SÉMINAIRE « PENSER AVEC FREUD »
ANNÉE 2022-2023
RELIRE L’INTERPRÉTATION DU RÊVE
Document 45
CHAPITRE VII
PAGES INTRODUCTIVES
Dominique Scarfone
Le parcours que nous avons fait l’an dernier, des chapitres II à VI de L’interprétation du rêve, nous a montré en quoi il était possible à Freud de faire la lumière sur les processus psychiques inconscients à partir du travail de décomposition méthodique, de détissage, de ce que le travail de rêve a tramé durant la nuit. Dans l’Odyssée, Pénélope, espérant toujours le retour d’Ulysse, tissait le jour et détissait la nuit. Le rêveur tisse de nuit et nous l’aidons à détisser de jour… Laplanche fait remarquer que dans le cas de Pénélope, le verbe grec employé pour parler du détissage est analuein, qui veut dire « défaire, décomposer », d’où provient en droit ligne le mot analyse. On peut donc, écrit Laplanche, dire de Pénélope que « de jour, elle tissait un grand tissu et la nuit elle l’analysait ».
En dénouant les fils du rêve Freud nous a appris à distinguer entre contenu manifeste et contenu latent, mais il a surtout insisté pour dire que ce qui compte le plus, c’est ce qui se passe entre les deux contenus, c’est-à-dire le travail de rêve.
Je mentionne une fois de plus la note de bas de page ajoutée par Freud en 1925 (p. 557-558) parce qu’elle me paraît de première importance pour la compréhension de ce que va faire Freud dans le chapitre que nous nous apprêtons à aborder.
Une première conséquence de l’importance capitale accordée au travail de rêve est que, malgré le titre du livre, le but ultime de toute l’étude de Freud n’est pas tant d’interpréter le rêve, au sens de trouver ce qu’il veut dire, que de comprendre comment se fait le passage entre deux scènes psychiques, scènes que pour le moment nous pouvons désigner avec les expressions « manifeste » et « latent ». Cependant, il nous faut tout de suite être avertis que ces deux termes peuvent nous lancer sur une fausse piste puisqu’ils continuent à insinuer qu’il s’agit de simplement trouver le latent derrière le manifeste. Or, ce n’est pas de cela qu’il s’agit, comme Freud y insiste dans sa note de bas de page; ou du moins, ce n’est là au fond qu’un prétexte afin de découvrir comment « ça travaille » dans les coulisses du rêve. Dans ce sens, on peut dire que le chapitre VII est un vaste développement de cette note ajoutée après-coup – un quart de siècle plus tard! – à la fin du chapitre VI. Le rêve est un objet d’étude particulièrement intéressant parce qu’il présente, comme les symptômes hystériques, deux faces; parce qu’il est, comme eux, le produit d’un compromis et qu’il offre par conséquent une aubaine: grâce à lui on peut entrevoir quelque chose de l’autre scène.
Fort bien! Mais, dans ces trois courtes pages qui ouvrent le chapitre VII, Freud sonne en quelque sorte la fin de la récréation. Il nous dit que jusqu’ici nous avons eu la partie facile :
« Jusqu’ici, tous les chemins suivis, à moins que je ne me trompe beaucoup, nous ont conduits à la lumière, vers l’éclaircissement et vers la compréhension totale; à partir du moment où nous allons pénétrer plus profondément dans les processus animiques du rêver, tous les sentiers déboucheront dans l’obscurité. » (563)
Nous voilà donc prévenus : nous allons vers l’inconnu. Et voici pourquoi:
« Il nous est impossible d’arriver à éclaircir le rêve en tant que processus psychique, car expliquer veut dire ramener à du connu, et il n’y a pas pour l’instant de connaissance psychologique à laquelle nous puissions subordonner ce qui se laisse inférer comme base d’explication à partir de l’examen psychologique des rêves. Nous serons au contraire obligés de poser une série de nouvelles hypothèses qui effleurent de leurs suppositions la construction de l’appareil animique et le jeu des forces en lui… » (563)
Jusqu’ici, donc, Freud a pu décrire un certain nombre de caractéristiques, découvrir certaines constantes, certaines « lois » régissant la production de rêves, mais le problème est que rien de cela ne repose sur une base psychologique connue. Il lui faudra désormais construire lui-même la base, jusqu’ici invisible, sur laquelle reposent les observations menées par le détail dans les chapitres précédents. Freud se sent dans l’obligation de littéralement fonder une nouvelle psychologie, un peu comme il a fallu faire en physique au cours de ces mêmes années, lorsqu’on a été amené à expliquer certains phénomènes avec des formules nouvelles qui ne cadraient pas avec celles de la physique classique.
Notons au passage la prudence de Freud. Il est conscient que devant l’obscurité dans laquelle la psychologie classique le laisse pour ce qui concerne la production du rêve, il ne peut formuler que de nouvelles « hypothèses » qui « effleurent » la construction.
Un rêve particulier
Freud commence le chapitre VII d’une façon qui, si on y regarde bien, est assez étonnante: il raconte un rêve en apparence assez simple, mais auquel il va accorder une grande importance. On remarque d’abord que ce n’est pas un de ses propres rêves, ni un rêve qui lui aurait été raconté par la personne qui l’a rêvé. Ce rêve, dit-il, lui a été raconté par une de ses patientes qui elle-même l’avait entendu raconter dans une conférence sur le rêve!
« [Ce rêve] m’a été raconté par une patiente qui elle-même en a eu connaissance dans une conférence sur le rêve; sa véritable source m’est restée inconnue. Mais il a fait impression sur cette dame par son contenu, car elle n’a pas manqué de le re-rêver, c’est-à-dire de répéter des éléments du rêve dans son rêve à elle pour exprimer par ce transfert leur concordance sur un point déterminé. » (561)
Plusieurs choses étonnent donc dans ces premiers paragraphes. Tout d’abord, que ce rêve soit pratiquement repris par ouï-dire; ensuite, la possibilité qu’un rêve impressionne au point d’être rêvé à nouveau par une autre personne – ce qui signifie, bien entendu, que ce n’est que le contenu manifeste qui est repris. Mais qu’en est-il alors des pensées de rêve? On notera ensuite le mot « transfert » qui se présente ici inopinément, à une époque où Freud n’a pas encore pris toute la mesure de ce phénomène dans le cadre du travail en séance, comme le montrent ses interventions auprès de Dora, dont le traitement s’est déroulé en 1899, année de la parution du livre que nous avons sous les yeux.
Si nous commençons par ce dernier point, il y a, autour de ce rêve, plusieurs transferts en marche: Freud qui manifeste son propre transfert intense sur ce rêve rapporté par une patiente qui elle-même avait transféré sur le récit de ce rêve au point d’en reprendre des éléments dans un rêve à elle… et l’on peut supposer que le conférencier de la bouche duquel elle avait entendu ce rêve avait lui-même opéré un transfert sur ce rêve d’on ne sait qui!
Ce rêve a eu une belle carrière sous la plume de nombreux commentateurs de Freud. « Père, ne vois-tu donc pas que je brûle? » semble créer des résonances très fortes, susciter bien des transferts longtemps après sa publication. Sans doute le thème de l’enfant mort, du père qui le rêve encore vivant et capable de lui parler de sa brûlure – qu’on peut entendre au sens métaphorique dans des connotations diverses, sexuelles entre autres –, cela alors qu’il est littéralement en train de brûler… La référence implicite au Roi des Aulnes, que Freud, pourtant grand connaisseur de l’œuvre de Goethe, ne semble pas remarquer…
Comme d’habitude, nous ne nous attarderons pas à ces aspects, par ailleurs passionnants, puisque notre objet n’est pas de fouiller dans l’âme de Sigmund, mais de nous instruire de ce que Freud extrait de l’étude et la décomposition de ce rêve. Et il faut dire que nous ne manquerons pas de matière à réflexion.
Un rêve transparent ?
Je ne reprendrai pas ici le contenu manifeste du rêve, jugeant préférable que chacun le consulte directement dans le texte.
Après l’avoir livré au lecteur, Freud affirme: « L’explication de ce rêve émouvant est des plus simples et fut d’ailleurs donnée correctement par le conférencier…» (561) Cette explication concerne la lumière vive des flammes qui « arriva dans l’œil du dormeur » et suscita la même conclusion qu’il en aurait tirée éveillé: un feu s’était déclaré, par la chute d’un cierge sur le cadavre de l’enfant. Mais Freud, qui ne trouve rien à modifier à cette lecture du rêve, se doit quand même d’y ajouter quelque chose de plus spécifique:
« …l’exigence que le contenu du rêve doive être surdéterminé et le discours de l’enfant composé à partir de paroles qu’il a effectivement prononcées dans la vie et qui se rattachent à des événements importants pour le père. Par exemple la plainte: Je brûle, se rattachant à la fièvre qu’avait l’enfant quand il est mort, et les mots : Père, ne vois-tu donc pas? à une autre occasion inconnue de nous mais riche en affects. » (562)
L’autre vérification que fait Freud, est celle concernant l’accomplissement de souhait. Cela commence, comme il se doit, par un étonnement: puisque nous comprenons que le père avait perçu les flammes, on se serait attendu à un réveil immédiat; or, on peut dire que le rêveur prend le temps de, justement, faire un rêve à partir de cela.
« Nous devons alors être attentifs au fait que ce rêve, lui non plus, n’est pas dépourvu d’un accomplissement de souhait » (562)
Le souhait décelable est celui de prolonger la vie de l’enfant, ne serait-ce que d’un bref moment; il s’agit de revoir son enfant vivant, bien que brûlant.
« Si le père s’était d’abord réveillé et avait alors tiré la conclusion qui le conduisit dans la chambre mortuaire, il aurait en quelque sorte raccourci la vie de l’enfant de ce moment-là. » (562)
Il faut néanmoins redire que ce rêve, désormais célèbre et maintes fois commenté, est analysé par Freud après qu’il lui soit parvenu par une voie triplement indirecte: raconté par une patiente qui l’a entendu lors d’une conférence, d’où l’on peut supposer que le conférencier n’était pas le rêveur… Comme accroc à la méthode professée par Freud, on ne fait pas mieux (ou pire)! Si ce rêve est malgré tout important, c’est qu’il pose de bonnes questions, comme Freud le note aussitôt.
Le problème
Freud nous laisse immédiatement savoir en quoi ce rêve l’intéresse. Mais il commence par donner un extrême résumé des six premiers chapitres du livre:
« Nous nous sommes jusqu’ici avant tout souciés de savoir en quoi consiste le sens secret des rêves, par quelle voie ce dernier est trouvé et de quels moyens le travail du rêve s’est servi pour le cacher. Les tâches de l’interprétation du rêve étaient jusqu’à maintenant au centre de notre champ de vision. » (562)
Autrement dit, jusqu’ici nous avons abordé les questions du point de vue de la tâche pratique, de l’expérience empirique et des mécanismes que nous pouvions en dégager. Questions donc de méthode et de description. Mais le chapitre qui s’ouvre par ces trois pages introductives portera sur autre chose:
« Et voilà maintenant que nous nous heurtons à ce rêve qui n’impose pas de tâche à l’interprétation, dont le sens est donné sans dissimulation, et nous devenons attentifs au fait que ce rêve conserve encore les caractères essentiels par lesquels un rêve dévie de manière frappante de notre penser vigile et active note besoin d’explication. » (562)
Cette remarque devrait nous frapper tout particulièrement. Freud démontre une fois de plus sa rigueur épistémologique; il nous laisse comprendre pourquoi ce rêve dont il n’a connaissance que par des voies très indirectes lui paraît néanmoins digne d’attention. C’est que ce rêve semble faire exception à la règle. Il ne semble pas comporter de problème d’interprétation, au sens d’avoir à surmonter les obstacles de déformation/censure que le chapitre VI a bien documentés: condensation, déplacement, exigence de présentabilité, élaboration secondaire. Et c’est en cela que le rêve intéresse Freud. C’est en tant qu’il semble aller à contre-courant de tous les exemples de rêve qu’il a utilisés dans les chapitres précédents. Or cela est une constante chez Freud. Le cas qui fait exception est toujours à prendre au sérieux – que ce soit un rêve ou un cas clinique, par exemple : « Communication d’un cas de paranoïa contredisant la théorie psychanalytique » (OCP, XII, p. 305-317)– parce qu’il s’agit d’une mise à l’épreuve de la théorie. Freud ne peut absolument pas se permettre d’esquiver ce qui semble, à première vue, mettre en échec ses hypothèses. En théoricien rigoureux, plutôt que d’ignorer le problème (ou de le traiter comme la proverbiale exception qui confirme la règle) il l’affronte et essaie de voir ce que le cas en question peut lui apprendre de neuf, en quoi il l’oblige à plus de précision dans la théorie.
Ce n’est donc pas par hasard que ce rêve, qui contraste avec tous les autres par le fait ne pas sembler présenter de sérieux problème d’interprétation (et qui semble rendre par là superflus tous les développements des chapitres précédents!), que ce rêve déviant est présenté en ouverture du chapitre conclusif de L’interprétation du rêve. C’est que ce rêve dégage l’horizon ; il permet de voir clairement d’autres problèmes que ceux affrontés jusqu’ici:
« C’est seulement après la mise à l’écart de tout ce qui regarde le travail d’interprétation que nous pouvons remarquer combien notre psychologie du rêve est restée incomplète. » (562-563, italiques ajoutés par moi.)
Phrase capitale en ce qu’elle distingue entre le travail d’interprétation, c’est-à-dire la tâche pratique, et la « psychologie du rêve ». Qu’est-ce à dire?
Nécessaire fondation
D’une part, nous voyons ici la différence constamment affirmée par Freud entre la psychanalyse comme méthode et la psychanalyse comme ensemble d’hypothèses ou de théories. Jusqu’ici, semble dire Freud, nous avons démontré comment on peut interpréter un rêve et nous avons dégagé un certain nombre de mécanismes décrivant la formation des rêves. Notre déconstruction du rêve opérait comme une sorte de « reverse engineering », nous permettant de deviner comment le rêve s’était construit. Mais cela reste encore à insérer dans un paysage plus vaste, celui de la psychologie du rêve.
Ce mot de « psychologie » doit nous arrêter un instant. Souvenons-nous d’abord que le Projet ou Esquisse de 1895 devait s’appeler « Projet de psychologie » ou « Projet d’une psychologie » et que Freud semble utiliser ce mot à la suite de son professeur de philosophie, Franz Brentano, qui avait publié en 1874 un traité intitulé Psychologie du point de vue empirique (Psychologie vom empirischen Standpunkt) et dont il est clair qu’il a influencé la pensée de Freud. Il faut donc tenir présent que « psychologie » ne signifie pas à l’époque exactement la même chose qu’aujourd’hui, surtout pour les psychanalystes qui y opposent une métapsychologie. Le mot a néanmoins le sens d’une formulation générale du fonctionnement psychique. Freud est donc en train de nous inviter à le suivre alors qu’il s’apprête à opérer, dans le chapitre VII, le passage d’une étude empirique de l’analyse de rêves (méthode d’interprétation et mécanismes du travail de rêve) à une formulation théorique basée sur ce que l’étude empirique lui a appris, mais allant au-delà de celle-ci. C’est pour cela que le chapitre VII s’intitule « Sur la psychologie des processus de rêve ». Le mot « psychologie » est donc, me semble-t-il, à prendre au sens étymologique: psuchè+ logos = discours général sur la psyché.
Que ce discours général soit inauguré à partir d’un rêve rendant apparemment inutiles toutes les observations menées précédemment, cela montre, à mon avis, que Freud entend bien développer le dit discours de manière à cerner le fonctionnement psychique dans son ensemble, de sorte que même un rêve semblant faire exception devrait pouvoir contribuer à cette formulation générale, voire y contribuer de façon spéciale. Autrement dit, jusqu’ici Freud s’en était tenu à des descriptions empiriques, collées à l’expérience pratique. Il s’agit maintenant de s’élever au-dessus de cela pour voir le panorama plus large, et pour cela quelle meilleure façon que d’affronter une situation qui a contribué à « la mise à l’écart de tout ce qui regarde le travail d’interprétation » ?
Il faut comprendre en effet que Freud se méfie en quelque sorte de lui-même, ou mieux, de la trop facile concordance entre le travail d’interprétation et les hypothèses qu’il en a dégagées, collant de trop près au travail fait. Le danger d’une telle cohérence, c’est qu’elle peut laisser échapper les situations qui, justement, ne « collent » pas et qui pourraient raconter une autre histoire, justifier un autre discours (logos) et donc une psychologie différente. Trouver le cas qui fait contraste est donc une occasion à ne pas rater.
Freud en est conscient, qui écrit:
« …nous allons faire halte et regarder en arrière pour savoir si sur notre parcours nous n’avons pas jusqu’à présent laissé inaperçu quelque chose d’important. »
Nécessité du cas contraire
Quand les faits confirment les hypothèses, quand une méthode semble bien fonctionner, on ne va certes pas se plaindre. Mais il faut prendre garde. Ces confirmations ou ces convergences, aussi nombreuses soient-elles, peuvent tout simplement signifier que nous n’avons perçu (ou que nous avons inconsciemment sélectionné et retenu) que les cas qui nous conviennent. La vraie connaissance émerge quand la nature, ou les faits, nous résistent. C’est donc, une fois encore, le problème et la valeur inestimable de la résistance qui est en jeu ici. « Popperien » avant la lettre, Freud sait qu’une pensée scientifique authentique ne peut se contenter des seuls faits qui la confirment. Vient un moment où la confirmation ne nous apprend plus rien. Le cas qui résiste, qui s’objecte, est, lui, bien plus instructif. Évidemment, cela demande plus d’efforts :
« Car il doit être clair pour nous que la partie aisée et plaisante de notre chemin est derrière nous. Jusqu’ici, tous les chemins suivis, à moins que je ne me trompe beaucoup, mous ont conduits à la lumière, vers l’éclaircissement et vers la compréhension totale; à partir du moment où nous allons pénétrer plus profondément dans les processus animiques du rêver, tous les sentiers déboucheront dans l’obscurité. » (563)
Cela, parce qu’il s’agit d’élaborer une nouvelle psychologie, puisque de toute évidence le discours psychologique général existant ne permet pas d’inclure ce que la tâche pratique rapportée par Freud nous a montré:
« …il nous est impossible d’arriver à éclaircir le rêve en tant que processus psychique, car expliquer veut dire ramer à du connu, et il n’y a pas pour l’instant de connaissance psychologique à laquelle nous puissions subordonner ce qui se laisse inférer comme base d’explication à partir de l’examen psychologique des rêves. » (563, italiques ajoutés.)
Donc, on ne peut pas expliquer psychologiquement ce que nous montrent les rêves, parce que rien de correspondant ne se trouve dans la psychologie existante:
« Nous serons au contraire obligés de poser une série de nouvelles hypothèses qui effleurent de leurs suppositions la construction de l’appareil animique et le jeu de forces actives en lui… » (563)
Mais attention, ce sont des
« …hypothèses que nous devrons prendre garde de ne pas dérouler trop loin au-delà de la première articulation logique, parce qu’autrement leur valeur se perd dans l’indéterminable. » (563)
Ces nouvelles hypothèses, aussi inédites soient-elles, ne sont donc pas – comme on le dit parfois – de la pure spéculation. Freud prendra soin de ne pas aller trop « au-delà de la première articulation logique », il voudra rester toujours au plus près des faits. D’où, une fois de plus, l’intérêt du rêve de l’enfant qui brûle, en tant qu’il ne semble pas confirmer les premières observations de Freud. Encore une fois, c’est que Freud est conscient de la fragilité de la construction du modèle théorique de l’appareil de l’âme s’il ne tient pas compte, en cours de route, de « toutes les possibilités ». Il lui faudra donc
« rassembler (…) ce qui dans l’étude comparative de toute une série d’opérations psychique se révèle être constamment exigible. » (563, italiques ajoutés.)
Voilà donc le principal motif d’accorder de l’importance à un rêve qui semble désobéir à la règle: il permet une étude comparative, autrement dit, il permet de voir ce qui demeure valable, constant, malgré des situations très contrastées.
« Ainsi les hypothèses psychologiques que nous puisons dans l’analyse des processus de rêve devront attendre en quelque sorte à une station, jusqu’à ce qu’elles aient fait leur jonction avec les résultats d’autres investigations qui, en partant d’un autre point d’attaque, veulent avancer jusqu’au noyau du même problème. » (563)
C’est une précaution méthodologique constante chez Freud. Comme lors du creusement d’un tunnel sous une montagne, il s’agit de voir si deux équipes partant des versants opposés sauront parvenir au point de rencontre. Ce travail de forage suppose de travailler (arbeiten) contre la résistance et permettre de passer à travers (durch) ce qui s’oppose à une appréhension psychologique immédiate. Voilà qui préfigure ce que Freud, quelques quinze ans plus tard, appellera durcharbeiten, c’est-à-dire perlaboration, working-through.
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