26A- Richard Simpson: Le paradigme selon Agamben

Giorgio Agamben est un philosophe italien contemporain qui travaille à l’aide de paradigmes 1. La façon dont Agamben utilise les paradigmes nous aide à mieux comprendre pourquoi Freud écrit « Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination. » En ce qui concerne la pensée paradigmatique le mot le plus important dans cette phrase est « indétermination ». Agamben soutient que le travail avec les paradigmes est un moyen d’aller de l’avant pour les sciences humaines. En termes d’épistémologie de la psychanalyse, Loewald a décrit la psychanalyse comme « la gênante exclue (outcast) des sciences naturelles du XIXe siècle » et en tant que « exclue », elle a eu une position ambiguë comme discipline. Le statut épistémologique des théories psychanalytiques a été depuis toujours en débat constant. La version d’Agamben du paradigme donne une autre façon de penser les catégories d’exemple et de généralisation.

Je vais d’abord citer (Agamben 2008, p. 34) les caractéristiques générales d’un paradigme selon Agamben et ensuite élaborer sur ces caractéristiques:

l) Le paradigme est une forme de connaissance ni inductive ni déductive, mais analogique, qui procède de singularité en singularité.

2) En neutralisant la dichotomie entre le général et le particulier, il substitue à la logique dichotomique un modèle analogique bipolaire.

3) Le cas paradigmatique devient tel en suspendant et, en même temps, en exposant son appartenance à l’ ensemble, de sorte qu’il n’ est jamais possible de séparer en lui exemplarité et singularité.

4) L’ensemble paradigmatique n’est jamais présupposé aux paradigmes, mais leur reste immanent.

5) ll n’y a pas, dans le paradigme, une origine ou une arché : tout phénomène est l’ origine, toute image est archaïque.

6) L’historicité du paradigme ne réside ni dans la diachronie ni dans la synchronie, mais dans un croisement entre les deux.

La plupart d’entre nous connaît le mot paradigme dans le célèbre livre de Thomas Kuhn La structure des révolutions scientifiques (1970). Cependant, Kuhn a utilisé le concept de deux différentes façons. Le premier sens du paradigme est celui qui nous est familier: « ce que les membres d’une certaine communauté scientifique donnée possèdent en commun, c’est-à-dire l’ensemble des techniques, des modèles et des valeurs auxquels les membres de la communauté adhèrent plus ou moins consciemment.» (Agamben 2008, p. 11.)

Le deuxième sens du paradigme fait référence à « un simple élément [d’un] ensemble… qui en faisant fonction d’exemple commun, se substitue aux règles explicites et permet de définir une tradition de recherche spécifique et cohérente. » (Agamben, 2008, 11). Comme l’affirme Agamben, dans la deuxième sens « (un) paradigme est simplement un exemple, un cas singulier qui, grâce à sa répétabilité, acquiert la capacité de modeler tacitement le comportement et les pratiques de recherche des savants. À l’empire de la règle comme canon de scientificité succède ainsi celui du paradigme, à la logique universelle de la loi, la logique spécifique et singulière de l’exemple. Et lorsqu’un ancien paradigme est remplacé par un nouveau, incompatible avec lui, il se produit alors ce que Kuhn appelle une révolution scientifique. » (Agamben 2008, 12).

Chez Foucault, Agamben voit des notions comme le « panopticon» qui fonctionnent comme des paradigmes mais ne sont pas nommées comme telles. Le paradigme, plutôt qu’ayant la logique de la métaphore, a la logique de l’allégorie. Il est « un cas singulier qui n’est isolé du contexte dont il fait partie que dans la mesure où, en présentant sa propre singularité, il rend intelligible un nouvel ensemble dont il constitue lui-même l’homogénéité. » (Agamben 2008, 19)

L’idée de paradigme en termes de sa logique a ses racines dans Aristote et Platon. Alors que la logique de l’induction procède du particulier à l’universel et la logique de la déduction procède de l’universel au particulier, ce qui définit le paradigme est une troisième espèce de mouvement paradoxal, qui va du particulier au particulier.
La logique de l’analogie perturbe la logique du dichotome: particulière/universelle; forme/contenu; légalité/exemplarité, etc. L’analogie ne fait pas une synthèse plus élevée des dichotomies mais transforme les dichotomies en un champ traversé par des forces polarisées. L’exemple ne peut pas être subsumé en une seule généralisation; dans le paradigme, des exemples ont été mis dans un ensemble mais leur hétérogénéité reste toujours. Agamben déclare: « En ce sens, il est impossible, dans un exemple, de séparer clairement sa paradigmaticité, sa capacité à valoir pour tous, du fait qu’il est un cas particulier parmi d’autres » (Agamben 2008, 22).
Élaborant sur les observations d’Aristote et de Kant, il déclare que « le paradigme implique un mouvement qui va de la singularité à la singularité et, qui sans jamais sortir de celui-ci, transforme tout cas singulier en un exemple de règle générale qu’il n’est jamais possible de formuler être a priori » (Agamben 2009, 24).

Pour illustrer la nature d’un paradigme particulier, Agamben utilise le travail d’Aby Warburg, qui a créé une collection de panneaux auxquels il a attaché une collection d’images, y compris des reproductions d’œuvres d’art ou de manuscrits, photographies découpées dans la presse ou photos prises par Warburg qui référent souvent à un thème unique. La Nymphe, le panneau 46 de Warburg, est composé de 27 images, dont chacune est d’une façon ou d’une autre en relation au thème qui donne son nom de « Nymphe » à l’ensemble. Ces images incluent une fresque de Ghirlandaio, un bas-relief romain en ivoire, une sibylle de la cathédrale de Sessa Aurunca, un détail d’une fresque de Botticelli, la photographie d’une paysanne de Settignano prise par Warburg lui-même et ainsi de suite. Le panneau 46, La Nymphe, n’est pas une histoire de la nymphe ou un thème iconographique sur la « figure d’une femme en mouvement ». La nymphe est le paradigme dont les nymphes singulières sont les exemplaires, ou, plus exactement, selon l’ambiguïté constitutive de la dialectique platonicienne, la nymphe est le paradigme des images et les images singulières les paradigmes de la nymphe ». (Agamben 2008, 32)

https://warburg.library.cornell.edu/panel/46

Agamben lui-même travaille par paradigmes tels que « l’homo sacer et le camp de concentration, le «musulman» et l’état d’exception… (qui) ne sont pas des hypothèses par lesquelles j’entendais expliquer la modernité, en la ramenant à quelque chose comme une cause ou une origine historique. Au contraire, comme leur multiplicité même aurait pu le laisser entendre, il s’agissait chaque fois de paradigmes; et leur objectif était de rendre intelligible un série de phénomènes, dont la parenté avait échappé ou pouvait échapper au regard de l’historien ». (Agamben 2008, 35).
Revenons maintenant au célèbre commentaire de Freud sur le statut épistémologique de la pulsion:

« La doctrine des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination. Nous ne pouvons, dans notre travail, faire abstraction d’elles un seul instant, et cependant nous ne sommes jamais sûrs de les voir distinctement. Vous savez comment la pensée populaire s’en tire avec les pulsions. On postule des pulsions aussi nombreuses et aussi diverses qu’on en a précisément besoin—une pulsion de valorisation, d’imitation, de jeu, de sociabilité, et beaucoup d’autres encore. Pour ainsi dire, on les accueille, on laisse faire à chacune son travail particulier, et ensuite on les congédie. Nous avons toujours pressenti que derrière ces nombreuses petites pulsions d’emprunt se cache quelque chose de sérieux et de violent dont nous voudrions nous approcher prudemment. » (Freud, Oc. vol. XIX, 178)

Dans la description de Freud des pulsions comme « des entités mythiques, grandioses dans leur indétermination » nous avons une idée de quelque chose derrière chacun des exemples de Freud qui n’est pas visible en tant que tel. Si nous acceptons qu’il n’y ait pas de chose généralisable et déterminée par un ensemble de règles derrière tous ces exemples, cette qualité d’indétermination peut être vue comme une sorte de positivité. Ce qui est « derrière ces nombreuses petites pulsions d’emprunt » n’est pas une chose « spécifiable », mais c’est la série d’exemples elle-même qui est de l’ordre du paradigme.

Dans la même veine, regardons la description de la libido par Freud dans la psychologie de masse comme un autre exemple de la pensée paradigmatique non thématisée chez Freud:

« Libido est une expression provenant de la doctrine de l’affectivité. Nous appelons ainsi l’énergie, considérée comme grandeur quantitative – quoique pour l’instant non mesurable -, de ces pulsions qui ont à faire avec tout ce que l’on peut regrouper en tant qu’amour. Le noyau appelé par nous amour est formé naturellement par ce qu’on nomme d’ordinaire amour et que chantent les poètes, l’amour entre les sexes avec pour but l’union sexuée. Mais nous n’en séparons pas ce qui, par ailleurs, participe du nom d’amour, d’une part l’amour de soi, d’autre part l’amour pour les parents et pour l’enfant, l’amitié et l’amour pour les hommes en général, pas plus que le dévouement à des objets [Gegenstand] concrets et à des idées abstraites. Notre justification réside en ce que l’investigation psychanalytique nous a enseigné que toutes ces tendances sont l’expression des mêmes motions pulsionnelles qui, entre les sexes, poussent à l’union sexuée, dans d’autres circonstances sont certes écartées de ce but sexuel ou empêchées d’atteindre celui-ci, mais n’en conservent pas moins assez de leur essence originelle pour maintenir reconnaissable leur identité (sacrifice de soi, tendance au rapprochement) » (Freud OC. vol XVI, 29).

Quand Freud déclare « toutes ces tendances sont l’expression des mêmes motions pulsionnelles… mais n’en conservent pas moins assez de leur essence originelle pour maintenir reconnaissable leur identité», Freud voit la libido comme «immanente» dans les nombreux cas d’amour variés. Cela résonne avec Agamben: « le groupe paradigmatique n’est jamais présupposé par les paradigmes; il est plutôt immanent en eux. » C’est comme si Freud disait: « Voici un exemple de libido au travail dans l’amour mais il y a ces autres exemples et même des exemples où le cours de l’amour est détourné, mais ils sont toujours, en quelque sorte, des exemples de libido. » Bien que l’union sexuelle pour Freud semble être le principal exemple, ce n’est pas la définition de la libido. Ainsi, il existe de nombreux exemples de libido, mais aucune généralisation fixe de la libido en tant que telle.
Richard Simpson

  1. Agamben G. (2008). Signatura Rerum, sur la méthode, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin.