Document 57
Année 2024-2025
RELIRE L’INTERPRÉTATION DU RÊVE
Notes sur
« Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique » (1911)
Dominique Scarfone
Introduction
Avec ce texte nous sommes dans la continuité avec L’interprétation du rêve. Mais on assiste aux efforts de Freud d’inscrire l’évolution psychologique individuelle dans le cadre de l’évolution de l’humanité. C’est, me semble-t-il, ce qui l’amène à penser que les processus primaires sont aussi des processus plus anciens, voire archaïques, et que nous entrons dans la vie avec seulement une capacité hallucinatoire qui fait fi de la réalité et des processus primaires qui font fi de la logique.
Or il y a là au moins deux problèmes. Tout d’abord le principe de Haeckel sur lequel se base Freud est, de l’avis général, maintenant reconnu comme faux. L’ontogenèse ne récapitule pas la phylogenèse. Ensuite, les études en psychologie du développement de l’enfant démontrent que celui-ci a dès le début un contact avec la réalité et se comporte en fonction de certaines théories implicites.
Qu’est-ce donc qui amène Freud sur le terrain glissant des « Formulations… »? C’est sans doute qu’il cherche une base solide à la métapsychologie et qu’il croit la trouver dans la récapitulation de la phylogenèse. C’est aussi ce qui l’amènera quelques mois plus tard à poser une équivalence entre les soi-disant primitifs et les enfants, ou les soi-disant sauvages et les névrosés, comment en fait foi le sous-titre de son ouvrage de l’année suivante, Totem et Taboou. Ce parallélisme aussi est erroné et reflète en réalité les préjugés de son époque.
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Le texte « Formulations… » se base donc sur la proposition générale que les processus primaires, qui correspondent grosso modo aux processus inconscients, sont aussi les plus anciens, ce qui comme on le verra et discutable. En effet, comment un organisme qui ne serait doté que de tels processus pourrait-il survivre ? Par ailleurs, on s’aperçoit que l’on peut renverser l’ordre des évènements décrit par Freud et poser que c’est plutôt le refoulement, c’est-à-dire le « retrait d’activité psychique » de certains pans de la réalité, qui laisse place au processus primaire, de la même façon que le retrait dans le sommeil permet le rêve. Autrement dit, les processus primaires sont, tout comme les secondaires, présent de tout temps, mais les aspects insupportables de la réalité nous font recourir aux processus primaires et au principe de plaisir en tant que fuite devant cette réalité.
Freud lui-même, en 1919, définira le refoulement comme un moyen-terme entre la fuite et le jugement de condamnation. Or le refoulement est ce qui constitue, selon la lettre 52, la collection de des éléments intraduits dans laquelle on reconnaît l’inconscient refoulé.
De l’incompatibilité des processus primaires avec la vie de l’organisme Freud est bien conscient et c’est ce qui le conduit à ajouter une note de bas de page devenue célèbre où figure cette petite incise : « pour peu qu’on y ajoute les soins maternels ». Petite proposition qui change absolument tout ! C’est comme si on assistait, à l’envers, à la fameuse déclaration d’Archimède : « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai la terre ». Personne ne pouvait donner ce point d’appui, mais Freud, lui, invoque les soins maternels qui existent vraiment et dont la présence modifie totalement le problème de l’autosuffisance.
L’exemple qu’il donne de l’oiseau dans l’œuf, est par ailleurs porteur d’une autre difficulté : l’oisillon est enfermé avec sa réserve nourricière, et il n’a donc rien à souhaiter, et s’il ne souhaite rien, il n’éprouvera pas de plaisir, si du moins on définit le plaisir à la manière de Freud et de Fechner, c’est-à-dire comme un abaissement de tension. En effet, bien au chaud et nourri automatiquement l’oiseau ne subit aucune tension, ni psychique ni physiologique.
Pourtant quelque chose est en train de se développer dans l’œuf, ce n’est pas l’inertie au sens de l’absence de mouvement qui règne, mais l’apparente inertie d’un système qui évolue dans une sorte d’équilibre homéodynamique. Cela jusqu’au jour où les réserves de nourriture étant épuisées, l’oiseau commencera à picorer sur la coquille même qui le protège. Notons qu’il n’hallucine pas la nourriture, il la cherche activement et ce faisant finit par percer la coquille et découvrir la réalité extérieure !
C’est aussi le fœtus et plus précisément son axe hypothalamo-hypophysaire qui produit un jour le signal déclenchant le travail chez la parturiente. Il sortira ainsi de son premier état, qui est un état amniotique anaérobique. Passé à l’air libre il saura de façon assez automatique mettre dans sa bouche le mamelon dès que celui-ci frôlera sa joue. Peut-être hallucinera-t-il plus tard le sein quand celui-ci ne sera pas au rendez-vous, mais si c’est le cas, cela signifie que le principe de plaisir vient justement après le principe de réalité, qui de son côté a bien fonctionné au départ. Le rapport à la réalité, aussi élémentaire soit-il, vient donc en premier et c’est le brouillage dû au refoulement qu’a entraîné la situation anthropologique fondamentale qui conduira vers l’hallucinatoire. Le brouillage incitera l’enfant à imaginer des formes destinées à combler le fossé entre la mère qui était totalement disponible et poursuivait en quelque sorte le travail nourricier de l’utérus avec son placenta, et la mère qui a par ailleurs une vie en tant que femme, des désirs sexuels et des objets autres que l’enfant. La semi-disponibilité de la mère la rend d’autant plus désirable, mais peut aussi provoquer un « retrait d’activité psychique », c’est-à-dire un refoulement, à propos de ce qui ne correspond pas aux attentes (théories) que s’est construites l’enfant. Comment de ce refoulé émanent ensuite les incitations à former un monde sur le mode hallucinatoire, cela est à examiner sans rien exclure au départ.
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Une remarque : à propos des deux principes, Freud en parle essentiellement dans le registre de la représentation. Cela pose la question si nous n’avons d’accès à la réalité que par l’entremise de la représentation. Le nouveau-né a-t-il accès au mamelon sans se le représenter ? Difficile à dire. Ici entre peut-être en jeu la notion de « théorie » comme substitut à celle de la représentation. Il existe un effet des théories incarnées qui se passent de présentation et qui mènent à l’action concrète, mais il est vrai que si l’on pense en termes de système psychique, alors représentation est nécessairement impliquée. C’est d’ailleurs du monde de la représentation, quand celle-ci est coupée de ses racines motrices, que résulte l’hallucinatoire.
La monnaie névrotique dont parle Freud, ne pourrait-elle pas se dire aussi monnaie refoulée, à savoir que quand l’activité psychique se retire pour cause de douleur, alors les processus primaires et le principe de plaisir prennent un cours plus libre et le jugement est, à des degrés divers, obnubilé. La réalité de pensée l’emporte sur toute autre considération et dirige certaines conduites, impose certaines humeurs, certains rêves et ainsi de suite. Mais notons que tout ça reste vrai, que l’on place les deux principes dans un ordre de succession ou de simultanéité. Ce qui pourrait être évolutif, c’est le rapport de subordination entre les deux principes, mais il me semble douteux que le principe de réalité doive naître du principe de plaisir. Freud lui-même parlera plus tard de « moi réalité du début ».
La question est donc celle des agencements possibles entre priorité du circuit diurne ou priorité du circuit circadien, permanent, inconscient, tel que nous les avons rencontrés au chapitre 7 de L’interprétation du rêve. Dans le texte de 1911, Freud tente de faire de la métapsychologie une « psychologie dérivée de la psychanalyse ». C’est peut-être ce qui l’induit à vouloir articuler les principes du fonctionnement psychique avec un ordre qui enfin de compte se ramène à celui de la phylogenèse.
À la page 14, il parle des processus inconscients comme étant les plus anciens, comme correspondant aux processus primaires et représentant des vestiges de la mentalité primitive. Or si nous prenons le terme d’inconscient au sens cognitif, il est loin d’être évident qu’il n’est composé que de vestiges. Il en existe sans doute, de ces vestiges, mais le fait est que la plupart des mécanismes inconscients sont des automatismes qui assurent adéquatement notre fonctionnement vital, avec une telle efficacité que nous n’avons même pas besoin de nous en occuper consciemment.
Si au contraire on entend par inconscient le refoulé, qui est ce qui occupe la psychanalyse, alors on ne peut le présenter comme plus ancien et comme vestige que si nous croyons vraie la légende de la horde primitive dont nous serions les descendants. Or cette horde primitive n’est probablement pas située dans un rapport vertical remontant aux temps archaïques. Elle est là parmi nous et peut se manifester à tout moment, comme d’ailleurs nous en faisons l’expérience à l’heure actuelle en regardant ce qui se passe dans un certain bureau ovale à Washington ou encore dans le palais du Kremlin à Moscou…
