40- LE TRAVAIL DE RÊVE- A – La condensation

Séminaire Penser avec Freud

Année 2021-2022

Chap. VI- Le travail de rêve -A-

Dominique Scarfone

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Le chapitre VI s’ouvre devant nous comme un vaste territoire dont l’étude détaillée prendrait à elle seule plus d’une année de notre séminaire. Nous devrons donc nous rendre à l’évidence: il nous faudra choisir parmi les sujets ceux qui nous « parlent » plus que d’autres, non parce qu’ils seraient nécessairement plus importants, mais parce que nous ne pouvons pas tout embrasser avec la même intensité. Heureusement, cela n’empêche aucunement que chacun puisse lire – lentement – le chapitre en entier, se laissant, comme on dit, interpeller par tel ou tel aspect que nous n’aurions pas abordé au cours du séminaire de cette année et y attirant au besoin l’attention du groupe.

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Pour ma part, je commencerai par commenter les deux premières pages du chapitre. Ces deux pages, qui servent d’introduction presque informelle à ce volumineux chapitre, méritent une attention toute spéciale. Elles me semblent éclairer d’un jet de lumière bref mais puissant le projet poursuivi par Freud avec l’écriture de ce livre. Je vais suivre pas à pas cette introduction.
Jusqu’ici, dit Freud, l’erreur a consisté à vouloir interpréter le contenu manifeste du rêve.

« Or, ajoute-t-il, nous sommes les seuls à être en présence d’un autre état des choses: pour nous s’intercale entre le contenu de rêve et les résultats de notre examen un nouveau matériel psychique: le contenu de rêve latent obtenu par notre procédé, soit les pensées de rêve. » (319)

Je tiens à souligner ici que, alors même que Freud rappelle avoir découvert, derrière les images du contenu manifeste, un contenu latent fait de « pensées de rêve », il ne dit pas que la découverte de ces pensées constitue le but du travail. Non, ce contenu latent « s’intercale entre le contenu de rêve [manifeste] et les résultats de notre examen » (italiques ajoutés par moi). Cela laisse bien entendre que le contenu latent, puisqu’il ne fait que s’intercaler, n’est pas le point d’arrivée du travail d’interprétation. La phrase qui suit la citation ci-dessus nous confirme dans cette opinion :

« C’est à partir de ce dernier contenu de rêve, et non à partir du contenu manifeste, que nous avons développé la solution du rêve » (Ibid.)

Notons le « à partir de », ce qui signifie bien que trouver les pensées de rêve n’est qu’un nouveau point de départ… Mais un départ vers quoi? Vers le développement de la « solution du rêve ». Ce mot de « solution » peut sembler ne signifier rien d’autre que le déchiffrement d’une énigme ; c’est d’ailleurs dans ces mêmes deux pages que Freud fait le rapprochement entre un rêve et un rébus, ce qui aurait tout pour nous laisser croire qu’il s’agit bien d’arriver à « la » solution de l’énigme, ou du casse-tête, que serait le rêve. Mais ce serait trop vite conclure. Il faut continuer à lire, parce que Freud n’a pas fini de préciser en quoi consiste cette « solution », solution qui se dit en allemand Lösung, mot lui-même dérivé du verbe lösen qui veut dire délier, dénouer, desserrer, libérer, défaire (même racine que pur l’anglais loosen)… Autrement dit, nous touchons ici à la grappe conceptuelle qui concerne l’aspect analyse au sens chimique de décomposition, ce qui est tout à fait l’esprit dans lequel Freud avait pour la première fois utilisé, pour sa méthode, le nom de psycho-analyse dans un texte de 1896 écrit directement en français. La « solution » (Lösung) du rêve ne consiste donc pas en une traduction qui donnerait de ce rêve le sens synthétique ; bien au contraire, il s’agit de desserrer, voire délier les liens qui tendraient vers cette synthèse, pour plutôt étaler, élargir le plus possible la vue sur les processus qui ont mené à la dite synthèse du contenu manifeste. Et Freud semble bien confirmer cela avec la phrase suivante:

« C’est pourquoi d’ailleurs s’impose à nous une tâche nouvelle qui n’existait pas auparavant, celle d’examiner les relations entre le contenu de rêve manifeste et les pensées de rêve latentes et de suivre à la trace les processus par lesquelles celles-ci sont devenues celui-là. » (Ibid., italiques ajoutés.)

Cette « tâche nouvelle », c’est ce pourquoi il lui faut écrire ce long chapitre: suivre à la trace les processus qui des pensées de rêve ont mené aux images du rêve manifeste.
À y regarder vite, on pourrait croire qu’il s’agit là d’un travail de traduction inter-linguistique. Freud lui-même semble, momentanément, penser cela quand il écrit:

« Pensées de rêve et contenu de rêve s’offrent à nous comme deux présentations du même contenu en deux langues distinctes… »

Mais, avant même d’avoir terminé sa phrase, il se ravise :

« …ou pour mieux dire, le contenu de rêve nous apparait en un autre mode d’expression dont nous devrons apprendre à connaître les signes et les lois d’agencement par la comparaison de l’original et de sa traduction. »

Non pas une autre langue, donc, mais quelque chose de plus large: « un autre mode d’expression ». Champollion déchiffrant les hiéroglyphes égyptiens surgit aussitôt comme modèle, et Freud qui a une passion pour les artéfacts provenant de l’antiquité, ne protesterait probablement pas. D’ailleurs, il termine la phrase en utilisant carrément le mot « traduction » [Übersetzung]. Mais ce mot est trompeur, puisque Freud ajoute un peu plus loin:

« Le contenu de rêve est donné en quelque sorte dans une écriture en images, dont les signes sont à transférer [übertragen] un à un dans la langue des pensées de rêve. » (Italiques ajoutés par moi.)

Je souligne « transférer ». Sachant que Freud est généralement précis dans son choix de mots, il est intéressant que là où, dans la phrase précédente il avait parlé de traduction [Übersetzung], dans celle que je viens de citer, et qui a toutes les allures d’une clarification de sa pensée, il parle plutôt de transférer [übertragen]. Certes, les deux mots sont apparentés, mais il reste que la traduction se passe entre eux langues ou entre deux systèmes de signes déjà codifiés. Alors que dans le cas des images de rêve il n’est pas du tout évident que les signes dont « nous devrons apprendre à connaître » le mode d’expression, sont codifiés comme le sont, par exemple, les icônes sur nos panneaux routiers. Dans ce dernier cas, ce sont bien des images fonctionnant comme des signes facilement traduisibles en mots (« travaux en cours », « risque d’éboulis », etc.), mais souvenons-nous que Freud, dès le chapitre II, nous avait mis en garde contre l’interprétation des images de rêve selon le mode du « code » ou du « chiffre ».
J’insiste sur ce dernier point parce qu’il me semble de première importance. La méthode de Freud, malgré tous les rapprochements que l’on a voulu faire à travers le temps, n’est pas celle d’un traducteur ni celle d’un déchiffreur d’hiéroglyphes comme Champollion, ou d’énigmes comme Œdipe. Ces rapprochements viennent tout naturellement, mais on commettrait une erreur à les prendre à la lettre (si je peux dire). Cela parce qu’il n’y pas de correspondance terme à terme entre les images et les pensées de rêve. Il n’y a pas ici de dictionnaire et la méthode freudienne n’en produira pas non plus. Pour pouvoir « entendre » le rêve, il faudra faire un détour plus ou moins long par les associations du rêveur. Et c’est ainsi que se dévoileront les « lois d’agencement » du rêve.
Reste que le rapprochement que l’on est porté à faire avec une langue des images n’est pas totalement absurde. S’il n’y a pas de code préétabli  et qu’« on serait évidemment induit en erreur si l’on voulait lire ces signes d’après leur valeur en tant qu’images » (je souligne), on peut tout de même chercher à les lire « d’après leur relation entre eux en tant que signes » (je souligne.) Sauf que cette relation ne répond pas à une grammaire interne au domaine des images. Le détour obligé par les associations du rêveur nous révèle un agencement selon des lois qui sont d’apparence grammaticale, mais c’est aller trop vite en affaire que de faire s’équivaloir ces lois d’agencement avec les tropes (figures de style) du langage parlé ou écrit.1

Le modèle du rébus reste la chose s’approchant le plus de ce que Freud a compris de la facture du rêve, et il en donne, dans ces deux pages, un exemple typique. Mais le modèle du rébus a aussi « le défaut de ses qualités », puisque pour résoudre un tel rébus il faut

« remplacer chaque image par une syllabe ou un mot qui, en fonction de telle ou telle relation est susceptible d’être présenté par l’image » (p. 320).

Or, notons que Freud est toujours en train de parler de « l’appréciation correcte d’un rébus », et non du rêve lui-même. Il souligne ici un analogie entre rêve et rébus, mais non une équivalence. Le modèle du rébus lui sert surtout à souligner que:

« c’est une telle énigme en images (Bilderrätsel) qu’est le rêve et nos prédécesseurs dans le domaine de l’interprétation du rêve ont commis l’erreur de jugement de voir dans le rébus une composition graphique ; en tant que tel, il leur est apparu insensé et dénué de valeur. » (p. 320, italiques ajoutés)

Ici l’ancienne traduction des PUF par Meyerson, revue par Denise Berger, peut carrément induire en erreur. Voici en effet cette ancienne traduction:

« Le rêve est un rébus, nos prédécesseurs ont commis l’erreur de vouloir l’interpréter en tant que dessin. C’est pourquoi il leur a paru absurde et sans valeur. » (p. 242).

À une lecture rapide, on croirait que le sens est le même, mais notons que, suivant la traduction Meyerson: « le rêve est un rébus », il y aurait une parfaite équivalence, voire une identité entre rêve et rébus, ce que ne suggère pas la traduction mot-à-mot des Œuvres complètes. La traduction nouvelle dit plutôt: « c’est une telle énigme en images qu’est le rêve », et cela renvoie à au texte allemand: « Ein solches Bilderrätsel ist nun der Traum », ce qui aurait aussi bien se traduire par : « Le rêve est donc une énigme en images de ce genre ». Je peux sembler exagérément préoccupé par la littéralité, mais c’est un fait que cela change tout. Entre « le rêve est un rébus » et « le rêve est une énigme (ou un case-tête) en images de ce genre », il y a une grande différence qu’il faut souligner non pour elle-même, mais pour les conséquences que cela peut avoir en pratique comme en théorie. Je crois en effet que le souci principal de Freud, en invoquant l’exemple du rébus, c’est de nous dire: cela ressemble à de simples images, mais il y a derrière celles-ci des idées qui peuvent se dire en mots. Là réside la ressemblance, mais c’est là aussi qu’elle s’arrête.2

Les conséquences de poser une identité parfaite entre rêve et rébus, c’est de se mettre à la recherche d’un sens précis de chaque élément du rêve, puisque c’est ce qu’il faut faire dans le cas du rébus. Le rébus contient un sens univoque et, qui plus est, décidé d’avance par son auteur. Il y a une intention précise derrière le tracé des images et des lettres qui forment ce casse-tête visuel. Dans le rêve, Freud propose qu’il existe des pensées que le rêve cherche à exprimer par ses propres moyens, mais avec la différence qu’il n’y a pas de code préétabli ; comme vu plus haut, le rêve ne traduit pas, il transfère d’un système de signes à un autre, et Freud avait bien pris garde, dès le chapitre II, de nous dire qu’il n’y pas de traduction « signe pour signe », pas de déchiffrement qui tienne. Plus qu’une énigme à déchiffrer, le rêve est une sorte de noeud ferroviaire (image elle-même très freudienne, voir Pontalis) qui pointe dans de nombreuses directions, et le travail d’analyse consiste, idéalement, à suivre toutes ces directions.
Cela donne à la fin, non la détermination d’une destination unique, mais une carte du paysage psychique dans laquelle il reste à se repérer. La « Lösung », la « solution » du rêve n’est donc pas univoque ; analyste et analysant seront mis en présence d’un choix parmi un nombre d’interprétations possibles et ce qui importe, ce n’est pas d’arriver à une conclusion précise, ce qui compte c’est le parcours. La carte psychique produite par la décomposition du rêve permet de traiter les pensées de rêve comme des pensées… ordinaires. On pourrait naïvement se dire: tout ça pour ça? Mais ce serait oublier qu’entre temps nous avons pu « examiner les relations entre le contenu de rêve manifeste et les pensées de rêve latentes et suivre à la trace les processus par lesquelles celles-ci sont devenues celui-là. » Ce que l’analyse du rêve nous offre de précieux, c’est de voir le psychique à l’œuvre, c’est pour ainsi dire de le prendre « sur le fait » et ainsi le faire nous dévoiler les processus généraux par lesquels les désirs, les souhaits incompatibles se retrouvent occultés dans le rêve manifeste.

*

À l’appui de ce qui précède, je prendrai un exemple tiré de ce même chapitre VI, mais qui est ajouté par Freud en 1919. Je le choisis parce que Freud y mentionne à nouveau le rébus. Il s’agit, dit-il, d’un « court rêve qui rappelle presque la technique d’un rébus » (p. 457). (Notons au passage le « presque », qui me semble bien marquer, encore une fois, l’analogie mais non l’identité entre rêve et rébus.) Voici donc le rêve (et son interprétation):

« Son oncle lui donne un baiser en automobile. Il (le rêveur) ajoute immédiatement l’interprétation que je n’aurais jamais trouvée ; cela veut dire: auto-érotisme. Une plaisanterie à l’état de veille aurait pu s’énoncer de la même façon. » (457-458 ; GW 413 ; SE 408)

L’interprétation est intéressante ; on a envie de dire : bien trouvé ! Mais on constate aussi, je crois, combien elle est insuffisante, puisque nous ne savons pas dans quel contexte de pensées le rêve survient, quels sont les restes diurnes et les éléments infantiles, etc. Le fait que le patient donne lui-même l’interprétation très ingénieuse, et qu’il ramène à soi seul (à l’auto-…) l’érotisme que le rêve montre comme venant d’un autre, cela pourrait (qui sait?) s’entendre comme une fuite en avant défensive. Évidemment, nous ne sommes pas mieux placés que Freud pour en juger, mais je souligne qu’il faut se méfier d’une interprétation univoque et qui se voudrait le fin mot de l’affaire. Ce passage est tiré d’une section du chapitre VI ajoutée vingt ans plus tard ; elle fait, quoique de façon beaucoup trop condensée, la démonstration qu’il y a en effet, dans le rêve, des ponts verbaux qu’il faut savoir entendre. Mais cela ne devrait pas nous empêcher de résister aux attraits de la technique du déchiffrage point par point.

A

Le travail de condensation

Les arguments supplémentaires à l’appui de la non-correspondance terme à terme des pensées de rêve et des images de rêve, c’est Freud lui-même qui nous les fournit dans la section que nous abordons à présent. Freud y parle d’un « prodigieux travail de condensation » (p. 321).

« Le rêve est concis, pauvre et laconique, comparé à l’ampleur et à la richesse des pensées de rêve. Une fois transcrit, le rêve remplit une demi-page ; l’analyse dans laquelle sont contenues les pensées de rêve nécessite un espace d’écriture six fois, huit fois, douze fois plus grand (ibid.) »

Freud ajoute que le rapport entre les deux espaces d’écriture est variable, mais qu’il « ne change jamais de sens » i.e. jamais le récit du rêve n’est plus long que la suite des associations.
Le degré de condensation, aussi appelée compression, est généralement sous-estimé et cela nous mène souvent à considérer le travail d’analyse complet

« alors qu’un travail d’interprétation plus poussé peu dévoiler de nouvelles pensées cachées derrière le rêve. (ibid.) ».

Il me faut ici continuer à citer plus longuement:

« Nous avons déjà dû indiquer qu’on n’est à vrai dire jamais sûr d’avoir complètement interprété un rêve ; même lorsque sa résolution apparaît satisfaisante et sans lacunes, il n’en reste pas moins toujours possible qu’à travers le même rêve se révèle un autre sens encore. Le quotient de condensation est donc – rigoureusement parlant – indéterminable. (ibid.) ».

Bonne chance, donc, à qui voudrait interpréter le rêve exactement comme un rébus ! On voit bien que la comparaison avec cette énigme en images était tout à fait générale, notamment parce que dans un rébus il manque tout simplement les deux processus centraux que Freud a commencé à décrire: la condensation et le déplacement. Dans le rébus il faut certes « lire » l’image, c’est-à-dire prononcer les mots qui la décrivent, mais cette image n’a fait l’objet ni de condensation ni de déplacement. Il y a eu seulement une substitution délibérée, terme à terme: une image pour un mot ou une syllabe. Mais ce n’est pas tout: le rébus contient tout ce qu’il y a à comprendre et à traduire en mots, alors que nous avons la sensation au réveil d’avoir oublié une bonne partie de ce que nous avons rêvé:

« Le rêve dont nous nous souvenons au réveil serait alors simplement un reste de la totalité du travail de rêve… » (321)

Ce qui est sans doute vrai, mais qui pourrait nous voiler un autre aspect dont il sera question plus tard: le rôle que tient la censure elle-même dans le sentiment d’avoir rêvé plus que ce dont nous nous souvenons, à savoir que si d’une part la censure explique des restrictions et des omissions dans le contenu de rêve, d’autre part elle « est aussi responsable d’interpolations et d’accroissements dans celui-ci. » (p. 540) Cela consiste en des interpolations faisant des liens entre diverses parties du rêve, et ces « pensées qui font joint », ce sont elles qu’on oublie le plus facilement et qui contribuent à cette impression d’avoir rêvé plus que ce qu’on a retenu.
Autrement dit, notre sentiment de voir s’effacer des parties précieuses de notre rêve, ce sentiment de perte ne concernerait que les liaisons qui nous donnaient la fausse satisfaction d’avoir fait un rêve plus riche en contenu. Cela me semble une notation importante: Freud semble dire – et il reprendra cela au chapitre VII – que l’oubli de rêve n’est pas en soi un problème. La part qui nous reste est bien suffisante :

« Le rêve dont nous nous souvenons au réveil serait alors simplement un reste de la totalité du travail de rêve, qui équivaudrait sans doute en ampleur aux pensées de rêve si nous pouvions justement nous en souvenir complètement » (p. 321).

C’est comme si, une fois le rêve final assemblé, le travail de rêve enlevait ce qui, en couture, s’appelle épinglage, faufilage ou encore bâtissage, soit l’attachement provisoire des pièces de tissus l’une à l’autre, comme cela se fait dans la fabrication d’une courtepointe ou d’un habit « cousu main ». On peut dire, sans trop forcer la note, que l’apparente unité du rêve est « cousue de fil blanc » et ce fil blanc serait justement ce qui manque quand on a la sensation d’avoir oublié des parties du rêve. Une autre raison justifiant ce sentiment sera abordée par Freud plus tard dans ce chapitre et au chapitre suivant.

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Un point très important que Freud se trouve à clarifier dans ces pages sur la condensation est celui concernant les « pensées de rêve ». Cet éclaircissement me paraît essentiel à la fois pour bien comprendre la théorie freudienne du rêve et pour saisir comment Freud pense en général.
Il commence par affronter un problème patent:

« peut-on compter au nombre des pensées de rêve tout ce qui, après coup, vous vient à l’idée dans l’analyse, c.-à-d. peut-on supposer que toutes ces pensées ont déjà été actives pendant l’état de sommeil et ont coopéré à la formation du rêve? Ou bien ne serait-il pas plutôt vrai que pendant que se déroule l’analyse apparaissent de nouvelles liaisons de pensée qui n’avaient pas participé à la formation du rêve ? » (p. 322).

La question est d’une portée générale, puisqu’elle peut se poser tout autant pour ce qui concerne l’apparition d’un fantasme durant l’analyse: est-ce une découverte de ce qui était déjà là ou une construction due au travail d’analyse?
Freud déclare aussitôt: « Je ne puis souscrire à ce doute qu’avec réserve. » (Ibid.) Et il s’explique:

« Que telle ou telle liaison de pensée n’apparaisse que pendant l’analyse, cela est certes exact; mais on peut chaque fois se convaincre que ces liaisons nouvelles s’établissent seulement entre des pensées qui sont déjà reliées d’une autre façon dans les pensées de rêve ; les liaisons nouvelles sont en quelques sortes de circuits marginaux, des courts-circuits, rendus possibles par l’existence de voies de liaisons différentes et situées plus en profondeur. » (Ibid., italiques ajoutés.)

Cette logique devrait nous être déjà familière. Souvenons-nous qu’au chapitre précédent, concernant le matériel et les sources du rêve, Freud avait posé que la formation du rêve s’appuie toujours sur les restes diurnes de la journée précédente et que si parfois on fait le lien avec un reste de journées antérieures, on trouvera toujours une pensée intermédiaire dans la journées immédiatement précédente au rêve. Cela illustre, me semble-t-il, une conception de base de la pensée freudienne à propos du psychique, conception qui remonte à la notion de « frayages » dans le Projet (1895) et plus loin encore dans les circuits et associations qu’il discute dans son traité sur les aphasies (1891) et qu’il publie à nouveau deux ans plus tard dans un article pour un dictionnaire de diagnostic médical, mais avec une légère complexification des liens entre les différentes images de mot :

SFReprMot2-2021-12-14-09-01.jpg(Tiré de O.C. Vol. 1, p. 386.)

Où l’on voit que les liens entre les diverse modalités sont complexes et ressemblent à un « tissage ». Nous y reviendrons.

On peut appeler cette logique le principe de continuité psychique d’où découle l’idée même d’inconscient, à savoir que les lacunes apparentes dans la conscience (symptômes incompréhensibles, absurdités, lapsus, actes manqués, oublis de noms etc.) masquent une continuité sur un autre plan, un lien « souterrain », si l’on veut. Et nous verrons plus loin que la métaphore du mycélium des champignons en est une autre version avec d’intéressants effets heuristiques.
Mais Freud insiste :

« Quant à la surabondance de masses de pensées mises à découvert dans l’analyse, on doit convenir qu’elles ont déjà été activées dans la formation du rêve – car si l’on s’est frayé un chemin à travers une chaîne de ces pensées qui sont apparemment sans corrélation avec la formation du rêve, on tombe brusquement sur une pensée qui, représentée dans le contenu de rêve, est indispensable pour l’interprétation du rêve et qui n’était pourtant pas accessible autrement qu’à travers cette chaîne de pensées. » (p. 323, italiques ajoutés par moi.)

Et il renvoie alors à son rêve de la monographie botanique qu’il avait présenté au chapitre précédent. Mais la question ne s’arrête pas là. Ce point nodal, cette pensée indispensable… mais qui n’était pas accessible autrement qu’à travers ces chaînes de pensées « apparemment sans corrélation avec la formation du rêve », cela suppose quelque chose de plus. Car comment expliquer cette situation curieuse? Eh bien, Freud n’esquive pas le problème, ce qui l’amène à formuler une idée à mon avis révolutionnaire, mais qui peut facilement passer inaperçue vu la densité des pages dans lesquelles elle surgit. Il faut donc continuer à lire – lentement – la page 323.
Rappelons que le problème est toujours celui, apparemment illogique, d’une masse de pensées qui nous viennent à propos du rêve, mais qui ne pouvaient apparemment pas être contenues dans le rêve lui-même. Encore une fois, Freud s’appuie sur cette observation banale: le récit du rêve peut n’occuper qu’une demi-page – ou durer quelques minutes d’une séance – mais les associations peuvent occuper un espace six, voire douze fois plus grand. Freud continue donc sur cette base à approfondir la conception de ce qui se passe dans le processus de formation du rêve.
Question:

« Mais comment doit-on alors se représenter l’état psychique pendant le dormir qui précède le rêver? Les pensées de rêve existent-elles toutes les unes à côté des autres [aujourd’hui on parlerait de distribution parallèle- note de DS], ou sont-elles parcourues les unes après les autres [distribution linéaire ou sérielle-DS], ou bien plusieurs cheminements de pensée simultanés se forment-ils à partir de centres distincts pour ensuite se rejoindre [plusieurs séries fonctionnant en parallèle-DS] ? »

La question est évidemment purement théorique, car comment savoir? Aujourd’hui, alors que nous disposons d’instruments sophistiqués pour étudier les processus neuronaux, nous savons qu’il y a des activations parallèles et en série, mais c’est une chose que Freud ne pouvait en son temps qu’imaginer. Comme on voit, il se posait les bonnes questions. Mais il ne pouvait pas apporter de réponses fermes. Cependant, il pouvait continuer à creuser les questions.
C’est ce qu’il fait immédiatement. Pour commencer il nous dit de ne pas aller trop vite :

« J’estime qu’il n’y a encore aucune nécessité à se faire une représentation plastique de l’état psychique lors de la formation du rêve. »

Cela viendra, mais au chapitre VII. Mais pour l’instant on peut quand même se dire des choses raisonnables:

« N’oublions pas qu’il s’agit d’un penser inconscient et que le processus peut facilement être différent de celui que nous percevons en nous lors d’une réflexion intentionnelle accompagnée de conscience. » (Italiques ajoutés par moi.)

Donc, d’accord, nous ne savons rien de l’état psychique en question, mais ne nous pressons pas de l’imaginer comme nécessairement semblable à ce que nous percevons par introspection de nos pensées conscientes et délibérées. Autrement dit, le fait que ces processus soient inconscients doit bien découler d’une différence importante dans leur fonctionnement.
Une chose est certaine: le fait de la condensation dans le rêve est bien établi, et Freud va s’appuyer sur ce fait pour aller plus loin, en se demandant comment peut bien se faire cette condensation. Et la réponse qu’il donne est la suivante (je continue de citer, parce que ces passages sont très importants) :

« Si l’on considère que, parmi les pensées de rêve que l’on a découvertes, très peu étaient représentées dans le rêve par l’un de leurs éléments de représentation, on devrait en conclure que la condensation advient par la voie de l’omission, le rêve n’étant pas une traduction fidèle ou une projection point par point des pensées de rêve, mais une restitution extrêmement incomplète et lacunaire de celles-ci. » (Ibid. italiques ajoutés.)

Ce passage est une observation qui a des antécédents et des échos ultérieurs. Les antécédents: c’est encore dans son traité Sur la conception des aphasies (1891) que nous les trouvons. Dans une optique strictement neurologique, au chapitre IV de ce traité, il pose la question de comment est représentée la périphérie du corps à la surface du cortex cérébral. Il répond d’abord en termes strictement neuro-anatomiques:

« Si la reproduction [des stimuli nerveux venant de la surface du corps-DS] dans la substance grise de la moelle épinière s’appelle une projection, il conviendra peut-être d’appeler la reproduction dans le cortex cérébral une représentation et de dire que la périphérie du corps n’est pas contenue dans le cortex cérébral point par point, mais est représentée selon une partition moins détaillée par des fibres sélectionnées. » (O.C. Vol. 1, p. 231, italiques dans l’original.)

Je dis que cette réponse est d’ordre neuro-anatomique, mais notons tout de même l’apparition des mots « projection » et « représentation », et remarquons que la représentation ne signifie pas une fidélité « point par point » alors que la « projection » dans la moelle épinière semble l’être. Notons la même expression « point par point » que dans la citation sur les pensées de rêve, en disant donc que là non-plus il ne s’agit pas d’une projection point par point. Mais Freud aura, deux pages plus loin dans ce même traité, une plus belle image pour ce qui est de la représentation corticale de la périphérie du corps à la surface du cerveau:

« Tout ce que nous pouvons conclure, c’est que les fibres parvenant au cortex cérébral […] contiennent encore une relation avec la périphérie du corps, mais nous ne pouvons pas en donner une image topiquement semblable. Elles contiennent la périphérie du corps comme un poème contient l’alphabet… » (O.C. Vol. 1, p. 233, italiques ajoutés.)

« Comme un poème contient l’alphabet », cela signifie plusieurs choses : d’abord qu’il y a passage d’une série d’éléments disparates à une composition. Freud parle d’un

« réordonnancement qui sert d’autres buts dans une connexion multiple d’éléments isolés, les uns pouvant être représentés plusieurs fois, les autres pas du tout » (Vol. 1, p. 234).

Au mot « réordonnancement » une note de bas de page des traducteurs renvoie à la lettre de Freud à Fliess du 6 décembre 1896… Oui, oui, la fameuse « lettre 52 », où il est question de transcription, traduction ou réordonnancement des inscriptions psychiques. On voit du même coup la continuité (ou la retranscription !) dans la pensée de Freud passant de la neurologie à la psychanalyse, mais nous ne pouvons pas nous attarder à cet aspect. Il nous faut continuer à lire le chapitre VI de L’interprétation du rêve.
Tout de suite après les passages cités plus haut, Freud reprend le rêve de la monographie botanique et en poursuit l’analyse, ce qui l’amène à conclure ceci, qui est en droite ligne avec la tentative de résoudre le problème du rapport entre contenu du rêve et pensées du rêve :

« Je vois donc de quelle sorte est la relation entre contenu le du rêve et les pensées du rêve : non seulement les éléments du rêve sont déterminés de multiples façons, mais les pensées du rêve prises une à une sont aussi représentées dans le rêve par plusieurs éléments. La voie associative conduit d’un élément du rêve à plusieurs pensées du rêve, d’une pensée du rêve à plusieurs éléments du rêve. » (p. 326).

Que constatons-nous ici? C’est que le rapport de représentation qui, dans le traité sur les aphasies, procédait, pour ainsi dire, par attrition et devenait donc plus lacunaire au bout du compte, est ici plus compliqué ; les connexions multiples entre pensées de rêve et éléments du rêve semblent pouvoir se faire dans les deux directions.

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Et Freud de préciser:

« La formation du rêve ne se fait donc pas de telle sorte que la pensée du rêve isolée ou un groupe de pensées fournissent un abrégé du contenu du rêve, une nouvelle pensée du rêve fournissant ensuite un nouvel abrégé à titre de représentance, un peu comme à partir d’une population sont élus les représentants du peuple » (p. 326.)

donc, commenterons nous, pas de passage de plusieurs à un seul, pas d’élection au vote uninominal,

« au contraire, c’est toute la masse des pensées du rêve qui est soumise à une certaine élaboration, ensuite de quoi les éléments qui ont les appuis les plus nombreux et les meilleurs se détachent pour entrer dans le contenu du rêve, un peu comme l’élection par scrutin de liste. » (Ibid., italiques ajoutés.)

Ces métaphores électorales sont des plus intéressantes, puisque on trouve là une des nombreuses références de Freud à la politique et au politique dans L’interprétation du rêve. Mais, hélas!, cela aussi nous devons le laisser de côté. Pour l’instant notons ce que vient d’introduire Freud comme notion tout à fait nouvelle: « c’est toute la masse des pensées du rêve qui est soumise à une certaine élaboration », et on pourrait dire que comme dans toute élection il y a du « brasse-camarade », de la cabale et du ballottage… Le darwinisme freudien est ici bien visible, de même qu’une conception du traitement « en masse » des pensées du rêve, et ça c’est absolument nouveau et fort instructif pour le travail de l’analyste en séance. Je cite Freud une fois de plus :

« Quel que soit le rêve que je soumette à une semblable dissection, je trouve constamment confirmés les mêmes principes, à savoir que les éléments du rêve sont formés à partir de toute la masse des pensées du rêve et que chacun d’eux, par rapport aux pensées du rêve, apparaît déterminé de multiples façons » (p. 326-327, italiques ajoutés).

Pour parvenir à penser ces relations complexes, Freud avait procédé à l’étude ultérieure du rêve de la Monographie botanique ce qui l’avait amené à parler du modèle du métier à tisser – autre façon de penser le travail de rêve ou le travail psychique en général. Il cite alors son auteur préféré, Goethe, qui dans le Faust I écrit :

Une pression du pied met en mouvement mille fils.

Les navettes vont et viennent à vive allure,

Les fils glissent dans qu’on les voie,

Un seul coup donne mille liaisons.

Cette métaphore du tissage me plaît tout particulièrement puisqu’elle comporte tout à la fois la dimension parallèle – les « fils de chaîne »,(1) dans l’image ci-dessous– et la dimension linéaire ou sérielle – le « fil de trame » (2) –. La navette qui transporte le fil de trame traverse les « mille fils » de chaîne qu’une « pression du pied » sur les pédales du métier « met en mouvement », c’est-à-dire réunit ou sépare au besoin. Cette navette est bien faite pour nous rappeler le va et vient incessant entre pensées de rêve et images de rêve.

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Fils de chaîne (1) et fil de trame (2)

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Modèle général de métier à tisser.

La narration détaillée de l’analyse du « rêve des hannetons » servira à illustrer ce qui précède.

*

L’analyse de ce rêve, même partielle, est bien faite pour illustrer comment plusieurs fils disparates, plusieurs « cheminements de pensée », comme Freud les appelle, semblent d’abord s’écarter les uns des autres, mais c’est pour donner lieu à une nouvelle convergence autour d’un ou quelques thèmes centraux, comme l’insatisfaction conjugale de la rêveuse aux hannetons. Il faut toutefois noter qu’une fois de plus Freud avoue que l’analyse de ce rêve n’a pas été « menée jusqu’à son terme ». Et même en ayant exprimé – en bonne logique freudienne – nos doutes quant à la possibilité qu’un rêve soit complètement analysé, on peut dans le cas du rêve des hannetons constater qu’en effet de nombreuses pistes sont restées inexplorées, notamment celle de la cruauté, du sadisme et du meurtre; le sexuel infantile, autrement dit, est encore une fois le parent pauvre puisque l’interprétation qui semble suivre la décomposition du rêve en plusieurs éléments semble se contenter du seul problème de l’insatisfaction sexuelle de la patiente. On n’en tiendra pas rigueur à Freud, puisque le but ici n’était pas de rendre compte de l’analyse de cette patiente, mais d’illustrer le phénomène de la condensation. Condensation dont Freud montrera d’autres aspects avec des exemples de condensations de mots dans les rêves (p. 339 et ss.), qu’il reprendra d’ailleurs plus tard, en 1905, dans son étude du mot d’esprit.

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  • NOTES
  1. Je fais ici référence à l’équivalence proposée par Lacan entre, d’une part, condensation et métaphore et, d’autre part, déplacement et métonymie. Le problème est complexe, parfois même confus parce que, par exemple, au sein même de la linguistique, il n’est pas toujours possible de distinguer clairement entre métaphore et métonymie. Ainsi, plusieurs commentateurs ont pu montrer que le fameux exemple de métaphore proposé par Lacan, tiré du poème de Victor Hugo « Booz endormi » : « Sa gerbe n’était point avare ni haineuse », serait plutôt à considérer comme… métonymie. Erreur pardonnable, vu que la difficulté est inhérente à la linguistique elle-même, mais qui le serait moins si elle servait à faire de la méthode freudienne une méthode de déchiffrement systématique.
  2. Un second point, qui est vraiment… bien secondaire, mais qui manifeste quand même l’à-peu-près des anciens traducteurs, est le suivant : Meyerson traduit  : « nos prédécesseurs ont commis l’erreur de vouloir l’interpréter en tant que dessin ». Où on est porté à penser que le pronom « l’ » renvoie à « rêve ». Tandis que la traduction fidèle du texte allemand dit plutôt : « nos prédécesseurs dans le domaine de l’interprétation du rêve ont commis l’erreur de jugement de voir dans le rébus une composition graphique… » (den Fehler begangen, den Rebus als zeichnerische Komposition zu beurteilen). On voit alors qu’une traduction plus fidèle nous montre Freud soucieux d’établir que le rêve est comme un rébus, mais que ses prédécesseurs n’ont vu dans le rébus que des images dans un assemblage absurde et sans valeur. La comparaison est ici « à tiroirs », si l’on peut dire. On pourrait paraphraser ainsi  : « Le rêve est quelque chose de comparable à un rébus, mais comme mes prédécesseurs, regardant un rébus, n’y ont vu que des images, on comprend mieux pourquoi ils se sont trompés encore plus gravement à propos du rêve. »