Dans le cours de l’écriture de mon introduction, j’ai été conduit sans l’avoir prémédité vers le concept de pulsion chez Freud. Cela, non pour étudier les pulsions en tant que telles 1, mais en considérant que la question se prête bien au projet de voir la pensée de Freud à l’œuvre. La notion de pulsion est, en elle-même, objet de discussion, voire de discorde entre analystes, quand il s’agit, par exemple, de la pulsion de mort; mais l’idée de pulsion en général est remise en question tout aussi bien. Mon propos ici ne sera pas de prendre position, « pour » ou « contre » la pulsion, comme s’il s’agissait d’un programme politique. L’objet de notre séminaire étant la pensée freudienne, le mouvement de la pensée autour de cette notion de pulsion est des plus intéressants.
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D’une certaine façon, le mouvement qui, dans l’article « Pulsions et destins de pulsions » conduit Freud de la notion physiologique de stimulus — issu de l’extérieur de l’organisme — à celle, métapsychologique, de pulsion —originant de l’intérieur — est, à échelle réduite, le même que celui qui l’a conduit de la neurologie à l’invention de la psychanalyse. Il s’agit non d’une rupture, mais d’une dérivation. Cela est particulièrement visible à la lecture des travaux majeurs produit entre 1890 et 1895: La Contribution à l’étude des aphasies et le Projet de psychologie scientifique (aussi connu sous le nom d’Esquisse d’une psychologie scientifique). Nous pourrons y revenir. Cette dérivation par Freud de la métapsychologie à partir de la neurologie fait en sorte que les concepts et le vocabulaire de la psychanalyse, qui ont ouvert sur un domaine d’expérience et de pensée tout à fait nouveau, préservent malgré tout un certain rapport à la source extra— ou pré-analytique. Les deux auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse, Laplanche et Pontalis, ont tous deux exprimé des choses fort intéressantes à ce sujet dans deux articles séparés. 2 Ainsi, Pontalis écrivait-il :
« Le langage psychanalytique, présente souvent un caractère métaphorique, marqué d’anthropomorphisme (exemples : ça, surmoi) ou de références explicites à des registres non psychologiques (neuro-physiologie, biologie, mythologie). Ce caractère métaphorique prend en psychanalyse une valeur particulière, irréductible à celle qu’offre l’emploi d’images venant simplement illustrer des notions. […] La diversité des registres utilisés ne serait pas alors à comprendre comme simple diversité des modèles opératoires. Elle marque l’impossibilité d’un langage unifié étant donné la nature même de l’objet à appréhender. »
Et Laplanche, dans une formulation légèrement différente, de faire noter que les entités psychanalytiques — c’est-à-dire, non pas les concepts mais ce que ces concepts désignent — s’obtiennent par dérivation métonymique et métaphorique, c’est-à-dire par ressemblance et par voisinage. Mais il prend bien soin de mettre en garde contre une conception trop « langagière » de ces deux mécanismes de dérivation:
« Ce serait cependant limiter indûment nos conclusions que de les resserrer en la formule: les phénomènes de langage structurent de part en part l’être humain. Ne serait-ce pas oublier, par exemple, qu’au niveau même de la biologie, un phénomène comme celui de la génération peut à juste titre être rapporté à ces deux axes: continuité ave l’organisme géniteur, ressemblance avec celui-ci? »
Autrement dit, la dérivation par voisinage ou par ressemblance n’est pas elle-même une simple métaphore. Il y a, à sa racine, un rapport réel. Pour revenir à la pulsion, ce serait autant une erreur de vouloir réduire sa conception psychanalytique à celle d’un « grand besoin » biologique, que de penser la séparer irrémédiablement de sa racine corporelle. Si, comme le propose Pontalis, les diverses origines des notions psychanalytiques imposent un langage qui ne peut être unifié, cela est peut-être aussi la conséquence du fait que l’objet de la psychanalyse, l’objet de sa recherche et de son travail, c’est l’être humain dans toute sa complexité, un être somato-psychique, corps, mais doté d’histoire; et surtout, être auto-théorisant, c’est-à-dire qui parle de lui-même, qui se fait une idée de lui-même, qui se raconte sa propre histoire. De sorte que biologie, psychologie, anthropologie, sociologie, mythologie, histoire… tout cela est nécessairement mis à contribution dans la conception psychanalytique. Cela peut parfois paraître étourdissant et donner de la psychanalyse l’image d’un fatras, d’un capharnaüm dans lequel chacun est libre de choisir le côté qui lui convient. Mais une autre vision possible, celle qui suppose qu’il y a dans tout cela une méthode à l’œuvre, une tournure d’esprit si l’on veut.
Pourquoi s’attarder à cette tournure d’esprit plutôt que d’examiner les seules propositions que la psychanalyse freudienne avance? C’est que, comme il deviendra à mon avis évident, ce que la façon freudienne de penser met de l’avant est solidaire du comment elle pense. Cela révèle qu’entre les extrêmes de l’objectivisme des sciences physico-chimiques et le subjectivisme de l’introspection, entre la connaissance biologique de « l’homme neuronal » et la connaissance sociologique de « l’homme statistique », entre la description en troisième personne et l’auto-description en première personne, se dessine une troisième voie de la connaissance, spécifique à la psychanalyse parce que spécifique à l’être humain.
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Si nous lisons attentivement le texte de Freud sur les pulsions, nous voyons que la distinction et le maintien des liens sont tous deux présents, au point où Freud peut même sembler ne pas aller au bout de son enquête psychanalytique.
Son texte se divise en deux grandes parties: la première concerne les pulsions en général; il s’agit de préciser la notion de pulsion en tant que stimulus, mais d’origine interne. À la différence des stimuli ordinaires (passagers, voire accidentels), la pulsion est conçue comme émanant de l’intérieur du corps avec cette autre caractéristique, qu’elle exerce une pression constante tant qu’elle n’a pas reçu satisfaction. Mais à ce stade de l’exposé de Freud il est bon de se rappeler qu’il parle de pulsions en général. La faim et la soif, par exemple, correspondent tout à fait à la définition. Il en va de même pour les quatre composantes de la pulsion (source, poussée, but et objet) s’appliquent à toutes les pulsions.
La deuxième partie se concentre sur les pulsions sexuelles. Freud vient de préciser qu’il n’est pas du tout acquis que la séparation entre « pulsions du Moi » (ou d’autoconservation) et pulsions sexuelles soit une condition nécessaire:
« …[E]lle est une simple construction adjuvante qui ne sera maintenue qu’aussi longtemps qu’elle s’avérera utile, et dont le remplacement par une autre n’apportera pas de changements aux résultats de notre travail de description et de mise en ordre. » (p. 171)
Freud explique aussitôt qu’il fait la distinction entre les deux catégories à cause de l’occasion que la pratique de la psychanalyse lui a fourni: la pratique avec les « névroses de transfert » où il a pu « discerner qu’un conflit entre les revendications de la sexualité et celles du moi se trouve à la racine de chaque affection de cette sorte » (p. 177-178). C’est donc, dirait-on, le hasard de la pratique clinique qui l’a amené à porter son attention aux pulsions sexuelles. Et on le dirait presque prescient des changements qu’il apportera après 1920 lorsqu’il ajoute:
« Quoiqu’il en soit, il est possible qu’une étude approfondie des autres affections névrotiques (surtout des psychonévroses narcissiques: les schizophrénies) vienne obliger à modifier cette formule et, en même temps, à grouper autrement les pulsions originaires. »
On voit donc que, du moins dans le cours de l’élaboration de la pensée, Freud est loin de poser des concepts fermement établis. Il essaie tout simplement de se donner des instruments de pensée (c’est cela des concepts: des outils) grâce auxquels il peut mettre un certain ordre, ne serait-ce que provisoire, dans ce qu’il recueille de l’expérience. Et il accepte d’avance que cet ordre puisse, voire doive, être modifié par l’acquisition de nouvelles données de l’expérience.
On pourrait l’imaginer résumant, en 1915, sa manière de concevoir ces problèmes à peu près comme ceci:
« J’ai constaté quelque chose comme un conflit entre les revendications de la sexualité et le moi des névrosés que j’ai eu à traiter. J’essaie de m’approcher d’une conception générale de ce qui se passe dans ces conflits. Je constate que la sexualité figure parmi les grands besoins de l’organisme, au même titre que la faim ou la soif. Ces grands besoins se distinguent des stimuli ordinaires par le fait qu’ils viennent de l’intérieur de l’organisme et qu’ils ne se dissipent pas s’ils n’ont pas trouvé l’objet de leur satisfaction.
On peut appeler pulsions ces grands besoins pour les distinguer des stimuli ordinaires. En essayant de mettre un certain ordre dans le domaine des pulsions, mon expérience m’amène à mettre celles que j’ai pu étudier de plus près — les pulsions sexuelles — dans une classe à part, puisqu’elles semblent entrer dans un rapport différent avec le moi. Celui-ci peut être dit en bon voisinage avec les pulsions d’autoconservation, puisque celles-ci, comme leur nom l’indique, sont au service de la préservation du moi et de l’organisme dont il est le représentant. Les pulsions sexuelles, par contre, peuvent entrer en conflit avec le moi. Il ya donc lieu de les distinguer pour cette raison. En effet, elles ne semblent pas aussi clairement au service du moi, mais bien plus au service de l’espèce. Autant on peut dire que la sexualité est une fonction de l’organisme, autant on peut voir le rapport inverse: c’est l’organisme qui est au service des exigences de l’espèce, à travers la sexualité. J’ai déjà proposé, en 1905, qu’on pourrait donner le nom de libido à l’énergie qui anime la pulsion sexuelle, équivalente de la faim pour la pulsion de nutrition. (Cf. Trois Essais sur la théorie sexuelle)
J’essaie maintenant de suivre le chemin qui s’ouvre devant moi par cette mise en ordre entre les sortes de pulsion et voir où cela mène. Je mets donc à plus fort grossissement mon examen des pulsions sexuelles. Je constate alors que, à la différence des autres pulsions, les revendications des pulsions sexuelles peuvent avoir des destins très particuliers: renversement en leur contraire, retournement sur la personne propre, refoulement, sublimation… rien de tout cela ne peut se produire avec la faim ou la soif…»
On voit ainsi que le procédé d’investigation de Freud est très simple et qu’il suit exactement le chemin qu’il a décrit au tout début de son texte (cf. la longue citation dans mon article précédent). On voit également à l’œuvre le mécanisme de dérivation dont nous parlions au début.
L’erreur à ne pas commettre ici est de penser que cela n’est que spéculation et n’a que peu ou pas d’utilité clinique. Bien au contraire! D’une part, nous sommes partis de l’observation proprement clinique. Ensuite Freud a invoqué un facteur de motivation des conduites humaines: les grands besoins. Mais en étudiant le plus près le grand besoin qu’est la sexualité il en observe les différences très significatives d’avec les autres. Ceci ouvre alors la porte à bien des considérations, mais dont Freud dit d’emblée que tout cela n’a pas besoin d’être coulé dans le béton…
Cela est une bonne nouvelle pour la psychanalyse: c’est la preuve que celle-ci n’est pas une « vérité révélée à un sage sur la montagne », ce n’est pas un dogme auquel il faut adhérer, mais une proposition pour comprendre des phénomènes qui autrement restent inexpliqués. Mieux encore: cette mise en ordre nous apparaît en rétrospective comme bien articulée à ce qui, plus ou moins spontanément, s’est mis en place peu à peu comme méthode de traitement en psychanalyse: la délimitation de l’espace analytique, avec son cadre physique, temporel et l’attitude requise des deux participants. Nous y reviendrons.
C’est aussi, par conséquent, une bonne nouvelle pour nous, puisque Freud, contrairement à l’image qu’on véhicule parfois, nous accorde d’avance la possibilité de décrire les choses autrement s’il se trouve que de nouveaux faits ou de nouvelles perspectives semblent le permettre, voire l’exiger.
- Pour ceux que cela intéresse, j’ai mis en ligne, à la page « documents », mon petit bouquin Les Pulsions, (Que sais-je?, 2004, épuisé). ↩
- J. Laplanche, « Dérivation des entités psychanalytiques », in Le primat de l’autre en psychanalyse, Paris, Flammarion, « Champs », 1992; J.-B. Pontalis, « Question de mots », in Après Freud, Gallimard, coll. « Tel », 1968. ↩
