40*-Brève récapitulation

Séminaire Penser avec Freud

Année 2021-2022

Chap. VI- Le travail de rêve

Dominique Scarfone

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La discussion fort intéressante que nous avons eue la dernière fois m’a suggéré qu’une brève récapitulation pourrait s’avérer utile avant d’aborder le chapitre VI.
Dans le chapitre II, Freud expose sa nouvelle méthode d’analyse des rêves et, avec le célèbre rêve de l’injection à Irma, il donne un exemple détaillé de la façon dont il procède, dont il peut s’orienter dans la forêt parfois dense de scènes apparemment absurdes. Il nous familiarise ainsi avec certaines caractéristiques du rêve.
Ainsi, dans le chapitre III, il se sent en confiance pour affirmer que les rêves sont des accomplissements de souhaits, ou plus précisément, des accomplissements déguisés de souhaits refoulés.
Au chapitre IV il veut savoir pourquoi l’accomplissement souhait n’est pas la plupart du temps évident. Il observe donc qu’un rêve est toujours déjà déformé, mais pas parce que « quelqu’un » aurait fait exprès de le déformer. Le rêve lui-même est la déformation… Déformation de quoi ? Une réponse peut-être trop rapide serait qu’il s’agit d’une déformation des pensées ordinaires qui sont à l’origine du rêve. Dans ce contexte, Freud utilise le terme de « censure », ce qui pourrait soulever un certain nombre de problèmes si ce terme supposait qu’un « homoncule » censure effectivement le rêve. Tout au long du livre, Freud ne décrit en effet que des processus automatiques, c’est-à-dire non-personnels, à l’œuvre dans la construction du rêve. La phrase déjà citée que l’on retrouve vers la fin du chapitre VI, est très claire à ce sujet : le travail du rêve « ne pense, ne calcule, ne juge absolument pas, mais se borne à ceci : donner une autre forme ». (p. 558).
Cette dernière phrase a suscité des questions légitimes, puisque d’autre part Freud se range de l’avis d’Aristote pour qui rêver, c’est la façon de penser en dormant. Il s’ensuit une distinction nécessairee entre, d’une part, le fait de rêver, et d’autre part le travail du rêve. Le fait de rêver est la manifestation d’un effort de penser qui durant le sommeil prolonge celui de l’état de veille. Le travail de rêve décrit pour sa part les modalités de ce penser nocturne. Autrement dit, le dormeur pense, ou du moins s’efforce de penser (n’oublions pas que le contenu latent du rêve, ce sont des pensées de rêve). Ce qui, dans cet effort de penser, donne lieu à la manifestation étrange qu’est le rêve, c’est le travail de rêve qui entre dans sa production et qui est un pur travail de transformation. L’effort de penser qu’est le rêve comporte donc une étape, le travail de rêve, qui en elle-même n’ajoute pas de nouvelles pensées mais « se borne [à] donner une autre forme ». Comme nous le verrons au chapitre VI, cela donne lieu à des considérations étonnantes sur les pensées de rêve elles-mêmes. Si le travail de rêve ne pense pas, il travaille néanmoins à rendre des pensées présentables en rêve; or, ces pensées peuvent ne pas être du tout visibles dans le rêve manifeste. Cela pourrait-il nous apprendre quelque chose sur les pensées elles-mêmes et sur le rapport entre elles ? Nous y reviendrons.
Le chapitre V porte sur les matériaux et les sources des rêves. Notons que la notion de matériaux concerne, encore une fois, ce qui a servi à construire le rêve manifeste. Ce ne sont donc pas des pensées, mais des restes perceptifs et, si l’on veut, des restes de choses déjà pensées (cela deviendra particulièrement évident à propos des mots dans les rêves).
A- Sources récentes : problèmes, enjeux, souhaits laissés en suspens depuis la veille. Matériaux récents et indifférents : scènes de cette même journée, appelées restes diurnes et utilisées de façon opportuniste, parce qu’elles se prêtent bien à représenter sous une forme sensorielle les idées abstraites qui sont le véritable objet du rêve.
B- Matériaux et sources infantiles. Matériaux : le rêve peut utiliser des scènes infantiles de la même façon qu’il utilise des scènes récentes et triviales comme les restes diurnes. Sources : les désirs infantiles non satisfaits montent à bord lorsque le train est déjà en marche, comme un passager clandestin : les désirs infantiles profitent du processus du rêve, et en dévient le cours (déforment le rêve) encore plus. (Freud y reviendra dans les chapitres VI et VII).
C- Les sources somatiques comme les besoins physiologiques ou les douleurs physiques peuvent également déclencher des rêves lorsque la psyché (toujours un corps-psyché, faut-il rappeler) tente de les traiter sans se réveiller. Mais étant donné la nature matérielle des stimuli, les rêves suivent alors un cours particulier en ce sens qu’ils ne parviennent pas à donner une « autre forme » efficace; ils essaient alors à nouveau puis échouent à nouveau, jusqu’à ce que le rêveur soit forcé de s’occuper de la chose d’une manière plus concrète, en se réveillant… (Note en passant : Freud aurait pu ici, dès 1900 !, décrire la compulsion de répétition.)
D- Une quatrième source de matériaux se trouve dans le milieu social ambiant. Cela donne des « rêves typiques », mais qui, soulignons-le, n’ont de typique que leur contenu manifeste et sont des rêves tout à fait ordinaires sous tous les autres aspects.

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Nous en sommes donc là : grâce à la méthode particulière inventée par Freud, nous savons maintenant ce que visent les rêves ; nous sommes avertis qu’ils sont nécessairement déformés et censurés (il faudra reparler de cette censure) ; nous pouvons discerner d’où et de quel temps proviennent leurs contenus manifestes et latents. La grande question est maintenant : Comment les rêves sont-ils construits ? Quelle sorte de travail la psyché endormie accomplit-elle pour arriver à l’expérience vécue du rêve ? C’est à cette question que le chapitre VI, consacré au « travail de rêve », tentera de répondre.
Lorsqu’on aborde enfin ce grand Chapitre VI on a l’impression que tout ce qui vient avant n’était qu’un prologue à cette étude détaillée du comment du rêve. Il convient donc de suspendre temporairement le pourquoi du rêve afin d’accompagner Freud dans sa démarche de stricte investigation, dans sa recherche de type scientifique portant sur une matière par définition évanescente et qui, pour cette raison, demande une attention toute particulière, s’agissant de décrire en termes clairs ce qui se passe dans le monde psychique par essence invisible. Cette suspension du pourquoi en faveur du comment, c’est ce qui est demandé de tout chercheur. Les pourquoi, c’est-à-dire la causalité, la motivation, sont des questions pertinentes, mais elles le sont surtout à propos de la vie en société, de la vie relationnelle, des conduites intentionnelles. Or, avec le rêve, nous avons affaire à un monde clos, « désafférenté », c’est-à-dire pratiquement exempt de stimuli du côté sensoriel et paralysé du côté de la motricité. L’appareil fonctionne donc dans un état de relatif isolement par rapport au monde environnant. C’est l’autisme du rêve. Cela veut dire que la question du pourquoi ne se posera qu’au réveil quand seront rétablis les ponts avec le monde environnant et que le rêveur cherchera à insérer cet étrange événement nocturne dans la continuité de la vie psychique éveillée. Alors, pourra se poser la question de pourquoi avoir rêvé cela. Pour le moment, suivons patiemment Freud à propos du comment.

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