Document 56
Année 2024-2025
RELIRE L’INTERPRÉTATION DU RÊVE
Notes sur
« Complément métapsychologique à la doctrine du rêve » (1915)
Première Partie
Dominique Scarfone
Tout d’abord, le mot « doctrine ». Dans les traduction plus anciennes le titre était « Complément métapsychologique à la théorie du rêve ». Pourquoi alors ce mot de doctrine ? Probablement par fidélité au terme original allemand, Lehre, puisque quand Freud veut parler de théorie, par exemple dans les Trois essais sur la théorie sexuelle (1905) il emploie le mot allemand Theorie. Mon hypothèse est que si ici il emploie plutôt Lehre, c’est parce qu’il considère la théorie du rêve comme étant assez bien établie après l’étude approfondie qu’il en a fait en 1900. « Doctrine » est donc à entendre non pas comme dogme (ex. la doctrine de l’Église catholique), mais comme acquis scientifique, procurant une base fiable pouvant faire l’objet d’un enseignement systématique, mais aussi servant de point d’appui à des développements ultérieurs. En fait foi aussi ce que dit la note de bas de page :
« Le dessein de cette série [dont fait partie le Complément] est la clarification et l’approfondissement des hypothèses théoriques qu’on pourrait mettre à la base d’un système psychanalytique » (247 n. 1.)
C’est sans doute aussi ce qui explique que le présent texte est conçu comme un complément, c’est-à-dire un ajout et non une révision, encore moins une remise en question. Cependant, on verra que si Freud prend la peine d’écrire à nouveau sur le rêve, c’est parce qu’il a quelque chose de nouveau à en dire.
On remarque dès les premiers paragraphes que Freud sent le besoin de reprendre le discours à partir des postulats fondamentaux qu’il avait dégagés dans L’interprétation du rêve :
A) Le rêve fait partie des « prototypes normaux d’affections morbides » (248). On se rappellera que c’est chez lui une constante : toujours chercher une correspondance entre les processus pathologiques et leurs versions normales (exemple : mélancolie/deuil) ainsi que leur présence dans le trésor culturel, puisque Freud a toujours considéré que les poètes et artistes avaient un accès privilégié, bien qu’intuitif, à ce qui ne s’obtient que laborieusement par une démarche scientifique.
B) Autre parallèle : tout comme au moment d’aller dormir on se déshabille et ôte lunettes, fausses dents etc., de même se produit un « déshabillage psychique », rétablissant – ou mieux : dévoilant –, des conditions originaires. Somatiquement, l’état de sommeil correspond au séjour dans le ventre de la mère ; psychiquement l’état du dormeur « se caractérise par un retirement presque total hors du monde environnement et par la suspension de tout intérêt pour lui » (Ibid.). Il s’en suit une régression temporelle sous deux aspects : régression sur la ligne de développement du moi : le moi perd tout intérêt pour le monde réel environnant et ainsi régresse vers la capacité de satisfaction hallucinatoire. Régression aussi sur la ligne de développement de la libido : retour à l’état narcissique « primitif », ce qui, plus loin dans le texte, posera un problème concernant la formation du rêve.
Rappelons que le terme « narcissique » est relativement nouveau. Nous sommes en 1915, et le texte « Pour introduire le narcissisme » date de l’année d’avant. Il est vrai, cependant, que la notion de narcissisme avait commencé à être discutée dans le cercle de Freud quelques années avant, mais sans être officiellement introduite dans le corpus théorique. On voit donc Freud essayer d’articuler la théorie du narcissisme avec la théorie du rêve, ce qui n’aurait pas pu avoir lieu en 1900.
C) Ce qu’on sait des aspects psychiques du sommeil, on le sait grâce au rêve. Sans le rêve le sommeil serait resté opaque. La brisure dans la continuité du sommeil dans laquelle se produit le rêve s’explique ainsi : le rêve annonce que quelque chose s’est passé qui voulait perturber le sommeil et il nous montre comment cette perturbation a pu être écartée défensivement : « celui qui dort a rêvé et peut poursuivre son sommeil ». (249)
D) La perturbation qui peut déranger le sommeil peut venir évidemment soit de l’extérieur, soit de l’intérieur. L’excitation venant de l’intérieur peut-être due à des restes du jour, c’est-à-dire des investissements de pensée « qui ne se sont pas pliés au retrait général des investissements ». C’est là une exception notable au retrait narcissique censé régner dans l’état de sommeil.
E) Ici commencent d’ailleurs les difficultés annoncées au point B. Elles se formulent ainsi :
•D’une part, « le narcissisme de l’état de sommeil signifie bien le retrait de l’investissement de toutes les représentations d’objet, aussi bien des parts inconscientes que des parts préconscientes de celles-ci. » (249)
•Les restes du jour, en tant qu’exception à cette règle, font que « on hésite à admettre que ceux-ci acquièrent pendant la nuit suffisamment d’énergie pour se procurer par contrainte l’attention de la conscience. » (250)
•Il faut donc supposer que « ces restes du jour doivent nécessairement recevoir un renforcement venu de sources de motions pulsionnelles inconscientes » (250). Cet apport d’énergie de source inconsciente est concevable, l’état de sommeil ayant abaissé la censure (la barrière) entre Ics et Pcs.
•Mais… si l’état de sommeil a vraiment comporté le retrait de tous les investissements Ics et Pcs (point B) alors il n’y a plus d’énergie disponible pour venir renforcer les restes diurnes… « La théorie de la formation du rêve débouche ici sur une contradiction » (250). Il faut donc modifier l’hypothèse du narcissisme du sommeil. La modification consiste à poser que « la part refoulée du système Ics n’obéit pas au souhait de dormir provenant du moi [mais] garde, en tout ou en partie, on investissement [et possède] une certaine dose d’indépendance à l’égard du moi. » (250) Cela ouvre la porte à la question : de quel narcissisme s’agit-il ?
•La « désobéissance » de l’Ics au souhait de dormir du moi suppose chez ce dernier une dépense d’énergie de refoulement même pendant le sommeil. Le retour au narcissisme intégral n’est donc pas possible : « le souhait de dormir cherche à faire rentrer tous les investissements émis par le moi, et à instaurer un narcissisme absolu. Cela ne peut réussir qu’en partie, car le refoulé du système Ics ne suit pas le souhait de dormir. Il faut donc qu’une partie de son investissement soit aussi maintenu et que la censure entre Ics et Pcs demeure même si ce n’est pas avec toute sa force. » (251) Si les investissements pulsionnels sont assez forts, le moi a de la difficulté à dormir, voire, il y renonce car « il a peur de ses rêves » (251).
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Le souhait-de-rêve
Une autre brèche dans le narcissisme consiste en ce que certaine pensées du jour s’avèrent résistantes, retiennent une partie de leur investissement… ce qui peut d’ailleurs résulter de leur connexion avec des motions inconscientes… Mais que cette connexion existe déjà la veille ou ne se fasse que durant le sommeil, le résultat est le même :
« Le souhait-du-rêve préconscient prend forme, lequel donne expression à la motion inconsciente dans le matériel des restes du jour préconscients. Ce souhait du rêve, on devrait le différencier nettement des restes du jour ; il n’a pas nécessairement existé dans la vie de veille, il peut déjà montrer le caractère irrationnel que comporte tout ce qui est inconscient, lorsqu’on le traduit en conscient. » (251-252, italiques ajoutés par moi).
Cette citation me semble exprimer, plus clairement que Freud ne le faisait dans L’interprétation du rêve, de quel souhait il s’agit dans le rêve. Freud dit qu’il faut nettement différencier le souhait-de-rêve [écrit comme mot composé en allemand, d’où les traits d’union] des restes du jour, mais aussi qu’il n’existait pas nécessairement à l’état de veille. Il y aurait donc formation in situ du souhait, ce qui semble modifier l’idée qu’on pouvait s’en faire précédemment et qui se formulait à peu près ainsi : nous avons des souhaits, souvent inavouables, que nous tenons à l’écart à l’état de veille, mais l’abaissement de la censure durant le sommeil leur permet de se manifester comme accomplis à travers le déguisement du rêve. Or, ce n’est pas ce que Freud écrit ici. Il nous dit maintenant que la condition particulière qui se crée durant le sommeil fait en sorte que les motions pulsionnelles inconscientes se servent du matériel des restes diurnes pour formuler un « souhait-de-rêve ». Cette « prise de forme » est donc un événement original et non simplement la reprise d’un souhait existant. Le rêver peut ainsi produire le souhait dont il est l’accomplissement.
On avait déjà vu que le souhait et son accomplissement sont dans le rêve une seule et même chose : le rêve présente, sous forme déguisée, le souhait comme accompli. Cela revient à dire qu’il n’y a pas d’abord présentation du souhait et ensuite présentation de son accomplissement. Mais ici, une variante fait son entrée. On aurait pu croire qu’en produisant le souhait dont il est l’accomplissement, le rêve fonctionne en vase clos. Mais ce n’est pas le cas. Il nous faut plutôt, à mon avis, concevoir le rêver comme une machinerie déclenchée par un dérangement de l’état de sommeil, machinerie qui se met à « traiter » (au sens de l’anglais processing) les stimuli qui dérangent, et à les traiter suivant le principe de plaisir, c’est-à-dire en visant à abaisser le niveau d’excitation. Mais puisque le rêver ne peut abolir le stimulus dans la réalité, il le transpose en images de rêve qui présentent un souhait s’accomplissant. Cela semble en effet tourner en rond, sauf que, le rêver une fois déclenché, des souhaits autres, refoulés mais toujours en mouvement, se voient offrir l’occasion de « prendre le train en marche » et de faire ainsi dévier la direction de ce train vers d’autres accomplissements. Ce qui ne devait être qu’un expédient pour continuer à dormir donnera ainsi lieu à des enchaînements bien plus complexes et se rapportant aux traces mnésiques propulsées par des pulsions sexuelles inassouvies.
Dans ce cadre, la formation du souhait-de-rêve constitue un élément pivot ; il semble préfigurer ce que Freud avancera plusieurs années plus tard dans le texte « Un enfant est battu », quand il proposera que la deuxième phase de la configuration masochiste qu’il est en train d’étudier – phase dite par lui « la plus importante et la plus lourde de conséquences » – ne devient pourtant jamais consciente : « [O]n peut dire d’elle en un certain sens, écrit Freud, qu’elle n’a jamais eu d’existence réelle. Elle n’est en aucun cas ramenée au souvenir, elle n’est jamais parvenue au devenir-conscient. Elle est une construction de l’analyse, mais n’en est pas moins une nécessité. » En faisant ce rapprochement, je vois bien que ce n’est pas exactement la même chose ; ce que les deux choses (fantasme inconscient et souhait-de-rêve) ont en commun, c’est d’être des constructions in situ, des chaînons nécessaires mais qui ne prennent consistance qu’au cours du travail d’analyse qui seul peut les mettre en évidence.
Avec la citation de « Un enfant est battu », on pourrait croire que nous venons de tomber dans le « constructivisme », comme si nous proposions que ces choses inconscientes n’ont pas d’existence réelle, que l’inconscient n’est qu’une construction sans existence indépendante du cadre analytique qui le met en évidence. La phrase de Freud citée semble d’ailleurs aller dans ce sens. Mais je crois que ce serait une interprétation erronée. Je soulignerai au contraire que cette façon qu’a Freud de poser l’existence du fantasme n’est pas unique à la psychanalyse. Pour citer encore une fois la physique des particules, on pourrait croire que le « boson de Higgs » n’existe pas « vraiment », qu’il n’existe que dans le « Large Hadron Collider » du CERN, à la frontière franco-suisse, du fait qu’on y développe des énergies de collision gigantesques. Mais il faut rappeler que ces énergies ne « créent » pas le boson de Higgs, elles le font apparaître, même si c’est de façon fugitive. Même s’il est difficile à mettre en évidence, le boson de Higgs est absolument nécessaire, tant à la cohésion de la matière qu’à la cohérence de la théorie qui correspond au « modèle standard » de la physique contemporaine. Je fais ce parallèle non pour prétendre placer la psychanalyse à l’égal de la physique expérimentale, mais pour indiquer que son épistémologie, sa conception de la connaissance, peut, à certains égards, être du même type. Je souligne du même coup que Freud s’est vu entraîner vers des conclusions qui peuvent sembler étranges et qu’on serait tenté de rejeter comme ses lubies personnelles, mais que les sciences dites exactes proposent parfois des notions tout aussi bizarres.
(D.S. – 30 janvier 2025.)
