54- Chap. VII- E- Processus primaire et secondaire. Refoulement.

SÉMINAIRE « PENSER AVEC FREUD »

Document 54

ANNÉE 2023-2024

RELIRE L’INTERPRÉTATION DU RÊVE

CHAPITRE VII

E- Processus primaire et secondaire. Refoulement.

Dominique Scarfone

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Cette section, l’avant-dernière du chapitre VII et donc du livre entier, se présente comme particulièrement dense. Freud semble vouloir, avant de clore, marteler une fois de plus ce que l’étude des rêves lui permet d’affirmer plus généralement. Ce qu’il écrit ici n’est pas vraiment redondant, il y a même du tout à fait nouveau, comme nous le verrons, mais on sent qu’il s’agit d’un dernier effort pour nous convaincre de la validité de ses découvertes, d’une dernière mise en forme. Le résultat est qu’il nous faut naviguer très patiemment en nous efforçant de ne pas perdre le fil. Heureusement, Freud nous y aide par ses propres reprises. Néanmoins, il faut accepter de travailler plus fort que d’habitude et j’espère que nous y parviendrons sans trop nous décourager.

Dans ce but, je donnerai d’abord un aperçu de l’ensemble de la section avant d’entrer dans le détail.

Freud commence cette section en récapitulant toutes les thèses qu’il avait passées en revue dans le premier chapitre, et il souligne qu’il n’en a refusé que deux : celle voulant que le rêve soit dénué de sens et celle voulant que ce ne soit qu’un processus somatique. Pour le reste, il s’est trouvé à donner raison à la plupart des thèses, même si celles-ci se présentent comme contradictoires entre elles.

Je laisse à chacun le soin d’aller lire cette récapitulation qui va de la page 643 à 647. Dans cette dernière page il écrit :

« … Voilà donc intégrés dans notre édifice les résultats les plus divers et les plus contradictoires des auteurs, un certain nombre de ces résultats prenant un tour différent, un petit nombre seulement étant tout à fait rejetés. » (647)

Comment, demandera-t-on, Freud peut-il avoir intégré dans son édifice théorique les résultats « les plus divers et les plus contradictoires » ? C’est qu’il a porté la contradiction au fondement de l’appareil psychique lui-même :

« D’un côté, nous avons fait naître les pensées de rêve d’un travail mental pleinement normal, mais d’un autre côté, nous avons découvert parmi les pensées de rêve – et à partir d’elles jusque dans le contenu de rêve – toute une série de processus de pensées entièrement anormaux… » (647)

L’expression « processus de pensée anormaux » peut prêter à malentendu, surtout lorsqu’on sait que quelques pages plus loin Freud réitère l’idée :

« Ainsi nous ne pouvons pas nous fermer à l’idée qu’à la formation du rêve participent deux sortes de processus psychiques d’essence distincte ; l’un crée des pensées de rêve parfaitement correctes, de valeur égale au penser normal, l’autre procède avec celles-ci d’une manière hautement déconcertante, incorrecte. Ce dernier, nous l’avons déjà traité séparément dans le chapitre VI comme étant le travail de rêve proprement dit. » (652-653)

Aggravant le problème de l’anormalité, Freud se voit aussi obligé de recourir à la mise en parallèle de la construction du rêve avec ce qu’il a appris de la construction du symptôme hystérique. Ce qui va produire un résultat inattendu : loin de donner une idée plus anormale du rêve, son rapprochement avec le symptôme névrotique finit par délester la névrose elle-même de son poids de morbidité, de toute idée de « dégénérescence ». Freud y parvient par un long détour. D’abord, il parcourt à nouveau et en détail le processus de formation du rêve, pour aboutir à ceci :

« Quelles que puissent être les variations dans l’interprétation de la censure psychique, de l’élaboration correcte et de l’élaboration anormale du contenu du rêve, il n’en reste pas moins que de tels processus sont à l’œuvre dans la formation du rêve et que pour l’essentiel ils montrent la plus grande analogie avec les processus reconnus de la formation du symptôme hystérique. (662)

Mais il renverse aussitôt la logique :

« Or le rêve n’est pas un phénomène pathologique ; il n’a pas pour présupposé une perturbation de l’équilibre psychique ; il ne laisse après lui aucun affaiblissement de la capacité de fonctionnement. » (662)

Cette phrase nous oblige ainsi à entendre autrement les mots « anormal » et « incorrect » dans les passages que nous avons cités. Ils doivent s’entendre comme des anomalies, non au sens pathologique, mais par comparaison avec les processus de la pensée éveillée. Le fait que le rêve ne soit pas un phénomène pathologique aboutit à ce que les mécanismes apparentés par lesquels se forment les symptômes hystériques – symptômes que l’on qualifie sans peine d’anormaux – soient eux-mêmes identifiés comme des mécanismes tout à fait normaux :

«  Si donc nous concluons des phénomènes à leurs forces de pulsion, nous reconnaissons que le mécanisme psychique dont se sert la névrose n’est pas seulement créé lorsque se produit une perturbation morbide s’emparant de la vie d’âme, mais qu’il se trouve déjà prêt dans l’édifice normal de l’appareil psychique. » (662, italiques ajoutés)

Phrase à relire lentement pour noter que le produit peut-être pathologique parce qu’il y a eu « perturbation morbide », mais que cette perturbation agit à travers un mécanisme déjà présent dans l’édifice psychique normal tel que nous l’a révélé le rêve, phénomène tout aussi normal. 

« Les deux systèmes psychiques, la censure marquant le passage entre eux, l’inhibition et le recouvrement de l’une des activités par l’autre, les relations des deux avec la conscience […] tout cela appartient à l’édifice normal de notre instrument d’âme, et le rêve nous montre une des voies qui mènent à la connaissance de la structure de celui-ci. » (663-663)

C’est ainsi que Freud peut affirmer :

« … le rêve prouve que le réprimé persiste aussi chez l’homme normal et reste capable d’opérations psychiques. Le rêve est lui-même une des manifestations de ce réprimé… » (663)

Il peut donc affirmer tranquillement, dans une phrase ajoutée en 1909, que

« … l’interprétation du rêve est la via regia [voie royale] menant à la connaissance de l’inconscient dans la vie d’âme. » (663)

Cet accès à une connaissance de l’inconscient permet, par ricochet, de poser que

« … la maladie – du moins celle nommée à juste titre fonctionnelle – n’a pas pour présupposé la mise en pièces de [l’] appareil, l’établissement de nouveaux clivages à l’intérieur de lui ; elle est à expliquer dynamiquement par le renforcement et l’affaiblissement des composantes du jeu de forces dont tant d’effets sont masqués dans le fonctionnement normal. » (664)

Et pour couronner le tout, Freud mentionne en note les autres voies d’approche vers la connaissance de ce jeu de forces psychiques, toutes prises dans la vie normale et qu’il a illustrées dans une série d’articles que l’on retrouve regroupés sous le titre Psychopathologie de la vie quotidienne. À quoi viendra s’ajouter aussi son étude détaillée Le mot d’esprit dans ses rapports avec l’inconscient, publié en 1905.

Par le détail. Le rôle de l’attention.

Jusqu’ici, j’ai retracé les grandes étapes du raisonnement de Freud. Mais entre les principaux poteaux indicateurs, il procède à une description détaillée des mécanismes dont il a d’ailleurs déjà parlé, en particulier au chapitre VI à propos du travail du rêve. Cela ressemble encore à une récapitulation, mais ce n’est pas que cela. Il procède aussi à une clarification de certains points et tire des conclusions plus générales.

Commençons par les pensées de rêve :

« Nous avons appris que le rêve remplace un certain nombre de pensées qui proviennent de notre vie diurne [donc] de la vie mentale normale. […] Mais il n’existe aucune nécessité de supposer que ce travail de pensée a été effectué durant le sommeil, ce qui viendrait jeter une fâcheuse confusion dans la représentation de l’état de sommeil psychique que nous avons jusqu’ici maintenue. Ces pensées peuvent au contraire très bien provenir de la journée, s’être poursuivies inaperçues de notre conscience, depuis leur coup d’envoi, se trouvant alors toutes prêtes au moment de l’endormissement. […] les opérations de pensée les plus compliquées sont possibles sans la participation de la conscience… » (648)

Nous avons déjà rencontré ces considérations chez Freud lorsque nous l’avons vu comparer le rêve à un feu d’artifice qui, ayant requis un long temps de préparation, se déploie spectaculairement en quelques minutes. Ce qu’il ajoute ici, c’est que les pensées de rêve ne sont pas incapables de conscience et que si la plupart du temps nous n’en sommes pas conscients cela dépend de l’orientation d’une fonction psychique qu’il considère comme centrale : l’attention. Cette prise en compte de l’attention est importante parce qu’elle permet à Freud de préciser davantage les mécanismes concernés.

Nous retrouvons d’abord le darwinisme freudien dont j’ai fait plusieurs fois mention : il y a compétition et processus de sélection entre divers courants de pensée en vue d’obtenir l’attention. Cela parce que

« L’attention […] n’est dispensée qu’en une quantité déterminée, laquelle a pu être détournée par d’autres buts du cheminement de pensée… » (648)

Une fois de plus, soulignons qu’il n’y a pas lieu de postuler une seconde conscience qui orchestrerait la direction de l’attention. Cela se fait « naturellement », et il faut supposer que le poids relatif d’un cheminement de pensée lui permettra de rafler la mise.

Mais Freud décrit aussitôt une autre voie aboutissant à ce détournement de l’attention :

« […] Notre réflexion consciente nous apprend qu’en appliquant notre attention nous suivons une voie déterminée. Si nous arrivons par cette voie à une représentation qui ne tienne pas face à la critique, nous rompons là ; nous laissons tomber l’investissement d’attention. » (648)

Soulignons qu’il s’agit là d’un processus conscient et tout à fait courant : on poursuit un raisonnement et lorsqu’il conduit à une absurdité on le laisse tomber en lui retirant notre attention. On peut néanmoins être frappé par la ressemblance formelle entre cette description et la conception traductive du refoulement formulée dans la « lettre 52 » (lettre du 6 décembre 1896). Freud y proposait que lorsque le processus de traduction paraît se diriger vers la production d’un résultat déplaisant, la traduction s’arrête. Dans ce cas, c’est l’aspect déplaisant, voire douloureux de la traduction en train de prendre forme qui entraînera l’arrêt des procédures, si l’on peut dire. Cet arrêt, ce « refusement de traduction », dit Freud, « c’est ce que nous connaissons cliniquement sous le nom de refoulement ». 

On voit ainsi se poser devant nous une analogie vivante entre les processus conscients d’investissement de l’attention et ceux non conscients des opérations tra(ns)ductives avec leur versant refoulant. La différence est que lorsque l’attention est consciemment retirée à une idée qui ne tient pas la route, cela n’aboutit pas à un refoulement, ou du moins, n’y aboutit pas directement. Tandis que, suivant la « lettre 52 », la cessation du processus traductif produit des « fueros », c’est-à-dire des « corps étrangers » anachroniques, incompatibles avec la production de sens, et empêchant par le fait même de porter sur eux un jugement alors que dans le retrait d’attention conscient, un jugement peut être porté : « cette pensée est absurde, n’y pensons plus ». Or, à propos du refoulement, Freud dira, dans le texte éponyme de 1915, qu’il s’agit là d’un « moyen terme entre fuite et jugement de condamnation » (OCF-P, XIII, p. 191). Autrement dit, face à la pression pulsionnelle, impossible d’échapper par la fuite, mais impossible aussi de porter un jugement qui lui retirerait son efficacité. De sorte que, n’ayant pas été soumis à un examen critique, le refoulé ne cessera pas d’exercer sa pression.

Le préconscient

Chose particulièrement intéressante, dans les pages du chapitre VII que nous sommes en train de lire, Freud formule une troisième voie entre les processus conscients de retrait d’attention et ce que nous venons de rappeler du refoulement proprement dit.

Il commence par mentionner que, une fois l’attention consciemment retirée,

« il semble que le cheminement de pensée entrepris et délaissé peut alors continuer à se dérouler sans que l’attention se tourne de nouveau vers lui, à moins qu’il n’atteigne en un endroit une intensité particulièrement élevée qui attire l’attention par contrainte. » (649)

Autrement dit, on peut continuer à raisonner sur ce qu’on a consciemment délaissé, mais sans que l’attention soit éveillée. 

« Un rejet initial par le jugement, éventuellement accompagné de conscience, prononçant qu’un processus de pensée est incorrect ou inutilisable pour les fins actuelles de l’acte de pensée, peut donc être la cause de ce que ce processus se poursuit inaperçu de la conscience jusqu’à l’endormissement. » (649)

Voilà comment des pensées qui, amorcées durant la journée, se poursuivent inaperçues jusqu’à l’endormissement et peuvent être reprises par le travail de rêve ; celui-ci, rappelons-le, étant la manière de penser durant le sommeil. Mais ensuite, Freud introduit quelque chose en plus :

« Résumons en disant que nous appelons préconscient un tel cheminement de pensée, que nous le tenons pour pleinement correct et qu’il peut être aussi bien un cheminement de pensée simplement négligé qu’un cheminement interrompu, réprimé. » (649)

Le mot « préconscient » (ici, l’adjectif) est ainsi introduit, mais d’une manière qui souligne aussitôt son caractère amphibie : il peut s’agir d’un cheminement de pensée « simplement négligé », mais tout aussi bien un cheminement de pensée « interrompu, réprimé ». Simple retrait d’attention, parce que la pensée n’en vaut pas la peine (et ce caractère inoffensif la rendra très utile, comme on l’a vu, pour faire passer la barrière de la censure), ou alors pensée interrompue au sens de réprimée, c’est-à-dire refusée.

Voilà de nouveau le terme de répression là où, dans notre usage courant des concepts freudiens, on s’attendrait à voir le mot « refoulement ». Que peut-on en conclure ?

D’une part, peut-être choisit-il le mot réprimé parce qu’il s’agit du préconscient. Mais il se peut aussi que nous ayons ici un autre exemple de la fluidité de la pensée conceptuelle de Freud. Il a construit la « fiction théorique » d’un appareil psychique, lui reconnaissant de claires limites, des extrémités, des barrières de censure, des écrans pour l’hallucination et la perception, etc., mais il n’est pas dupe de sa propre construction. Il garde à l’esprit que ce n’est qu’une fiction, qu’un modèle ayant avant tout une valeur heuristique, une façon commode de résumer graphiquement des choses complexes et d’en penser de nouvelles « sans nouvelle réflexion, avec la seule aide du schéma » (p. 596) 1. Cela, après tout, n’est que justice, puisque Freud est en train d’essayer de nous faire voir le travail de rêve qui est lui-même avant tout de type visuel ! Cependant, cette modélisation graphique nous fait courir un risque : celui de la réification, d’une rigidification des concepts, alors que l’esprit est à son mieux quand il est tout en fluidité. 

Il est certes utile de distinguer le refoulement comme pilier central de la métapsychologie freudienne, mais cela ne nous dispense pas de noter une fois de plus qu’un concept freudien (et probablement tout concept) ne vient jamais seul, qu’il appartient toujours à un amas, grappe ou « cluster » de concepts proches, et que c’est en examinant l’ensemble des concepts apparentés que nous obtenons une idée plus juste de ce dont il s’agit. 2 Ainsi, nous pouvons distinguer au moins deux façons d’utiliser les concepts freudiens : Les considérer un par un, avec un sens strict, ou, au contraire, comme membres d’un ensemble conceptuel et entrant donc en résonance avec les autres membres de la même famille, ce qui leur confère plus de fluidité.

Dans le passage qui nous occupe, cette logique s’applique à la notion d’inconscient. Freud y introduit la dimension préconsciente, c’est-à-dire un inconscient « qualitatif » par opposition à l’inconscient comme système. Ce qui veut dire que pour bien saisir ce que le terme « inconscient » signifie chez Freud il faut tenir ensemble toutes ses acceptions. Ce qui est qualifié de préconscient, c’est un cheminement de pensée « pleinement correct » c’est-à-dire qu’il est bien formé et, à première vue, non soumis aux processus primaires qui sont l’apanage de l’inconscient systémique (nous avons vu le mot « correct » utilisé ailleurs dans la présente section). Mais, attention ! Les choses ne s’arrêtent pas là. La question est de savoir ce qu’il advient de ces pensées quand elles sont négligées (n’ont pas obtenu l’attention nécessaire) ou quand elles ont été réprimées (quand l’investissement d’attention leur est retiré) :

« …tous les deux sont laissés à leurs propres excitations. » (649)

et 

« Le cheminement de pensée investi d’un but devient, sous certaines conditions, capable d’attirer sur lui l’attention de la conscience et obtient alors, par l’intermédiaire de celle-ci, un surinvestissement. » (649)

Freud annonce qu’il reviendra plus loin sur le travail de la conscience. Mais il poursuit sa description.

« Un cheminement de pensée ainsi suscité dans le préconscient peut s’éteindre spontanément ou se conserver. » (649)

Autrement dit, le surinvestissement par la conscience ne scelle pas son sort définitivement. Rappelons que conscience et attention vont de pair, et qu’il est difficile de maintenir active l’attention pendant plus de quelques secondes à la fois.3 Freud poursuit donc :

« La première éventualité, nous nous la représentons ainsi : son énergie se diffuse dans toutes les directions associatives partant de lui, met la chaîne de pensée dans un état d’excitation qui tient un moment, mais s’estompe ensuite, tandis que l’excitation en mal d’éconduction [de décharge] se transforme en investissement quiescent. Dans cette première éventualité, le processus n’a désormais pas de significativité pour la formation du rêve. » (649)

Un cheminement de pensée amorcé durant le jour peut donc se perdre dans le brouillard nocturne. Mais… 

« Mais d’autres représentations-but sont aux aguets dans notre préconscient, sont issues des sources de nos souhaits inconscients et toujours en mouvement. » (649) 

Voilà encore le caractère amphibie du préconscient : les cheminements de pensée préconscients peuvent aussi provenir de sources inconscientes proprement dites. Il nous faudra revenir sur le sens précis de cette affirmation, mais pour le moment laissons Freud poursuivre sa description.

« Celles-ci [ces autres représentations-but] peuvent s’emparer de l’excitation dans la sphère des pensées laissées à elles-mêmes, établissent la liaison entre elle et le souhait inconscient, lui transfèrent l’énergie propre au souhait inconscient, et à partir de maintenant, le cheminement de pensée négligé ou réprimé est en mesure de se maintenir, bien que, par ce renforcement il n’obtienne aucun titre à l’accès à la conscience. Nous pouvons dire que le cheminement de pensée jusqu’ici préconscient a été tiré dans l’inconscient. » (649-650, italiques ajoutés par moi.)

Nous assistons ainsi, d’une part, à tout un travail de liaison, de tissage préconscient que nous pouvons résumer à notre tour de manière télégraphique :

Pensées du jour négligées ou réprimées… à la dérive… laissées à elles-mêmes… rencontrent d’autres pensées Pcs issues de sources Ics… qui s’emparent des pensées à la dérive, leur transfèrent l’intensité Ics et donnent une nouvelle « santé » à ces pensées à l’abandon. Celles-ci ne deviennent pas conscientes pour autant, mais peuvent servir au travail de rêve.

D’autre part, il y ait d’autres possibilités, mais toutes aboutissent à ceci :

« …Dans le préconscient se produit un train de pensée qui, délaissé par l’investissement préconscient, a trouvé un investissement depuis le souhait inconscient. » (650, italiques ajoutés par moi.)

Je profite de ce passage pour souligne un autre aspect de la nature amphibie du préconscient : c’est qu’il y a eu établissement de liaisons (ce qui est propre au préconscient-conscient), mais que cela n’empêche pas ces pensées liées entre elles d’être « délaissé par l’investissement préconscient » pour trouver à la place un investissement « depuis le souhait inconscient ». Cette façon de concevoir les choses est plus compliquée qu’elle n’en a l’air à première vue. Freud pose que quelque chose comme un ensemble lié peut néanmoins trouver un investissement depuis l’inconscient et, pouvons-nous conclure, se comporter dès lors comme quelque chose d’inconscient. Il me semble que c’est un bon exemple à l’appui de l’idée qu’il ne faut pas trop insister sur la métaphore topique. Ce qui compte, c’est le type d’investissement. Qu’est-ce donc qu’un investissement préconscient ? En quoi diffère-t-il d’un investissement « depuis le souhait inconscient » ? Freud n’est jamais très explicite à ce sujet. Il semble que pour lui le sens de ces expressions va de soi. Pour ma part, j’ai été amené à conclure que si nous considérons la métaphore topique pour ce qu’elle est : une image, une façon commode de résumer des choses complexes, alors il convient plutôt de penser en ces termes : il existe des modalités distinctes de l’emploi de l’énergie psychique (ce serait le sens du mot investissement) et tout dépend de quelle modalité s’empare d’un élément donné. La modalité inconsciente se caractérise par une plus libre circulation de l’énergie, et donc par une plus évidente pulsionnalité : l’énergie cherche à s’écouler par les plus courts chemins. La modalité préconsciente de l’énergie est plutôt « quiescente », c’est-à-dire plus durablement liée à des représentations parce qu’elle comporte plusieurs façons de lier (présentation de chose + présentation de mot), et que la présentation de mot est elle-même liée à l’immense réseau du langage, comportant de nombreuses redondances et résonances (sonores, sémantiques, syntaxiques) qui ont pour effet de stabiliser les liaisons. Si on perd de vue une voie d’entrée dans la matière, on a plus de chances d’en trouver une autre… Mais il peut arriver qu’un ensemble préconscient se détache, pour ainsi dire, du réseau et qu’un détail de sa constitution le fasse entrer en résonance avec une présentation inconsciente qui, dès lors, l’entraîne avec elle dans son mouvement pulsionnel. C’est cela que signifie, à mon avis, recevoir un investissement depuis l’inconscient.

À partir de là, les trains de pensée deviennent soumis aux processus primaires que nous avons étudiés au chapitre VI, notamment condensation et déplacement. La liberté de mouvement des « intensités », au service de la condensation et du déplacement, couplée à l’organisation du morceau préconscient qui s’est détaché du réseau, permet que se forment des représentations de compromis. Cet effet se note aussi dans les productions accessibles à la conscience comme les lapsus (« méprises de parole »). Dans le texte « L’inconscient » (1915), Freud dira qu’à la frontière entre Ics et Pcs se produisent des métissages donnant lieu à des formations intermédiaires, hybrides, qui peuvent être hautement organisées et cependant inconscientes. Il donne comme exemple : les fantasmes, que, dans d’autres textes, il rangera dans la même catégorie que les rêves éveillés et… les rêves tout court. Il parcourt ainsi de nouveau ce que le travail de rêve lui avait enseigné, mais cette fois en rangeant les phénomènes selon les deux catégories de processus : primaire et secondaire, c’est-à-dire en modalités d’écoulement de l’énergie.

Mais il se passe autre chose d’intéressant. C’est que, bien malgré lui, Freud est obligé de faire appel  à ce que lui ont appris les symptômes hystériques. Il avait espéré ne pas avoir à le faire pour ne pas prêter le flanc à la critique qui verrait dans sa théorie du rêve quelque chose d’exceptionnel par rapport à la norme. Il voulait se servir des deux sources d’expérience, la psychonévrose et les rêves, de manière indépendante l’une de l’autre, mais la tâche lui paraît impossible. Dès le début de la section, il avait donc déclaré : « paraître dépourvu de présupposés, voilà qui est au-dessus de mes forces » (643). À la fin de la même section il finit par céder et faire appel à « la doctrine de l’hystérie » qui, elle aussi, enseigne qu’une 

« élaboration psychique anormale [i.e. en processus primaire] d’un train de pensée normal ne se produit que lorsque celui-ci est devenu le transfert d’un souhait inconscient qui est issu de l’infantile et se trouve dans le refoulement. » (653).

Dans les pages qui suivent ce paragraphe, mis en évidence avec un espacement particulier (interlettré), Freud reprend le cheminement dont nous avons déjà parcouru les étapes dans la première partie du présent document. Le texte est d’une telle densité que tenter de le résumer se ramène à le reproduire intégralement. Alors, aussi bien aller le lire directement (p. 654-664).

Notes

  1. Voir la section « De l’utilité des schémas » dans mon document 50, p. 3-4.
  2. Nous avons déjà discuté de cet aspect dans le document 51, p. 3-4 en soulignant que le refoulement est, après tout, une modalité particulière de la répression.
  3. Sauf quand nous sommes en conversation, avec quelqu’un d’autre ou avec soi-même. L’alternance déictique « je-tu » prolonge la capacité d’attention. L’attention fatiguée de l’un est relayée par l’attention plus fraiche de l’autre.