28-POUR VISUALISER LA CLÔTURE…

En présentant les questions de métapsychologie à travers le modèle des systèmes vivants autopoïétiques avec leurs clôtures opérationnelles respectives, on pourrait sembler parvenir à une difficulté. Ainsi, nous posons que l’organisme vivant qu’est le corps humain, dans son aspect purement somatique, est un système autopoïétique possédant une clôture opérationnelle : l’enveloppe qu’est la peau, par exemple. Mais nous avons vu aussi qu’un système peut représenter l’environnement pour un autre système. De sorte que le soma peut être considéré comme l’environnement du système psychique dans son ensemble.

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Nota bene – Pour éviter tout malentendu, notons que le rapport entre un système et son environnement n’est pas un rapport de contenant à contenu. Un système peut être un environnement pour un autre système et vice-versa. La représentation graphique ne devrait donc pas nous induire à penser en termes de contenant-contenu, même si nous employons des cercles insérés dans des cercles plus grands.

Mais alors, demandera-t-on, quel est le sens de ces cercles et de leurs emboîtements? Pourquoi représenter les choses ainsi?

Ma réponse, c’est que nous sommes nécessairement dans le domaine de l’analogie et que, d’un point de vue que je dirais « naïf », le monde extérieur semble en effet contenir le corps-soma et celui-ci contenir le corps-psyché, qui à son tour contient le moi… Ce sont là des exemples de ce que Arendt, citant Kant1, appelle les « semblants  naturels et inévitables », qui persistent même lorsque la raison critique a compris qu’ils ne reflètent pas les faits réels. Ainsi, on a beau savoir que le soleil ne se « couche » pas vraiment, l’illusion visuelle du coucher de soleil est insurmontable. Dés lors, nous ne demanderons en personne de dire, devant un beau coucher de soleil,: « As-tu vu le magnifique effet visuel de la rotation de la terre sur son axe ?». De la même façon, nous sommes portés à dire que nous avons des idées dans la tête, mais nous savons bien qu’aucune dissection ne trouvera jamais une idée à l’intérieur de la boîte crânienne… et que la pensée est « incarnée » dans le sens où elle n’engage pas que le cerveau, mais le corps tout entier avec les différents sens. Mais tout comme pour le coucher du soleil,, nous ne nous en voudrons pas de continuer à visualiser la psyché comme étant « dans » le soma, et celui-ci « dans » le monde etc. Il faudra cependant se rappeler de temps à autre que ce sont là des raccourcis de la pensée, commodes pour représenter de manière simple des faits beaucoup plus abstraits et complexes.

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Nous aurions donc, à première vue, une sorte d’emboîtement semblable à ceci:

https://avecfreud.dscarfone.com/wp-content/uploads/2020/04/Fig.1-2020-03-16-14-06.pdf

Figure 1

Dans ce schéma, le système du corps somatique a pour environnement le monde environnant. Mais à son tour il constitue l’environnement pour le système psychique dans son ensemble (la psyché-corps, pour être plus exact), qui lui-même devient l’environnement immédiat du système qui s’est différencié en son sein, c’est-à-dire le moi.
Mais on voit tout de suite une contradiction apparaître: le moi se retrouverait au centre d’une série d’emboîtements et donc au point le plus éloigné possible d’un contact avec le monde environnant. Or nous disons, depuis Freud, que le moi est un être de surface, s’étant différencié du ça de par son contact avec le monde environnant, et que ce moi est lié intimement à la fonction de perception-conscience. D’autre part, toujours selon Freud, le moi est avant tout un moi corporel. Dans notre diagramme, le moi semblerait au contraire plutôt isolé et loin du monde extérieur; sa clôture ptolémaïque se ferait essentiellement par rapport à la psyché, loin du soma et du monde extérieur. … Nous avons donc un problème à résoudre!
Comment concilier la conception freudienne du moi – que nous partageons – avec les rapports système/environnement propres au modèle autopoïétique qui semblent s’emboîter les un dans les autres ?
La solution est en fait assez simple et en toute concordance avec la pensée de Freud qui nous enseigne que « psyché est corporelle » et que « le moi est avant tout un moi corporel ». Il s’agit simplement, nous inspirant de Jean Laplanche (voir plus loin), de ne pas concevoir les divers emboîtements comme étant concentriques (figure 1 ci-dessus), mais de les poser plutôt comme tangentiels, comme illustré dans la figure 2:

https://avecfreud.dscarfone.com/wp-content/uploads/2020/04/Fig.2-2020-03-16-14-06.pdf

Figure 2

Dans cette figure, je n’ai pas tracé le cercle « monde environnant », mais l’ai seulement indiqué comme faisant face aux systèmes emboîtés soma-psyché-moi. On verra bientôt pourquoi. Le point de tangence, celui où tous les cercles se touchent, c’est le point où le monde extérieur et l’appareil de perception-conscience interagissent, de sorte que le moi et la psyché sont bien ancrés dans le corps sensitif et moteur, et celui-ci est bien en contact avec le monde extérieur.
Notons que ce deuxième diagramme représente l’état « achevé », c’est-à-dire consécutif à la clôture opérationnelle (« ptolémaïque ») du moi. Or, selon Freud – et selon le modèle transductif également –, il n’y a au début pas de moi différencié de l’inconscient. C’est la perception, suivie de la transduction et ses échecs qui donnent d’un côté un moi et de l’autre un refoulé. Il nous faut donc modéliser plus en détail cet aspect de la clôture opérationnelle.
Prenons pour commencer le seul diagramme représentant la psyché-corps:

https://avecfreud.dscarfone.com/wp-content/uploads/2020/04/Fig.3-2020-03-16-14-06.pdf

Figure 3

Dans cette figure, nous voyons un système pour le moment indifférencié exposé à l’impact du monde extérieur en tant que celui-ci est surtout formé par l’autre humain, et surtout sa part non-familière, la chose. Pour le dire autrement encore, l’extérieur, le monde environnant qui compte, est constitué par du sexuel étranger, qui constitue la part non traduisible, non assimilable du message de l’autre. En effet, alors que pour un système considéré du point de vue strictement biologique le monde environnant c’est le monde entier, voire l’univers, pour l’humain en tant qu’objet de la psychanalyse, ce monde est surtout composé des autres humains et en particulier de ceux qui nous sont proches. C’est d’eux qu’émane ce qui est indiqué comme l’impact de l’autre.

Cet impact est par essence traumatique, c’est-à-dire que si nous recourons à une troisième image pour représenter la chose visuellement, cet impact ouvre, au moins temporairement, une brèche, une béance, dans le système psyché-corps. Je représente cette béance graphiquement pour les besoins de la cause, mais il vaut la peine d’insister sur ceci que, en termes psychiques, il s’agit de la confrontation à l’énigme véhiculée par le message de l’autre. La béance en question, c’est essentiellement une béance de sens, la confrontation à l’énigme radicale du Sexuel qui crée une brèche dans la mutualité infans-adulte, mutualité plus ou moins réussie en termes d’attachement.
Représentons donc cette brèche ainsi:

https://avecfreud.dscarfone.com/wp-content/uploads/2020/04/Figure4B-2020-03-16-14-06.pdf

Figure 4

La psyché-corps ainsi atteinte, ainsi « ébréchée », est toutefois un système vivant, de sorte que ses mécanismes autopoïétiques d’auto-réparation – dans le cas présent, mécanismes de tra(ns)duction, de création de sens – entrent aussitôt en action. Sans surprise, je fais donc appel ici à nouveau au mécanisme de traduction/refoulement (cf. la lettre 52: chaque traduction a une face traductive et une face refoulante). Ce mécanisme parviendra à maintenir le système avec sa clôture opérationnelle, mais au prix d’une modification importante à l’interne: une différenciation au sein de la psyché-corps entre d’une part un moi (fait de la part réussie des traductions) et d’autre part un inconscient refoulé (restes non-traduits) :

https://avecfreud.dscarfone.com/wp-content/uploads/2020/04/Fig.5-2020-03-16-14-06.pdf

Figure 5

Le moi se présentera ainsi comme ce sous-système au sein de la psyché-corps qui vient en quelque sorte colmater la brèche due à l’impact de l’autre. Il le fera d’autant mieux qu’il empruntera à l’image de l’autre le modèle sur lequel il se formera, en plus d’être en partie « modelé », pour ainsi dire, par les effets de l’identification primaire effectuée par cet autre. C’est ainsi que la clôture opérationnelle constitutive du moi se trouvera à obturer la brèche traumatique de la psyché entière. Ce moi, que nous pouvons continuer à penser comme ensemble « bien frayé » et ayant un effet d’inhibition, dès qu’il existe, se présente à l’avant-plan de l’organisation psychique, avec le refoulé en arrière-plan, et ignorant en général son ancrage corporel, du moins tant que les besoins vitaux ne se font pas sentir. Mais comme on le voit, le moi reste un moi-corps, en contact tant avec le soma (aspect purement anatomique du corps) qu’avec le monde extérieur. Mais ici, nous modifions légèrement la figure 2 pour préciser que la naissance du moi signifie simultanément la naissance de l’inconscient refoulé, marqué « Ics » dans la figure 6:

https://avecfreud.dscarfone.com/wp-content/uploads/2020/04/Fig.6B-2020-03-16-14-06.pdf

Figure 6

Dans ce modèle – qui ne sert qu’à rendre présentable visuellement des processus qui n’ont rien de visible – le moi se présente comme le premier point de contact avec le monde extérieur, donc comme l’élément qui représente l’individu tout entier et qui, tout tourné qu’il est vers le perçu (ce qui inclut l’image de soi), peut ignorer tant son ancrage somatique que sa place minoritaire dans la psyché essentiellement inconsciente (le cercle représentant le moi dans ces figures devrait en réalité être beaucoup plus petit proportionnellement). Le moi finit ainsi par se croire comme le tout de la personnalité psychique ou en tout cas comme son centre. C’est en ce sens qu’on peut parler de clôture ptolémaïque: le moi se croit au centre du psychique tout comme la Terre (et les terriens) se croyaient au centre du système solaire dans le modèle astronomique de Ptolémée. Cela jusqu’à ce que lapsus, actes manqués, rêves et symptômes viennent lui faire soupçonner qu’il y a « autre chose. C’est ce qui a amené Freud à s’inscrire à la suite de Copernic!

Bien que ce ne soient là que des images servant d’illustration graphique à ce qui n’est que processus et non structures, il reste que l’effort de nous représenter visuellement les choses nous a alerté contre une possible méprise qui consisterait à s’imaginer un emboîtement d’ensembles concentriques. Nous venons de voir que pour rester conséquents avec la description verbale que nous faisons des divers systèmes (corps, psyché, moi…) et de leurs relations il nous a fallu imaginer un rapport tangentiel entre les systèmes emboîtés, par opposition à un rapport concentrique. Chose intéressante, cette distribution tangentielle, ce point où les divers systèmes se touchent, nous indique un fait qui est tout à fait conséquent avec l’idée que l’impact de l’autre s’exerce simultanément sur tous les systèmes (sur le corps, sur la psyché inconsciente, sur le moi): autrement dit, il n’y a pas de passage séquentiel de l’effet du monde extérieur.

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Il y a lieu de pousser plus loin la réflexion sur cette relation « tangentielle ». Précisons tout de suite qu’elle nous a été inspirée par des diagrammes analogues introduits par Laplanche dans les volumes I et III de la série des Problématiques puis repris dans ses Nouveaux fondements pour la psychanalyse. Ainsi, Laplanche écrit-il:

« Corps, système psychique, moi, sont dans une relation complexe qui ne saurait être tranchée par un “ou bien, ou bien”. On peut lire ces différents niveaux emboîtés les uns dans les autres, chacun à l’image de l’autre, chacun reflect, peut-être microcosme de l’autre. » 2

On voit que déjà, avec une expression comme « chacun microcosme de l’autre », on est dans un rapport système/environnement propre aux systèmes autopoïétiques. Et Laplanche poursuit:

« Nous sommes là dans le domaine de l’analogie, mais pourtant c’est un emboîtement qui n’est pas simple analogie. Le système nerveux n’est pas simplement un petit corps, il est une partie spécialisée du corps. Et le moi surtout, dans sa relation au corps, n’est pas cette image concentrée de la totalité, ce reflet de la réalité qu’il voudrait être ; le moi (il faut bien en parler comme d’un personnage) se veut fonction de synthèse.  Mais il n’est que partie et cette synthèse qu’il veut opérer sans cesse par force, il l’opère aussi bien par exclusion de ce qui refuse de se laisser englober, que par inclusion de ce qu’il peut s’assimiler. Il exclut de lui tout ce qui est incapable de se plier à cette “compulsion à la synthèse” (le terme est de Freud), il exclut de lui, justement par le refoulement, ce qu’il ne peut inclure dans sa totalité. » 3

Ce rapport analogique, mais pas seulement analogique, ces inclusions et exclusions, comment [se] les représenter? Laplanche poursuit:

« On a donc un emboîtement de ces différents niveaux mais aussi, en certains points, des sortes de coalescences. Ainsi, ce que Freud désigne comme “système Perception-Conscience” doit être conçu comme situé à la périphérie, à la limite aussi bien du corps que du moi. Ce qui nous invite à imaginer, simplement à titre d’appui temporaire, des sortes d’emboîtements tangentiels. » 4

https://avecfreud.dscarfone.com/wp-content/uploads/2020/07/PastedGraphic-2020-03-16-14-06.pdf

Ce rapport de tangentialité, qui se trouve donc à rendre compte d’ un rapport d’analogie, mais est en même temps plus qu’une analogie, nous aide à penser un certain nombre de choses.

1- Tout d’abord, il nous fait faire l’économie du problème « corps/esprit » ou « corps/psyché ». Dans cette conception tangentielle, on n’a pas à se demander comment la psyché « naît » du corps, tout simplement parce qu’il n’y a pas de « naissance » de la psyché à partir du corps. L’organisme, ou si l’on préfère: l’être humain, est d’emblée bio-psychique, et rien n’atteint la psyché sans passer par le système de perception-conscience qui est à la fois système par rapport au corps biologique et système par rapport à la psyché.

2- Comme corollaire à cette première observation, se dissout également le problème de comment se produit l’étayage du sexuel sur l’auto-conservation. Le point de tangence se trouve ici bien nommé, puisque c’est bien là où le corps est « touché », tant matériellement que métaphoriquement, que s’opère cette tangence (« toucher » se dit tangere en latin). Ses divers systèmes se touchent, et les points où se produit cette tangence sont aussi des points par où il sont touchés par l’impact de l’autre.

3- Ce point de tangence correspond à ce qui dans la théorie des systèmes autopoïétiques est appelé « couplage structurel ». En effet, si chaque ovale dans le diagramme ci-dessus est, selon le mot de Laplanche, un microcosme pour l’ovale plus petite qu’elle entoure, ce microcosme pourrait être aussi nommé « environnement » ; nous retrouvons là le rapport système/environnement dont nous avons mentionné qu’il possède des couplages structurels par lesquels une certaine interaction est possible, puisque, bien que distincts, système et environnement sont inséparables et, pourrait-on dire, ont besoin l’un de l’autre. Le couplage structurel peut être conçu comme ce processus qui permet l’établissement d’un rapport non destructeur entre système et environnement.

4- Comme déjà discuté au début de ce chapitre, la tangence nous dispense de considérer l’emboîtement comme un rapport de contenant à contenu. Rien, sinon la commodité de l’analogie, ne nous oblige de représenter les cercles comme « emboîtés ». Je pense ainsi à Lacan avec les trois anneaux – du Symbolique, de l’Imaginaire et du Réel –, qui sont « noués » ensembles de sorte que si on ouvre un des anneaux les deux autres sont dénoués automatiquement (c’est le « noeud borroméen »). Est ainsi évitée l’analogie du contenant, mais ce n’est que pour la remplacer par celle des noeuds borroméens dont tant d’élèves de Lacan se sont échinés à étudier les propriétés comme si c’était la chose même… Alors, analogie pour analogie, je préfère celle qui nous rappelle que « psyché est corporelle; n’en sait rien » 5.

NOTES

  1. Hannah Arendt, The Life of the Mind, Harcourt, Brace & Co. 1978, pp. 38-39.
  2. J. Laplanche, Problématiques, vol. I, L’angoisse, Paris, PUF, 1980, p. 223.
  3. Ibid.
  4. Ibid. italiques ajoutés par moi.
  5. Françoise Coblence, (2010) La vie d’âme. Psyché est corporelle. Rev. Française de psychanalyse, vol. LXXIV, n°5.