46-Chap.VII-A-L’oubli des rêves- 1ère partie

SÉMINAIRE « PENSER AVEC FREUD »

ANNÉE 2022-2023

RELIRE L’INTERPRÉTATION DU RÊVE

Document 46

CHAPITRE VII

A- L’OUBLI DES RÊVES (1ère partie)

Dominique Scarfone

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Nous ayant avertis qu’il va dorénavant s’éloigner de la relative facilité avec laquelle il menait la tâche pratique de trouver une solution aux rêves, Freud nous fait maintenant entrer dans un monde un peu étrange, où nous pourrions être étourdis par l’abondance de nouveautés. On a l’impression que, ayant travaillé méticuleusement pendant six chapitres, et désormais confiant d’être sur la bonne piste, Freud s’adonne au plaisir de nous faire regarder les choses de manière plus libre même si plus exigeante. Plus exigeante parce qu’il s’agit désormais de construire une véritable théorie, non pas du rêve, mais du rêver et, par là, de « l’appareil de l’âme » (Seelenapparat) au cœur duquel la brèche offerte par le rêver introduit de la lumière. Plus libre parce que Freud peut maintenant discuter à partir d’un point de vue plus large, brosser des tableaux plus englobants, tracer à nouveau, en les faisant s’entrecroiser, les lignes patiemment élaborées dans les chapitres précédents.

On se serait trompé si on s’était attendu de ce chapitre conclusif qu’il soit une récapitulation, une revue générale, ou un résumé de ce qui venait avant. Nous l’avons vu dans les pages introductives, Freud nous annonce au contraire que le vrai travail commence et qu’il nous faudra nous armer de toute notre attention. De notre attention, mais aussi d’esprit critique et de souplesse mentale afin de vraiment entendre les choses inouïes qu’il s’apprête à formuler. Ce qui ne va pas de soi : comme nous l’indiquions l’an dernier en nous référant à Italo Calvino, étant depuis longtemps intéressés par la psychanalyse, nous croyons savoir déjà ce que Freud s’apprête à nous dire dans ce chapitre; L’interprétation du rêve nous semble déjà connu. En abordant la première section du chapitre VII, qui a pour titre « L’oubli des rêves », il nous faut donc essayer de mettre au repos autant que possible notre savoir accumulé et nous préparer à être étonnés.

*

Freud va désormais s’éloigner de l’analyse du contenu des rêves, prendre de la hauteur et examiner des pans plus larges de la question. Et quelle meilleure manière de s’y prendre que de considérer la possibilité

« qu’on nous arrache des mains l’objet même dont nous avons entrepris de déterminer la valeur. » (565)

Se pourrait-il en effet que tout le travail précédent s’avère infondé, si l’on tient compte d’une

« objection jusqu’ici négligée, qui est cependant propre à saper nos efforts consacrés à l’interprétation du rêve. Ce rêve que nous voulons interpréter, il nous a été objecté de plus d’un côté que nous ne le connaissons à vrai dire pas ou, plus exactement, que nous n’avons aucune garantie de le connaître tel qu’il est effectivement survenu. » (564)

En effet, ce dont nous nous souvenons du rêve est « premièrement mutilé par l’infidélité de notre mémoire » et « …deuxièmement, tout porte à penser que notre souvenir restitue le rêve de manière non seulement lacunaire mais encore infidèle et falsifiée » (Ibid.) Donc, non seulement nous n’avons pas le tout du rêve, mais ce qu’il nous en reste est probablement faux… Est-ce que cela « nous arrache des mains » l’objet même de toute cette étude ? Loin de dissuader Freud, cette objection va lui permettre de rendre plus nette l’importance que prend l’étude du rêve pour la construction de la nouvelle psychologie qui aura pour nom métapsychologie.

Je disais plus tôt que dans ce chapitre on se sent comme dans un monde nouveau. Où que l’on regarde il y a des stimulations à reprendre la réflexion sur ce qui a pu sembler acquis jusqu’ici. Parmi les éléments sur lesquels j’estime utile de s’attarder, il y en a un qui se présente avec insistance. Il concerne l’équivalent, pour l’analyse du rêve, de l’écoute en égal suspens dans le travail en séance. Appelons cela la mise à plat.

La mise à plat
Devant l’objection concernant la mémoire lacunaire, voire gravement faussée du rêve, on aurait pu s’attendre à voir Freud ou bien baisser les bras ou bien protester en tentant de démontrer que ce dont nous nous souvenons est bien l’essentiel. Or Freud ne fait ni l’un ni l’autre. Il concède volontiers que nous ne gardons que des fragments de ce qu’on a rêvé, mais il rappelle que, de toute façon, il avait lui-même déjà décrit – au chapitre VI – la contribution de la pensée ordinaire dans la construction d’une « façade » apportée au rêve par l’élaboration secondaire. Il prend donc l’objection de front, mais en soulignant que même les constituants « les plus petits, les moins apparents et les moins certains » invitent à l’interprétation. Il s’agit bien de cette idée – qu’il s’était senti obligé de préciser dans la fameuse note de bas de page ajoutée en 1925 et dont nous avons reparlé dernièrement – que ce qui compte ce n’est ni le contenu manifeste, ni le contenu latent, mais le travail de rêve qui intervient entre les deux.

Je fais ici un bref saut en avant pour citer une des conclusions auxquelles parvient Freud dans cette section:

« Tout ce que l’oubli a coûté en contenu de rêve, on peut souvent l’y mettre par l’analyse; dans un grand nombre de cas tout au moins on peut, à partir d’une seule bribe subsistante, retrouver non pas certes le rêve – celui-ci au fond nous important peu – mais pourtant la totalité des pensées de rêve. » (570, caractères gras ajoutés par moi.)

J’ai mis en italiques la remarque faite en passant, mais qui devrait surprendre, selon laquelle « [le rêve manifeste] au fond nous important peu » ! Je crois qu’on n’insistera jamais assez sur ce point, qui est précisément ce sur quoi porte la note essentielle ajoutée à la fin du chapitre VI.1Après quoi Freud ajoute:

« Cela demande une plus grande dépense d’attention et de surmontement de soi lors de l’analyse » (570)

De quelle dépense d’attention s’agit-il ? Et que faut-il surmonter pour parvenir au résultat escompté ? Je crois qu’il s’agit de l’effort nécessaire pour effectuer ce que notre esprit répugne la plupart du temps à faire: la prise en considération de tous les éléments, mais une « prise » bien spéciale qui consiste, au contraire d’une prise sélective, à tout étaler devant soi, à tout mettre à plat, c’est-à-dire à s’opposer à la tendance naturelle à classer les données en catégories et à les hiérarchiser.

C’est, comme on le voit, toujours de la méthode fondamentale qu’il s’agit, celle-là même que Freud a décrite d’entrée de jeu, au chapitre II : associations libres, attention en égal suspens, en rappelant que c’est le travail psychique qui est l’objet véritable de la quête. Or quoi de mieux pour cela que de partir des oublis qui ne nous laissent que des bribes de rêve ?

L’importance du blocage
En effet, quoi de mieux pour mettre en évidence le travail que la survenue d’un obstacle à ce travail. Nous l’avons vu la fois précédente: quand tout file doux, il faut se méfier; c’est devant l’obstacle qu’on prend la mesure de la valeur de ce qu’on avance. Illustrons cela par l’exemple que donne Freud en p. 565, en revenant une fois encore sur le rêve « Non vixit ». Dans ce rêve, écrit-il, « se trouvait cette incise peu apparente qu’au début j’omis de voir, le passage “Comme P. ne le comprend pas, Fl. me demande”, etc. » (565) Et il ajoute alors:

« Lorsque ensuite l’interprétation se bloqua, je repris ces mots et trouvai à partir d’eux la voie vers la fantaisie d’enfant qui survient dans les pensées de rêve comme point nodal intermédiaire. Cela se fit grâce aux lignes du poète… » (565-566, caract. gras ajoutés par moi.)

J’attire l’attention sur le fait qu’il a fallu à Freud reprendre des mots qui lui avaient semblé peu dignes d’intérêt. Et il le fit « lorsque (…) l’interprétation se bloqua ». On ne saurait trop insister sur l’importance du blocage, de l’obstacle, de la résistance pouvant aller jusqu’à l’impasse et qui oblige dès lors à reprendre le travail en y mettant encore plus de cette attention spéciale qui consiste à ne rien omettre et à ne rien privilégier d’emblée.

Il faut ici remarquer une autre chose: il est question d’un blocage du travail psychique. Or, le blocage dont parle Freud se produit au moment de l’interprétation du rêve. Le travail de rêve a eu ses propres flux et ses propres blocages, flux et arrêts imaginables après-coup. Ce qu’il faut remarquer c’est que le travail d’interprétation de Freud – qui avait bloqué – c’est encore le travail psychique du rêveur, puisque c’est de son rêver qu’il s’agit. On voit bien dans ce cas qu’il n’y pas lieu de séparer le travail de rêve fait durant le sommeil du travail psychique d’analyse à l’état de veille, cela alors même qu’ils opèrent en direction opposée l’un de l’autre.

*

On peut ici tracer un parallèle avec ce qu’écrit Michel de M’Uzan dans un article de 1964 intitulé « Aperçus sur le processus de la création littéraire ». Il y parle

« …d’une tendance littéraire actuelle — je pense, par exemple, aux travaux de Maurice Blanchot, de Bataille, etc. — qui va jusqu’à voir dans la difficulté, le blocage, l’inhibition, l’âme même du travail authentique. On m’a rapporté à ce propos une parole de Georges Bataille, qui aurait dit à Robbe-Grillet un jour que celui-ci se plaignait d’être entravé dans son activité du moment : « Enfin, l’impasse ! » Pour un peu, on dirait que la marque du véritable écrivain est l’impossibilité d’écrire. » 2?

Au risque de compliquer un peu les choses, on peut dire qu’il y a une continuité entre travail de rêve et travail d’écriture, en ce que ce sont tous deux des efforts pour penser. Certes, analyser un rêve n’est pas comme écrire un texte littéraire – retenons quand même que Freud notait ses rêves par écrit suivis des nombreuses pages d’associations –, mais un point commun existe entre eux, c’est de travailler contre la résistance, ce qui signale que la résistance est non seulement inévitable, mais partie-prenante des processus de travail psychiques. Plus généralement, on pourrait avancer qu’il n’y a de pensée que face à ce qui résiste à être pensé, le reste se ramenant à de la comptabilité : le verne latin « pensare » renvoie à un « calcul », au sens d’une pierre, d’un caillou (calculus) qui servait comme mesure de poids…

Si je peux me permettre un autre détour, je citerai Walter Benjamin et sa façon de concevoir tant le processus historique que le processus de pensée. Dans ses Thèses sur la philosophie de l’histoire Benjamin écrit ceci :

« L’historien matérialiste ne saurait renoncer au concept d’un présent qui n’est point passage, mais arrêt et blocage du temps. » 3

Quant à la pensée, Benjamin écrit :

« La pensée n’est pas seulement faite du mouvement des idées, mais aussi de leur blocage. Lorsque la pensée s’immobilise soudain dans une constellation saturée de tensions, elle communique à cette dernière un choc qui la cristallise en monade. » 4

J’ose proposer que le rêve dont on se souvient est de cette sorte, une provisoire cristallisation en monade. Et que celle-ci nous interroge précisément parce qu’elle révèle « une constellation saturée de tensions », c’est-à-dire qu’elle évoque, certes, le flux, mais en nous le présentant sous l’aspect d’une forme momentanée plus ou moins stable. Comme nous verrons plus loin dans le chapitre, Freud semble exprimer cette même idée lorsqu’il évoque la figure du champignon, inséparable de son mycélium mais y faisant quand même exception. Il vaut la peine de le citer tout de suite, même si nous allons y revenir. Dans le passage en question, Freud vient de parler de l’ombilic du rêve qui rattache ce dernier au « non-connu » ;  après quoi il écrit :

« Les pensées de rêve auxquelles on arrive dans l’interprétation doivent en effet, d’une manière tout à fait générale, rester sans achèvement et déboucher de tout côté dans le réseau inextricable de notre monde de pensée. D’un point plus dense de cet entrelacs s’élève alors le souhait de rêve, comme le champignon de son mycélium. » (578, caract. gras ajoutés)

Il faut souligner que les pensées de rêve vont « rester sans achèvement » : si on en doutait encore, on voit bien que Freud ne vise pas une interprétation terme à terme du rêve, mais décrit un cheminement (il a déjà parlé de « cheminements de pensée ») qui débouche « dans le réseau inextricable de notre monde de pensée ». Pourtant, il conçoit que ce cheminement comporte des moments de plus grande densité. Tout comme il le dira plus tard des « lieux psychiques » – qui correspondent au foyer d’une lentille où convergent les rayons de lumière – Freud dit ici du souhait de rêve, et donc de la formation de rêve, qu’il surgit « d’un point plus dense ».

Ce point où surgit le champignon – le souhait autour duquel s’organise le rêve – me semble tout à fait comparable à la « constellation saturée de tensions » dont parle Walter Benjamin. Sauf que Freud parle plutôt de densité plus grande. On ne chicanera pas sur le choix des termes : ce qui nous importe c’est que dans les deux cas il s’agit d’un flux rencontrant des obstacles; nous dirions aussi qu’il s’agit d’ondes multiples dont la rencontre crée des patterns d’interférence. Ce qui nous rappelle qu’en physique, grâce aux spectres d’interférence, on peut discourir sur la lumière…

Quelque chose se densifie dans le « mycélium », dans le réseau inextricable de pensées. Qu’est-ce à dire ? Cette densification doit bien constituer une résistance, mais au sens très général de ce qui ralentit le flux. Un troisième bref détour peut nous intéresser ici. C’est la proposition de l’anthropologue écossais Tim Ingold qui, dans son livre Lines. A Brief History 5 propose de voir les lieux que l’on habite non comme des contenants, mais comme les points sur nos trajectoires par lesquels on passe le plus souvent. Par analogie, on pourrait dire que le « point plus dense » de l’entrelacs dont parle Freud est celui où les chemins de pensée s’entrecroisent plus qu’ailleurs. Autre façon de voir comment il est possible que la formation de pensée peut elle-même former une résistance : l’obstacle, la cristallisation, cela peut être tout simplement les multiples réitérations (iter, cheminement, voyage), les multiples passages : la résistance a toujours partie liée avec la répétition. (Voir aussi plus loin, la notion de déterminisme.)

*

Freud note bien que c’est la résistance qui fait qu’il ne reste que des bribes de rêve auxquelles consacrer notre attention. D’où la nécessité de notre travail de « surmontement » – de dépassement, si l’on veut – de nous-mêmes, de nos tendances spontanées à la synthèse; de notre penchant à nous saisir de ce qui semble évident, à nous fier à l’intensité sensorielle au prix de manquer l’intensité psychique;6 de notre hâte de conclure et de ramener au déjà connu. Un travail soutenu d’association à partir d’un élément isolé – donc, d’un point d’arrêt – peut au contraire nous mener vers des destinations inattendues. Freud va jusqu’à dire que « les traits du rêve les plus insignifiants sont indispensables à l’interprétation » (566).

Par conséquent, la mise à plat est une méthode essentielle pour travailler à l’encontre de la résistance; rien n’est plus ou moins important que le reste, pas même un défaut d’expression :

« Nous avons apprécié de la même façon […] chaque nuance de l’expression langagière dans laquelle le rêve s’offrait à nous; plus encore, lorsque nous était offert un énoncé insensé ou insuffisant, comme si l’effort n’avait pas réussi à traduire le rêve dans sa bonne version, nous avons respecté aussi ce défaut de l’expression. » (566, caract. gras ajoutés)

J’ai déjà cité un passage, qui viendra quelques pages plus loin, où Freud dit qu’au fond le contenu manifeste du rêve lui importe peu; on comprend mieux pourquoi, tout comme on comprend la phrase apparemment désinvolte déjà citée où il déclare que « [t]out ce que l’oubli a coûté en contenu de rêve, on peut souvent l’y mettre par l’analyse ». Freud ne veut pas dire qu’il se donne le droit d’injecter ce qu’il veut pour remplir les lacunes. Il dit au contraire qu’il y faudra plus de travail, et un travail contre soi-même, pour aller à la rencontre d’un autre travail : le travail de rêve. Cela demande effort, attention, méthode :

«Bref, ce qui, de l’avis des auteurs, serait une improvisation arbitraire hâtivement concoctée dans l’embarras [la bribe insignifiante], nous l’avons traité comme un texte sacré. Cette contradiction demande éclaircissement. » (566, caract. gras ajoutés)

Le principe de continuité psychique
L’éclaircissement dont parle Freud dans le dernier segment cité consiste à poursuivre de manière conséquente l’idée que l’essentiel du psychique est inconscient… Cela peut sembler une idée trop générale pour expliquer quoi que ce soit, mais je vous prie de suivre mon raisonnement.

Freud concède :

« Il est exact que nous déformons le rêve en tentant de le reproduire; nous retrouvons là ce que nous avons désigné comme élaboration secondaire du rêve par l’instance du penser normal, élaboration prêtant souvent à contresens. » (566)

Ce contresens apparent, quel est-il ? C’est de penser que puisque l’élaboration secondaire est le fait du « penser normal », elle ne ferait plus partie du travail du rêve, travail qui, nous l’avons vu, produit déjà lui-même des déformations.7

Freud précise ainsi :

« Mais cette déformation n’est elle-même rien d’autre qu’une part de l’élaboration à laquelle sont systématiquement soumises les pensées de rêve par suite de la censure de rêve. » (566)


Par conséquent, les critiques qui s’attardent à la déformation et à la perte survenue lors de la remémoration du rêve donnent trop d’importance à ces faits parce qu’ils oublient toutes les pertes et déformations déjà survenues lors de la production du rêve dont on se souvient, et que celles-ci font partie de ce qui nous intéresse.


« les auteurs ont […] remarqué la part de déformation de rêve qui travaille de façon manifeste; peu nous importe, car nous savons qu’un travail de déformation plus étendu, moins facile à appréhender a […] élu le rêve pour objet. » (566-567)


Ajoutons que l’erreur est aussi de concevoir le rêve remémoré comme un objet « discret », c’est-à-dire aux contours définis, à la manière d’un fruit que l’on détache de l’arbre et qu’on peut examiner à souhait. Or il n’en est rien. Le rêve – dont Freud dira qu’il lui importe au fond assez peu (p. 570) – est plutôt un incident nocturne dont le souvenir trouble la surface psychique. Ce qui doit nous intéresser, c’est ce que nous diront les ondes que cet incident produit sur cette surface. Les ondes, ce sont d’une part le fait que le rêveur a senti le fait de rêver comme « signifiant », puis ce sont les associations qui lui viennent autour de cet incident. C’est donc encore et toujours le mouvement psychique qui doit nous concerner, et c’est toujours le principe de continuité psychique que Freud prend en ligne de compte. Rappelons en effet que la méthode freudienne consiste à postuler que là où se produisent des discontinuités, des lacunes, des « blancs » – des interférences – dans le flux du conscient, là précisément se pose l’hypothèse de l’inconscient. En menant là nos fouilles, nous pourrons parfois combler ces lacunes, rétablir la continuité.

Cette notion de continuité se retrouve d’ailleurs dans ce qu’écrit Freud tout de suite après :

« La seule erreur des auteurs est de tenir la modification du rêve, lors de sa remémoration et de sa mis en mots pour arbitraire, donc, pour impossible à résoudre… »



Donc, l’erreur est non seulement de considérer qu’il y aurait eu « un rêve » en tant qu’objet discret, entité complète, dont la remémoration aurait perdu des morceaux, mais aussi de croire que cette perte est aléatoire, et que tout cela rendrait donc son analyse impossible… Pour Freud, ce n’est pas du tout comme cela qu’il faut approcher la chose. Le principe de continuité psychique pose que la fragmentation, les oublis, les déformations secondaires, tout cela fait encore partie du travail de rêve.

*

Freud ajoute que en se méprenant sur l’importance de l’oubli de parties de rêve

« [les auteurs] sous-estiment le déterminisme dans le psychisme. »


Rappelons ce qu’il faut entendre par déterminisme: une image de rêve est hautement déterminée, voire surdéterminée, quand elle présente plusieurs valences, plusieurs facettes susceptibles de la lier à plus d’une pensée de rêve. 8 Ce que Freud affirme ainsi, c’est que même l’oubli est déterminé et

« qu’un deuxième train de pensée reprend aussitôt la détermination de l’élément qui a été laissé indéterminé par le premier. » (567)


Pour ma part, je crois entendre ici que le psychisme est un vaste réseau (retour à l’entrelacs des pensées cité plus haut), réseau multi-dimensionnel, où aucune pensée ou image ne se tient toute seule. Chacune est « déterminée », c’est-à-dire a des liens avec d’autres pensées ou images. Que se produise un incident (rêve), si un premier train de pensée (un premier « train d’ondes », une première section du réseau) ne trouve pas où accrocher un élément de ce rêve – qui donc aura été oublié –, un deuxième train de pensée (une autre section du réseau) pourra le rattraper.

Il me faut ici invoquer à nouveau ce que l’on peut appeler un darwinisme psychique : un pullulement de « trains de pensée » dont certains se distingueront (seront « sélectionnés », au sens de Darwin) par leur plus grande aptitude à s’accrocher à un élément psychique donné. Mais la spécificité freudienne de ce darwinisme consiste en ce que la sélection est en même temps une résistance. Rappelons en effet que toute production de sens est en même temps un refoulement, une censure (Freud, 1915). Alors, n’allons pas croire que le second train de pensée – qui réussira là où le premier avait échoué – va nous livrer les pensées de rêve telles quelles… Non, cela donnera une « façade » (élaboration secondaire) qui devra elle aussi faire l’objet du travail d’analyse. Travail d’analyse que l’on peut concevoir comme la poursuite du travail nocturne. On voit tout de suite pourquoi aucune analyse de rêve ne saurait se passer des associations du rêveur, et combien la tâche essentielle de l’analyste est d’assister le rêveur dans son travail d’analyse. À l’inverse de Pénélope, nous aidons le patient à dé-tisser le jour ce que sa psyché a tissé de nuit, mais c’est encore de travail psychique qu’il s’agit, travail contre des résistances.

C’est ce qui permet à Freud de formuler ce qui ressemble à une ruse – faire raconter le rêve deux fois et noter les points où le récit est différent. Il s’agit, je crois, de laisser fonctionner le mécanisme darwinien de sélection dont je parlais, et de mettre ainsi en relief la différence de sélection entre les deux récits, étant entendu qu’il n’y a de significatif dans la pensée humaine que, justement, cette différence, que l’on pourrait écrire différance, suivant Derrida, pour marquer qu’elle signale à la fois une différence et un différé, tous deux conditions nécessaires du psychique. C’est aussi ce qui permet à Freud de ne pas s’en faire avec une autre manifestation de la résistance, le doute, « que notre jugement oppose au récit de rêve » (568). On comprend que cette résistance est résistance au flux continu du psychique. Donc, peu importe ce dont on se souvient (ou pas) du contenu du rêve. Le principe de continuité fait en sorte qu’il

« ne serait pas absurde que quelqu’un dise: Que ceci ou cela ait été contenu dans le rêve, je ne le sais pas avec certitude, mais à ce propos voici ce qui me vient à l’idée. » (569)

Dans cette suite en différé du rêver nocturne, il est possible de reprendre les trains de pensée de la nuit; ce qui compte, c’est d’affronter les obstacles sur ces chemins. Et Freud de conclure sur cette règle:

« tout ce qui vient perturber la poursuite du travail est une résistance. » (569)

Poursuite de quel travail ? Travail de pensée, travail d’analyse ? Sans doute les deux, qui au fond ne font qu’un.

La mise à plat (bis)
On peut dire, à partir de tout ce qui précède, que la mise à plat dont nous avons parlé est générale :
• Mise à plat des contenus remémorés : ne pas donner plus de crédit à ce qui semble important qu’à ce qui semble accessoire (ou l’inverse).
• Mise à plat du travail de rêve lui-même : en lisant bien, on s’aperçoit que ce travail ne consiste pas seulement à produire le rêve dont on se souvient, mais qu’il entre aussi bien dans le fait d’en oublier des parties. L’oubli des rêves, en tout ou en partie, fait partie du travail de rêve! Ce qui est perdu pourra être retrouvé par un autre travail, le travail d’analyse qui en est, dirais-je, « la continuation par d’autres moyens » (comme on dit de la guerre par rapport à la politique). Mais même si on ne le retrouve pas formellement, le principe de continuité psychique nous autorise à penser que le travail continue, que ce soit en positif (se rappeler d’un fragment) comme en négatif (parler apparemment d’autre chose). De toute manière, l’important n’est pas d’attraper un élément isolé (ou plusieurs), mais, dirais-je, de prendre le train en marche, d’en emprunter le mouvement.
• Mise à plat, finalement, du travail en séance : Il ne faut pas fétichiser le rêve remémoré et sa prosodie manifeste qui souvent nous en met plein la vue, d’autres fois nous dit de circuler parce qu’il n’y aurait rien à voir… Il s’agit de continuer à travailler selon la méthode fondamentale, sans se demander si on est « vraiment » en train de travailler sur le rêve rapporté ou si on a quitté son voisinage. Il y a mise à plat entre production psychique et résistance. La résistance est inséparable de la production psychique; elle est une part tout aussi essentielle…

NOTES

  1. On sait que les Trois essais sur la théorie sexuelle et L’interprétation du rêve se distinguent dans l’œuvre de Freud par le fait que ce sont les deux ouvrages qu’il a plusieurs fois corrigés, annotés, enrichis et modifiés lors des éditions successives. C’est dire combien il tenait à ces deux travaux, et pour cause.
  2. Michel de M’Uzan, De l’art à la mort. Itinéraire psychanalytique. Gallimard, Coll. Tel.
  3. W. Benjamin (1940), Sur le concept d’histoire, in Œuvres vol. III, Paris, Gallimard, Folio, p. 440.
  4. Op. cit. p. 441.
  5. Tim Ingold, Lines. A Brief History. London : Routledge, 2007. (Trad. fr. Une brève histoire des lignes, Éditions Zones sensibles, 2013.)
  6. Voir le chapitre VI, section sur le déplacement, et en particulier la note 1 de la page 350.
  7. Comme souligné plus haut, il faut considérer que tout ce travail, y compris le travail d’interprétation, fait partie d’un seul flux psychique.
  8. Voir le document 41 sur la section B du chapitre VI, p. 3. Je cite Freud : « Cela donne tout d’abord l’impression que ce qui entre en ligne de compte pour le choix opéré par le rêve, ce n’est absolument pas l’intensité psychique des différentes représentations, c’est seulement le fait que celle-ci soit déterminée d’un plus ou moins grand nombre de côtés. » Voilà donc la surdétermination, que Freud explique aussitôt : « On pourrait affirmer que ce n’est pas ce qui est important dans les pensées de rêve qui entre dans le rêve, mais ce qui y est contenu de multiples façons. » (350-351, italiques ajoutés).