26B- Remarques à la suite du texte de R. Simpson : Paradigme, pensée inductive, déductive et transductive.

Piaget a observé le mode de pensée qu’il a nommé « transductif » dès son ouvrage La représentation du monde chez l’enfant – que je cite au chapitre suivant – et dont la description correspond parfois terme à terme avec celle que fait Agamben du paradigme. Ainsi, pour Agamben, « Le paradigme est une forme de connaissance ni inductive ni déductive, mais analogique, qui procède de singularité en singularité ». Piaget, de son côté, écrit que l’enfant au stade de pensée pré-opératoire utilise « le raisonnement transductif qui conclut du singulier au singulier ».

Piaget situe le transductif au stade de pensée pré-opératoire, et dans une logique de développement intellectuel de l’enfant, cela pourrait faire penser à un mode de pensée destiné à être dépassé, supplanté, mais tout de même conservé dans ce que Piaget appelle un « emboîtement hiérarchique », dans lequel on peut reconnaître le processus d’Aufhebung décrit par Hegel, et que l’on traduit parfois par : « dépassement-conservation ». Dépassés, donc, mais non abolis: l’expérience montre en effet la coexistence de divers modes de pensée pouvant être activés ou réactivés selon les circonstances.

Le processus de dépassement conservation nous intéresse particulièrement en psychanalyse puisque c’est notre expérience courante que de voir fonctionner la psyché selon des processus distincts, notamment en processus primaire et secondaire. On peut dire, me semble-t-il, que les modes de pensée inductif, déductif, est transductif sont en réalité toujours à l’œuvre. Rappelons que le mode déductif peut-être considérée comme l’approche dogmatique, tandis que le mode inductif serait un mode par projection ; quant au mode transductif on peut l’assimiler a la logique associative-dissociative.

Considérant ici le fait qu’une démarche scientifique aura recours probablement à ces trois modes de pensée, et on retrouvera d’ailleurs chez Freud, à la première page de son texte «Pulsions et destin de pulsions», une description qui sans nommer ces trois procédés les représente néanmoins.
Citons cette page:

« Nous avons souvent entendu soutenir l’exigence selon laquelle une science doit être édifiée sur des concepts fondamentaux clairs et strictement définis. En réalité, aucune science, pas même les plus exactes, ne commence par de telles définitions. Le véritable début de l’activité scientifique consiste bien plutôt dans la description de phénomènes, qui sont ensuite groupés, ordonnés et intégrés dans des ensembles. Dans la description déjà, on ne peut éviter d’appliquer au matériel certaines idées abstraites que l’on puise ici ou là, certainement pas dans l’expérience nouvelle. De telles idées — les concepts fondamentaux ultérieurs de la science — sont, dans l’élaboration future du matériau, encore plus indispensables. Elles doivent comporter d’abord une certaine mesure d’indétermination : il ne peut être question de cerner clairement leur contenu. [Freud semble ici décrire le processus transductif.] Aussi longtemps qu’elles se trouvent dans cet état, on se met d’accord sur leur signification en renvoyant de façon répétée au matériel de l’expérience auquel elles semblent empruntées, mais qui, en réalité, leur est soumis. Elles ont donc, en toute rigueur, le caractère de conventions, encore que tout dépende du fait qu’elles ne sont tout de même pas choisies arbitrairement, mais au contraire se trouvent déterminées par des relations significatives au matériau empirique, relations qu’on croit deviner avant même de pouvoir en prendre connaissance et en faire la démonstration. Ce n’est qu’après une exploration plus approfondie du domaine phénoménal en question, que l’on peut aussi en saisir plus strictement les concepts fondamentaux scientifiques et les modifier progressivement pour les rendre, dans une large mesure, utilisables et en même temps exempts de toute contradiction [Freud semble ici décrire le processus inductif]. C’est alors qu’il peut être temps de les enfermer dans des définitions. [Freud semble ici décrire le début possible du mode déductif.] Mais le progrès de la connaissance ne souffre pas non plus une rigidité des définitions. Comme l’exemple de la physique l’enseigne de manière éclatante, mêmes les “concepts fondamentaux” qui ont été fixés dans des définitions subissent un constant changement de contenu.

Un tel concept fondamental conventionnel, provisoirement assez obscur, mais dont nous ne pouvons pas nous passer en psychologie, est celui de pulsion [Donc encore lié au mode transductif ou paradigmatique au sens d’Agamben] . » 1

On a donc l’impression de voir la présence implicite des trois modalités de la pensée dans cette conception de la formation de concepts selon Freud. Et de fait, ne peut-on pas dire que même dans les sciences dites « dures », le chercheur a nécessairement recours aux trois modalités ? D’une nébuleuse  d’observations, avec les idées « indéterminées » qui les accompagnent au début, le chercheur parvient à formuler une inférence par laquelle il réunit ses observations dans un même ensemble. Il « projette » ainsi une idée unificatrice: c’est la pensée inductive. Mais à présent il doit revenir avec cette idée vers chacune de ses observations et vérifier plus en en détail si elle tient la route, s’il y a des exceptions, si une variation observée lui permet ou non de conserver l’idée etc.

Si l’idée passe le test des vérifications/falsifications, alors on peut dire qu’elle se solidifie en une loi générale à partir de laquelle on peut tirer d’autres conclusions sur le mode de la déduction: si… alors… Mais comme le rappelle Freud, même dans ce cas il pourra arriver que de nouvelles observations obligent à une remise en examen de la loi générale.

Ce qu’il faut à présent souligner c’est que la manière inductive puis déductive, visant à établir des lois générales se prête bien à la recherche scientifique portant sur des matières inertes ou, à la limite, sur le monde non-humain. Dans le monde humain on peut aussi tenter d’établir des lois générales, des probabilités par exemple, mais qui ne diront jamais rien de sûr sur tel ou tel individu pris isolément. Le travail de recherche avec des sujets humains sera donc, me semble-t-il, essentiellement de nature transductive, c’est-à-dire exploratoire, allant de proche en proche, du singulier au singulier, sans compter que le chercheur sera lui-même modifié par la rencontre avec le sujet humain. Déjà le vivant en général ne se laisse pas facilement manipuler n’étant vivant que parce qu’autonome, régi par ses propres lois internes. Le sujet humain n’est pas seulement vivant, il est aussi un centre d’action. Il y a donc nécessairement conflit entre la manière inductive/déductive d’étudier des objets et l’étude par le sujet-chercheur d’autres sujets. Ici s’impose plutôt l’étude exploratoire, l’accompagnement transductif, du singulier au singulier. 2

La connaissance psychanalytique est donc une connaissance d’accompagnement, ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas d’effet pratique. La progression transductive signifie au contraire qu’il y a propagation à partir d’un « germe », ce qui nous renvoie à la notion de séduction, d’implantation du sexuel par l’effet du message de l’autre. La connaissance analytique ne s’obtient que du fait de l’offre d’analyse qui produit une réouverture de l’originaire et peut ainsi remettre en marche les processus qui s’étaient enfermés dans des boucles de répétition. Boucles de répétition qui peuvent d’ailleurs fonctionner de manière projective (sous le modèle de l’« induction ») et/ou « dogmatique » (modèle de la déduction), comme dans la certitude délirante, mais sans que soit actif le passage continu et souple d’une modalité à l’autre. Ainsi, dans la pensée paranoïaque il y a une inférence qui acquiert vite une qualité de certitude inébranlable à partir de laquelle le paranoïaque se met à déduire toutes sortes de conclusions dans une construction de plus en plus complexe destinée à endiguer une excitation dont il ne veut rien savoir. Et il n’y a rien que la pensée paranoïaque déteste autant que la nébuleuse de la transduction, puisque celle-ci exige de tolérer l’incertitude et la remise en question renouvelée de l’ordre rigide constitué à partir d’un noyau ou « germe » délirant.

  1. Freud, « Pulsion et destins de pulsions », (1915), OCFP, vol. XIII, Paris, PUF, p. 165-166.
  2. L’énoncé concernant la découverte des processus primaires par l’étude du rêve est sans doute un exemple semblant contredire ce que je viens de dire. N’est-ce pas là une loi générale, puisque les processus primaires sont un acquis généralisable concernant la pensée non-consciente telle qu’on peut la connaître à travers rêves, symptômes, création littéraire etc. C’est vrai, mais d’une part, cela est une généralisation concernant le mode de penser et non ce que l’on pense. Elle est du même ordre que la mention des processus inductifs, déductifs ou transductifs, et on peut même mettre en relation processus primaires et transduction: propagation de proche en proche. Cela nous rappelle que nous travaillons à comprendre la psyché avec des instruments… psychiques!