41- Le travail du rêve-B- Le déplacement

Séminaire Penser avec Freud

Année 2021-2022

Le travail de rêve (suite)

Dominique Scarfone

B

Le travail de déplacement

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Ce qui frappe à la lecture de cette section, compte tenu de l’importance du mécanisme qu’elle introduit, c’est sa brièveté. La section A sur la condensation occupe 27 pages, la section B, à peine 5 pages! Il est vrai que Freud n’a pas besoin de répéter les exemples de rêve de la section précédente. Tout de même, il laissera bien entendre que le déplacement est peut-être la caractéristique la plus fondamentale. Quoi qu’il en soit, entrons dans la matière de cette importante section. Nous remarquerons qu’elle n’est pas immédiatement compréhensible; aussi, lisons-la lentement, par le détail.
L’étude attentive des rêves nous ayant servi jusqu’ici, dit Freud, montre quelque chose qui devrait nous étonner :

« Ce qui dans les pensées de rêve est à l’évidence le contenu essentiel n’a nul besoin d’être représenté. Le rêve est en quelque sorte autrement centré, son contenu prend pour point central d’autres éléments que les pensées de rêve. » (349)

Et après avoir illustré cela en reprenant brièvement quelques rêves déjà discutés, il conclut :

« De tels rêves donnent à bon droit une impression de “déplacé”. » (350)

Cependant, il nie que ce soit toujours le cas. Le rêve de l’injection à Irma semble, lui, bien centré : les différents éléments du rêve manifeste sont bien à la place qui revient aux pensées de rêve. Reste que cette relation, inconstante quant à son sens, entre pensées de rêve et images de rêve « est d’abord propre à susciter notre étonnement » (350). Les « valeurs » psychiques qui reviendront aux pensées de rêve quand celles-ci auront été découvertes ne semblent pas avoir été prises en compte par le travail de rêve. Il y a dévaluation.

« Cela donne tout d’abord l’impression que ce qui entre en ligne de compte pour le choix opéré par le rêve, ce n’est absolument pas l’intensité psychique des différentes représentations… » (350)

Mais ici, une petite note de bas de page nous éclaire :

« Il faut naturellement faire la distinction entre l’intensité psychique, la valeur, l’intérêt dont est marquée une représentation [Vorstellung] et l’intensité sensorielle, l’intensité du représenté [Vorgestellten]. » (350, note 1, les expressions entre crochets ajoutées par moi.)

Autrement dit l’intensité psychique, désigne la valeur ou le degré d’intérêt attaché à la représentation (idée, pensée) une fois celle-ci dégagée grâce à l’interprétation, et ne doit pas être confondue avec l’intensité sensorielle de l’image qui se présente dans le rêve. Je lis cette note de bas de page en m’appuyant cette fois sur la traduction de Strachey qui a pris soin de préciser que la représentation correspond comme il se doit à l’idée, tandis que le représenté, puisque son intensité est sensorielle, est en fait une présentation. Ces distinctions peuvent paraître byzantines, mais elles ont toute leur importance, servant à débrouiller plusieurs difficultés dans l’œuvre de Freud en général. Le problème est celui du sens à donner aux mots Vorstellung et Darstellung. Problème compliqué par le fait que pour un germanophone, dans l’usage quotidien, Vorstellung et Darstellung peuvent s’employer l’un pour l’autre, alors que dans l’œuvre de Freud on a de bonnes raisons de les distinguer, de sorte que Vorstellung désigne la représentation que l’on se fait, l’idée, la pensée, voire l’image que l’on évoque activement; tandis que Darstellung désigne ce qui se présente devant nous, ce qui est posé là (Da-stellt), ce qui se présente, sans avoir demandé notre avis, et dont il faudra bien tenter de se faire une idée. Dans le passage cité, Freud oppose la représentation non à la présentation, mais au représenté. Il faut donc faire une opération mentale supplémentaire pour noter que le représenté est ce qui dans un premier temps s’est présenté à nous et dont nous nous sommes fait une représentation. C’est cela qui se retrouve sous les mots intensité psychique (de la représentation) par contraste avec l’intensité sensorielle (de la présentation).
Freud décrit ainsi un bouleversement des valeurs qui seront attachées aux pensées du rêve puisque 1- ces pensées ne sont pas nécessairement représentées, même en mode imagé, dans le contenu du rêve, et qu’il faudra donc les retrouver en suivant la chaîne plus ou moins longue des déplacements opérés par le travail de rêve; 2- les éléments de rêve en soi sans importance peuvent acquérir une intensité sensorielle disproportionnée, à ne pas confondre avec l’intensité psychique (la significativité) qui reviendrait à la pensée de rêve.
Cela nous dit que, dans le rêve plus encore que dans la vie, « tout ce qui brille n’est pas or », avec cette précision que dans le rêve le « brillant » est obtenu par l’attribution à un élément du rêve manifeste d’une valeur qui a été retirée à quelque chose d’autre. C’est cela le déplacement.

*

Cela étant acquis, la question demeure : sur quoi cela nous éclaire-t-il ?
Pour y répondre il faut continuer la citation que j’ai laissée en suspend quand je me suis tourné vers la note de bas de page. La citation complète est celle-ci :

« Cela donne tout d’abord l’impression que ce qui entre en ligne de compte pour le choix opéré par le rêve, ce n’est absolument pas l’intensité psychique des différentes représentations, c’est seulement le fait que celle-ci soit déterminée d’un plus ou moins grand nombre de côtés. » (350-351, italiques ajoutés)

Voilà donc la surdétermination, que Freud explique aussitôt :

« On pourrait affirmer que ce n’est pas ce qui est important dans les pensées de rêve qui entre dans le rêve, mais ce qui y est contenu de multiples façons. » (351, italiques ajoutés)

Nous retrouvons, là également, le caractère impersonnel, non délibéré du travail de rêve. Parmi les pensées du moment, entrera dans la présentation hallucinatoire du rêve celle qui, indépendamment de son importance intrinsèque, contient des éléments tels qu’ils la font rayonner sur plus de côtés que d’autres, c’est-à-dire que grâce à ces éléments peu importants en eux-mêmes elle se trouve au centre d’un réseau de pensées comme une sorte de « nœud ferroviaire ». Cela, ajouterais-je, peut être dû, entre autres choses, aux ponts verbaux que cet élément rend possibles, à sa capacité d’évoquer d’autres idées.

« Les représentations qui dans les pensées de rêve sont les plus importantes sont celles qui y feront d’ailleurs sans doute le plus fréquemment retour, puisque les différentes pensées rayonnent à partir d’elles comme à partir de points centraux. » (351)

C’est donc par son grand nombre de liens possibles, par son nombre de valences, comme on dit en chimie, qu’un contenu acquerra sa brillance dans le rêve. Mais ici, Freud ajoute une particularité supplémentaire :

« Et pourtant le rêve peut récuser ces éléments marqués d’intensité et soutenus de nombreux côtés et accueillir dans son contenu d’autres éléments n’ayant que la seconde des ces propriétés. » (351, italiques ajoutés.)

Autrement dit, des éléments sans importance mais jouant bien leur rôle de « carrefour » seront plus facilement inclus dans le contenu du rêve, et c’est ce qui fait que nous aurons à parcourir de longs trajets associatifs à partir d’éléments dénués d’importance idéationnelle, mais très chargés de valeur de liaison. Ce rôle de liaison joué par les contenus polyvalents est d’autant plus important que, comme on le verra un peu plus tard, le rêve ne possède aucun moyen de représenter en image les particules liantes du langage (conjonctions, prépositions).
La surdétermination ainsi mise en relief, Freud dit ensuite qu’elle ne doit pas nous étonner. Après tout, du fait de consigner, grâce à la méthode d’associations libres, toutes les idées incidentes, il est normal qu’on retrouve fréquemment les mêmes éléments. Toutefois, il érige aussitôt une objection :

« [P]armi les pensées que l’analyse met au jour [par la méthode des associations libres-DS], il s’en trouve beaucoup qui sont assez éloignées du noyau du rêve et qui s’en détachent comme des interpolations artificielles en vue d’une certaine fin. On voit aisément à quelle fin elles sont là : ce sont précisément elles qui établissent une liaison, souvent contrainte et recherchée, entre le contenu de rêve et les pensées de rêve… (351)

Nous voyons donc que puisque manquent les particules liantes du discours secondaire (et, ou, quand…) ce sont certaines pensées de rêve elles-mêmes qui se chargent de la liaison en s’intercalant entre des pensées plus significatives. La surdétermination (ou détermination multiple) n’est donc

« certainement pas toujours un facteur primaire de la formation du rêve, mais (…) souvent une production secondaire d’une puissance psychique encore inconnue de nous. » (352)

Nous avons déjà rencontré l’expression « puissance psychique », au chapitre IV sur la déformation de rêve, que je cite à nouveau ici :

« Nous pouvons donc admettre que chez l’individu les auteurs de la mise en forme du rêve sont deux puissances psychiques (courants, systèmes) dont l’une constitue le souhait amené à l’expression par le rêve, tandis que l’autre exerce une censure sur ce souhait de rêve et par la contrainte de cette censure aboutit à une déformation de la manifestation de ce souhait. La question se pose seulement de savoir de quelle puissance dispose cette seconde instance, puissance en vertu de laquelle elle peut exercer la censure. » (p. 179).

Serions-nous donc, deux chapitres plus loin, en présence de l’une des deux puissances psychiques déjà envisagées au chapitre IV ? Notons que Freud ne nomme la deuxième puissance que par sa fonction : elle peut exercer la censure. Force nous est de penser que c’est à cette même puissance psychique que, dans le présent chapitre, revient la tâche d’intercaler des pensées « assez éloignées du noyau du rêve ». Mais que fait ici cette puissance?

« …d’une part, [elle] dépouille de leur intensité les éléments ayant une haute valeur psychique, et d’autre part, crée par la voie de la surdétermination, à partir d’éléments ayant une valeur moindre, de nouvelles valeurs qui parviennent ensuite dans le contenu du rêve. » (p. 352)

À ce point de notre lecture, s’il y a une chose que l’on peut dire, c’est que cette puissance psychique encore inconnue se donne beaucoup de peine ! Ce ne peut pas être le sujet conscient, puisque des tâches d’une telle complexité et finesse auraient de quoi le tenir… éveillé ! On peut donc admirer la richesse des processus inconscients et insister une fois de plus sur ceci, que l’inconscient au sens freudien n’est pas une « seconde conscience ». Se reporter là-dessus aux premières pages de l’article de 1915 « L’inconscient », que j’ai souvent cité.
Mais peut-être y aurait-il ici quelque bénéfice à penser plutôt à un phénomène que le philosophe Daniel Dennett a nommé « intentional stance », et qu’on pourrait traduire par « attitude intentionnelle », ou encore « allure intentionnelle », c’est-à-dire la position et l’effet de certains processus qui nous font penser à un agent doué d’intentionnalité.1 « L’allure intentionnelle est la stratégie d’interprétation du comportement d’une entité (personne, animal, objet technique ou autre) qui le traite comme si elle était un agent rationnel en maîtrise de ses “choix” d’action… »2. Dennett donne l’exemple d’un bûcheron qui l’informe qu’il ne trouvera pas de pins blancs dans la forêt où il se trouve, parce que le sol est trop sec : « Les pins aiment bien garder leurs pieds humides », lui explique-t-il. Et Dennett commente : « Cette façon de penser au sujet des plantes est non seulement naturelle et inoffensive, mais elle est un apport positif à la compréhension et un important outil de découverte. [3. Kinds of minds, op. cit p. 34 (ma traduction).]. » Cet « aiment bien » pourrait en effet ressembler à de l’animisme, puisqu’on prête un sentiment, voire un désir à l’arbre en question, mais il reste que la phrase décrit quelque chose de très réel : vous ne trouverez de pins blancs que si le sol est assez humide. Tout se passe donc comme si cet arbre avait une intentionnalité, mais on n’a pas besoin pour cela d’en faire une « personne ». Je crois qu’on peut, mutatis mutandis, appliquer cette notion à la « puissance psychique » qui exerce la censure de rêve et intercale des idées accessoires servant à la liaison (en fait, ces deux opérations n’en font qu’une), et qui cependant n’est pas « quelqu’un ».

*

Comment opère cette puissance quand elle dépouille de sa valeur certaines idées et la donne à d’autres?

« …c’est que dans la formation du rêve a eu lieu un transfert et déplacement des intensités psychiques de chacun des éléments – transfert et déplacement qui ont pour conséquence visible les versions distinctes du texte entre le contenu de rêve et les pensées de rêve. » (p. 352)

Notons au passage l’apparition du mot « transfert ». Ce mot n’a pas encore le sens qui sera donné au déplacement des investissements du patient sur la personne de l’analyste, mais on voit bien la continuité entre ces deux usages. Après quoi Freud conclut d’un ton assuré :

« Le processus que nous supposons ainsi est bel et bien la pièce essentielle du travail du rêve : il mérite le nom de déplacement de rêve. Déplacement de rêve et condensation de rêve sont les deux maîtres ouvriers à l’activité desquels nous pouvons attribuer principalement la mise en forme du rêve. » (352, italiques ajoutés)

Et il finit par lever un peu plus le rideau sur la « puissance psychique » inconnue : c’est bien la même qui effectue la censure et la déformation de rêve. Mais nous venons d’apprendre qu’elle opère essentiellement par déplacement, et Freud l’appelle aussi « défense endopsychique ». Une deuxième condition pour la présence des éléments qui figureront dans le rêve (en plus de leur polyvalence discutée plus haut) sera donc, écrit-il, « qu’ils soient soustraits à la censure de la résistance » (p. 353).
Ici encore, la censure ne dépend pas de « quelqu’un », mais d’une force impersonnelle appelée « résistance » et dont il nous faudra reparler.

?

  1. Daniel Dennett a publié un volume entier sur le sujet, intitulé justement The Intentional Stance (Cambridge, MA : The MIT Press, A Bradford Book, 1987), mais on trouvera une présentation plus succincte dans Dennett, Kinds of Minds. Towards an Understanding of Consciousness, New York : Basic Books, 1996, p. 26-40.
  2. Kinds of minds, p. 27 (ma traduction).