Je me permets de vous livrer ici un long extrait de l’introduction à la petite recherche que j’avais fait il y a une dizaine d’années sur le concept de « pulsions ». 1 Les nombreux sens du mot allemand (Trieb) que Freud a choisi peuvent sembler ne représenter qu’un intérêt marginal, puisque nous avons tendance à ne rechercher que le concept strictement psychanalytique. Mais voilà, ce concept psychanalytique est constamment mis à mal: on est « pour » ou on est « contre », comme s’il s’agissait d’une opinion politique. Certes, les raisons invoquées par l’un ou l’autre camp sont à considérer sérieusement, mais il me semble que c’est partir du mauvais pied que de penser que nous nous prononçons sur un concept bien défini, stabilisé. Chez Freud, malgré tous ses efforts, il ne l’a jamais été. Très tard dans sa vie, en 1933, il écrit encore ceci:
« La doctrine des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination. Nous ne pouvons, dans notre travail, faire abstraction d’elles un seul instant, et cependant nous ne sommes jamais sûrs de les voir distinctement. » 2
Ce genre de remarques de la part de Freud doit, à mon avis, être abordé comme autre chose qu’un commentaire de circonstance ou comme une note accessoire. Nous verrons plus loin pourquoi. En attendant, voyons d’où peut bien dériver l’indétermination « grandiose » dont parle Freud à propos des pulsions:
« Dans l’œuvre de Freud […] « pulsion » (le Trieb allemand, dérivé du verbe treiben, pousser) est un concept de l’ordre de la césure ou de la démarcation, en même temps qu’il est destiné à faire la jonction entre les domaines somatique et psychique. Freud en fera un des concepts fondamentaux de la psychanalyse alors même qu’il en soulignera constamment la difficulté. La notion de pulsion aura des effets en cascade sur le reste de la conceptualité psychanalytique, puisque c’est autour des pulsions que s’opèreront les révisions parmi les plus marquantes, tant au sein de l’œuvre freudienne elle-même que dans le mouvement psychanalytique qui a hérité d’elle.
L’idée générale de pulsion avait fait son entrée dans la langue allemande, puis dans la littérature et dans la pensée philosophique, bien avant que Freud ne commence à s’en servir en 1905, année de la publication des Trois essais sur la théorie sexuelle. Pas plus qu’il n’avait découvert l’inconscient, Freud n’a donc pas inventé, mais emprunté la notion de pulsion. Le mot Trieb, d’usage courant en langue allemande, désignait dès le XVIIIe Siècle une tendance, une inclination de l’humain. Tout comme pour l’inconscient, c’est des Romantiques allemands que Freud a probablement hérité du terme, et dans les deux cas il « remplira » et articulera l’idée préexistante de manière à en faire l’objet d’une conceptualisation rigoureuse et originale. Le concept de pulsion constituera en fait le socle de la métapsychologie, c’est-à-dire une psychologie axée sur l’inconscient plutôt que sur la conscience. Or, la métapsychologie prend progressivement forme à la faveur d’une mutation notable — autre césure — dans l’élaboration théorique de Freud, mutation qui s’effectue au tournant du xxe Siècle, lorsque, concernant l’étiologie des névroses et la constitution de l’inconscient, la piste traumatique est plus ou moins reléguée au second plan.
En remplissant de contenu l’idée de pulsion dans le cadre d’un ensemble métapsychologique, Freud effectue du même coup une avancée plus précise dans la théorie du refoulement et de l’inconscient de même qu’en psychopathologie. Pour bien en saisir la signification, il faut d’abord déterminer quelle place la pulsion vient occuper dans l’édifice théorique freudien, à quoi elle supplée et quelle nouveauté elle introduit. Il faut ensuite examiner les effets heuristiques de ce concept dans l’évolution ultérieure de la métapsychologie, puis noter l’approfondissement en retour du concept de pulsion, du fait de la démarche épistémologique précise suivie par Freud à son propos. Nous verrons qu’avec l’introduction, autour de 1920, des pulsions de vie et de mort, Freud fait plus que remplacer une catégorie de pulsions par une autre. Ce nouveau « tournant » marque en fait un changement radical qui ne biffe pourtant pas la référence aux pulsions de la première période. La double entrée ainsi rendue possible dans le champ théorique des pulsions laisse aux héritiers de Freud la tâche d’en clarifier les enjeux : il en résulte un débat des plus vifs qui est loin d’être terminé aujourd’hui, mais qui peut être aussi une ouverture vers des élaborations nouvelles.
Brève histoire d’un terme
Il vaut la peine de considérer, même schématiquement, l’aire sémantique dans laquelle évolue le mot Trieb afin d’en goûter des nuances qu’une définition opérationnelle pourrait occulter. Trieb est un terme très riche. Madeleine Vermorel, dans l’article déjà cité, rapporte que, dans le dictionnaire de 1854 des frères Grimm — auteurs des contes bien connus, mais aussi grands philologues de la langue allemande —, le mot Trieb occupe pas moins de 18 colonnes bien serrées. Le mot peut en effet signifier bien des choses : instinct, penchant, tendance, mais aussi, par extension, un troupeau ; en botanique, une pousse ou un rejeton. Le composé Triebkraft, un terme employé par Freud avant de s’arrêter au Trieb, signifie force motrice, alors que Triebstoff, c’est du carburant et Triebwerk, un rouage, Triebfeder, un ressort, Triebsand, du sable mouvant. Le mot entre aussi dans des termes composés d’horlogerie pour signifier un pignon, un pivot. Le verbe treiben, dont dérive Trieb, peut être transitif et signifier: pousser, chasser devant soi, conduire, mais aussi « s’occuper de », « se livrer à », enfoncer, emboutir, actionner, faire pousser (une plante). Intransitif, il signifie « aller à la dérive », flotter, pousser (au sens végétal), fermenter. Le substantif Treiben indique autant une occupation, une activité, que l’agitation de la rue, des menées, des manigances ou une battue de chasse. On voit ainsi les idées de mouvement, de croissance (végétale), de force, d’énergie, constamment convoquées autour du Trieb.
En 1905, Freud emprunte donc le mot Trieb à la langue courante, mais on ne s’étonnera pas d’apprendre que le terme, associé à l’idée de force de la nature qui fait pousser les plantes et se développer les facultés humaines, ramène à Goethe, le poète et biologiste, son auteur vénéré. C’est un fait que, dès la première ligne des Trois essais, Freud situe le Trieb dans le champ de la biologie, comme si cette acception était courante et allait de soi. L’attribution du Trieb au champ de la biologie peut cependant créer une fausse impression. En effet, le mot et le concept de Trieb avaient eu, dès la fin du xviiie Siècle, une belle carrière dans le champ de la philosophie morale.
Traduisant et englobant dans un mot de la langue vernaculaire des termes latins comme appetitus, nisus, impetus, conatus, instinctus ou prima naturalia, le mot Trieb, marquait, dans l’aire germanique de la philosophie du Siècle des Lumières, une certaine innovation conceptuelle qui ne restera pas sans échos — conscients ou inopinés, on ne sait — dans la conceptualité freudienne. Le mot désignait chez Thomasius un état de la volonté, un des mouvements fondamentaux de l’âme : « tendance psychosomatique, […] propriété spécifiquement humaine et irréductible à la raison ». Il désignait également, selon Baumgarten, disciple de Wolff, un « ressort » (Triebfeder), une cause motrice comparable à une force mécanique. Dans la perspective du développement psychanalytique ultérieur, Wolff est particulièrement intéressant en ce que, pour lui — d’accord avec Leibniz et Locke —, nous ne sommes pas mus par la seule promesse d’un plaisir, mais poussés vers l’objet par le plaisir des « connaissances vives » elles-mêmes, c’est-à-dire « par un plaisir réel déclenché par un certain type de représentations », ce que Leibniz appelle « petites perceptions » ou « impulsions ». Difficile de ne pas y voir des précurseurs des conceptions freudiennes quant au pouvoir des représentations internes sur les conduites humaines, d’autant plus que son disciple Baumgarten posera l’existence de représentations obscures qui, lorsqu’elles atteignent une intensité suffisante constituent une pulsion aveugle (blinder Trieb). Crusius, de son côté, conçoit le Trieb comme « une volition qui persiste dans la durée, même sans un dessein », en quoi nous pourrions entendre un motif inconscient au sens radical, c’est-à-dire : une poussée non encore mise en forme, non encore transférée sur une représentation capable de devenir consciente, chez un sujet qui est néanmoins mu durablement par cette obscure volition. Or, chez Freud, la « pression constante » sera un attribut essentiel de la pulsion. Pour Fichte, le Trieb est une tendance caractérisée par l’intériorité, la fixité et la durabilité et finalement par une causalité puisée à l’extérieur d’elle même. Cette motivation ne devient consciente que par rapport à un effort contraire, en tant que « manifestation d’un non-pouvoir dans le Moi ». Nous voyons donc se dessiner, longtemps avant Freud, une nébuleuse conceptuelle autour du terme de Trieb, une série de considérations philosophiques invoquant un moteur du comportement humain, en tant que tendance ou penchant.
L’acception sexuelle de Trieb semble avoir été courante au moins 10 ans avant que Freud ne publie les Trois essais sur la théorie sexuelle. Dès 1895, en effet, Freud avait publié une recension, intitulée « La pulsion sexuée », à propos d’un ouvrage du gynécologue Hegar. Dans cette note, la « pulsion sexuée », bien que qualifiée de « besoin naturel », y est déjà vue par Freud comme indépendante de la procréation, et donc de l’idée d’instinct adapté à une fin préétablie. Au début du xxe Siècle, Freud se plaindra toutefois de ce qu’on en soit venu à invoquer une pulsion différente pour chaque penchant humain décelable : pulsion d’alimentation, pulsion de jeu, pulsion de sociabilité, pulsion de destruction etc. Cette multiplication des pulsions lui apparaît très peu rigoureuse, et l’un de ses objectifs est de systématiser, de regrouper les pulsions, en procédant à une « décomposition plus avancée dans la direction des sources pulsionnelles, de sorte que seules les pulsions originaires non décomposables plus avant peuvent prétendre avoir une significativité ».
Le mot français « pulsion », pour sa part, n’était plus en usage depuis plus d’un siècle lorsque les traducteurs de Freud l’ont réintroduit dans la langue contemporaine. Avant de tomber en désuétude, ce terme avait signifié, au XVIIIe Siècle, chez Gassendi par exemple, la poussée au sein du couple pulsion-attraction. Chose pour nous plus intéressante encore, le terme dénotait aussi la propagation du mouvement dans un milieu liquide et élastique. Sa réapparition dans le contexte psychanalytique allait lui redonner, près de deux siècles plus tard, une nouvelle vitalité. Avec les mots « complexe » et « refoulé », « pulsion » allait passer dans le langage courant, son usage reflétant la pénétration des idées de Freud dans la culture, succès qui se paie en retour d’un usage souvent approximatif du terme. Le flottement conceptuel se retrouve d’ailleurs chez les psychanalystes eux-mêmes qui, lorsqu’ils ne rejettent pas carrément la notion de pulsion, ne s’accordent pas sur le sens et le statut précis de ce terme. « Concept de démarcation entre le psychique et le somatique », la pulsion est ainsi devenue un critère de démarcation entre différents courants psychanalytiques. Elle est, en ce sens, également un enjeu important de la vitalité du débat en psychanalyse. » 3
- Le texte intégral de ce petit ouvrage publié dans la collection « Que sais-je? » et aujourd’hui épuisé se trouve dans la section « Documents ». ↩
- S. Freud, « Angoisse et vie pulsionnelle », Nouvelle suite de leçons d’introduction à la psychanalyse in OCF vol. XIX, p. 178. ↩
- D. Scarfone, Les Pulsions, p. 6-12. ↩
