pour en faire un environnement personnel, un environnement portable. Partout où il sera, le sujet transportera avec lui cet environnement personnel. Il devra, bien entendu, négocier avec l’extérieur qui est autre, mais qui sera toujours relativement stabilisé par une certaine souplesse diplomatique dans la négociation. C’est cela, d’un certain point de vue, l’espace transitionnel qui deviendra l’espace de l’expérience culturelle de chacun.

*

Il est bon de rappeler que par notre recours à l’étymologie nous ne croyons pas prouver quoi que ce soit, mais bien accompagner l’évolution terminologique. Nous sommes toujours en train d’explorer comment « ça pense » en Freud. Nul doute que le « nuage sémantique » que nous avons évoqué « s’est pensé » en lui, consciemment et inconsciemment. Cela nous retient parce que cela éclaire du même coup « ce que » Freud a pensé et consigné par écrit.

Ainsi, quand il écrit que les pulsions « son notre mythologie », on peut entendre, entre autres choses, qu’elles peuplent la culture germanophone comme autant des divinités d’une religion polythéiste. Un ensemble riche et complexe de significations à partir duquel Freud a cherché à dégager une définition ni trop vague ni trop restrictive. Entre 1915 et 1919, il a essayé de grouper en deux grands ensembles les nombreuses pulsions que ses contemporains avaient cru identifier. Il a voulu aller à la racine pulsionnelle, mais à partir de cela, nous, ses lecteurs, avons été portés à considérer ces groupements comme des pulsions uniques et, pire encore, nous les avons réifiées, substantialisées, hypostasiées… aboutissant à cet inutile exercice de se prononcer « pour » ou « contre » leur existence ou leur utilité.

Certes, en tant que manifestations du mouvement général du vivant, les Trieben (pulsions) peuvent paraître des truismes: on place en arrière-plan du désir sexuel une pulsion sexuelle… qu’avons-nous appris de plus ce faisant? On voit bien que si utilité il y a, ce n’est pas ainsi qu’elle se manifeste. Mais si nous regardons ce que Freud obtient par les regroupements (celui de 1915 comme celui de 1919), l’utilité devient plus apparente. De plus, si au lieu de les concevoir comme « entités » nous en considérons surtout la « propagation de mouvement », alors, cela peut éclairer l’expérience analytique d’une façon bien spécifique, bien « freudienne ».

  1. Voir par exemple, F. Varela, Autonomie et connaissance, Paris, Seuil, 1989.

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.