L’expression « l’être en question » ne vise pas ici une interrogation philosophique sur l’être. Elle désigne surtout un être qui questionne, se questionne et « se remet en question »; poussant plus loin, on peut dire qu’est ainsi remis en question le concept même d’être, mais n’ayant pas les compétences voulues pour m’avancer sur ces aspects philosophiques, je soulignerai surtout que dans l’expression « être en question », c’est le « en question » qui est central. Le mot « être », pour sa part, désignera non une entité métaphysique, mais la vie psychique, le système vivant psychique, le réseau mnésique postulé par Freud dans son Projet (voir le texte d’introduction au séminaire). On pourrait objecter qu’avec « système vivant » on tombe, sinon dans l’essentialisme, du moins dans la substance; en réponse à cela, je renvoie à la définition très minimaliste que j’ai donnée du mot « système » dans le texte d’introduction, en me fondant sur la théorie des systèmes vivants autopoïétiques. Pour le dire en deux mots, il y a système (et donc aussi environnement) dès qu’il y a une ligne, une limite qui marque une différence. En poussant un peu plus loin la logique de ce mode de penser, on trouve que ce qui est déterminant, c’est en fait la ligne de démarcation elle-même et non un ensemble qu’elle encerclerait dans un rapport contenant/contenu… Nous aurons l’occasion de revenir sur cet aspect plus tard, puisque j’ai l’intention de proposer, en parlant du moi, quelques idées sur la notion de « surfaces ». Des surfaces, dirai-je tout de suite, dont il n’y a pas vraiment à se demander s’il y a quelque chose « en dessous »…
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À l’être en question, on peut prêter des questions assez élémentaires: « Qu’est-ce qui se passe ? Qu’y a-t-il ? Que me veut-on ? » En tenant compte de la notion de trace mnésique, on voit que nous avons affaire au rapport entre le psychique (qui est essentiellement mémoire) et l’appareil de perception-conscience. Ce rapport serait donc à concevoir « en forme de question ». Qu’est-ce à dire ?
Comme on sait, je me base volontiers sur la théorie de la séduction généralisée de Laplanche qui se fonde sur la primauté de l’autre en psychanalyse. Je dirais que la primauté à l’autre, cela met la psyché infantile dans une position de réactivité à l’impact des « messages compromis » provenant de cet autre. Ce mot de réactivité mérite qu’on le déplie un peu. Il renvoie à une activité, mais une activité « en réponse à »… Laplanche considère en effet que l’enfant est un être en général actif (pensons aux « compétences » du nouveau-né démontrées par Brazelton, Stern et d’autres), mais qu’il est cependant dans une position de passivité pour ce qui concerne le sexuel (ou le Sexual, comme il l’appelle à la fin de son œuvre). La séduction généralisée résulte selon lui de ce décalage entre l’adulte et l’enfant, puisque l’enfant est littéralement « sans paroles » (in-fans) devant l’excitation due au sexuel de l’autre. Mais ce mot de « passivité » peut induire en erreur si on ne tient pas compte de la précision qu’apporte Laplanche quant à son emploi. Il utilise le mot « passif » au sens que lui donnait le philosophe Spinoza quand il qualifiait d’actif celui qui a des « idées adéquates » et passif celui qui n’a pas des idées adéquates. Or on peut avoir des « idées adéquates » sur certains aspects de la relation à l’autre, mais pas sur certains autres aspects. Ainsi, dans la relation d’attachement, on peut dire que l’enfant acquiert avec le temps des « idées adéquates » sur tout ce qui concerne le vital : il apprend vite à appeler quand il a faim, il devient compétent à téter, etc. Mais il n’a pas d’« idées adéquates » en ce qui concerne le sexuel, c’est-à-dire la dimension qui donne aux rapports avec l’autre une allure à la fois excitante et énigmatique. Excitante parce que l’enfant est doué d’un corps excitable, érogène. Énigmatique, tout simplement parce que le sexuel qui « contamine » la relation d’attachement est reçu en l’absence de tout code pour l’interpréter, cela d’autant plus qu’il est émis inconsciemment – et qu’il est donc énigmatique pour l’adulte lui-même. C’est dans ce rapport à l’énigme du sexuel qui compromet les messages des adultes que réside la « passivité » de l’infans. J’utilise pour ma part le mot « réactivité » pour maintenir présente la notion que l’enfant deviendra tout de même actif face au sexuel, quoique dans un second temps, quand il devra bien tenter de trouver des réponses à l’énigme du sexuel, puisque cette énigme le taraude. Il faut en effet tenir compte du fait que nous ne parlons pas d’un événement unique, mais de l’exposition répétée aux messages compromis, sous diverses formes et sur une période assez longue de la petite enfance et au-delà ; de sorte que la psyché ne saurait demeurer indifférente à cette dimension dont le caractère énigmatique est déjà apte à la rendre séduisante et séductrice.
Avec ce mot de réactivité, je ne crois pas contredire la théorie de Laplanche, dans la mesure où ce que je propose d’examiner, c’est l’autre face du processus de séduction, ce qu’on pourrait appeler la prédisposition, ou mieux, la disponibilité de la psyché infantile à être séduite. L’autre mot que j’utilise volontiers, c’est celui avancé par Lyotard: passibilité. L’infans est disponible à être séduit ou mieux: passible de séduction du fait 1- d’un corps-psyché excitable; 2- d’une fonction traductive qui pourrait aussi bien s’appeler fonction « interrogative » ou « questionnante ».
La notion de disponibilité à la séduction évoque à son tour une notion freudienne un peu négligée. Je parle de la notion de « complaisance somatique » par laquelle Freud expliquait le choix d’une partie du corps pour la formation d’un symptôme de conversion hystérique. Le terme de « complaisance » est cependant une traduction insatisfaisante. Particulièrement intéressant est le terme original allemand employé par Freud, qui est celui d’« Entgegenkommen ». Traduit littéralement, il signifie le « venir à la rencontre », mais peut prendre le sens de « faire une concession ». Pour Freud, le « choix » du symptôme de conversion dépendait donc d’une prédisposition accidentelle de telle ou telle partie du corps à « venir à la rencontre de » – à se prêter opportunément à–, concéder un instrument à – l’expression du conflit inconscient. Dans la théorie de l’hystérie, ce rapport est assez contingent, accidentel. Pour ma part, je reviens à ce terme d’Entgegenkommen pour parler plutôt d’un rapport nécessaire entre l’effet séducteur de l’énigme sexuelle de l’autre (l’adulte) et la disposition de la psyché enfantine à offrir, à concéder, pour ainsi dire, une structure d’accueil au message compromis. La fonction traductive innée vient ainsi à la rencontre du message énigmatique.
Le modèle traductif
Dans le modèle proposé par Freud dans sa lettre à Fliess du 6 décembre 1896 (lettre 112, anciennement désignée « lettre 52 »), il est question de transcription ou de traduction des traces mnésiques laissées par la perception. Et Freud précisera que ce qu’on appelle en clinique « refoulement » correspond à un « refusement [ou défaut] de la traduction ». C’est l’origine de ce qu’on appelle le « modèle traductif » de l’appareil psychique, modèle important en ce qu’il rend compte du refoulement d’une façon beaucoup plus dynamique que l’image mécanique suggérée d’habitude par le mot « refoulement ». Le modèle s’acquitte aussi d’une autre tâche, soit celle d’expliquer comment opère l’après-coup, puisque toute nouvelle traduction, échecs inclus, signifie une attribution de sens après coup, qui peut agir en direction temporelle opposée, c’est-à-dire remanier les sens préexistants et leur faire acquérir une nouvelle capacité d’action, p. ex. une valeur traumatique, ou au contraire un désamorçage de cette valeur traumatique Ce modèle a en outre l’avantage, et ce n’est pas le moindre, de se centrer sur le rapport perception/mémoire et donc de tenir compte à la fois de l’extérieur du système psychique (via la perception) et de l’intérieur (via les traces mnésiques). Pour Laplanche, qui a repris et développé ce modèle, nous avons là ce qu’il faut pour décrire le refoulement originaire, c’est-à-dire la scission primordiale de l’appareil psychique corrélative de la naissance simultanée du moi (côté réussi de la traduction) et de l’inconscient refoulé (côté échoué de la traduction).
Je souhaite cependant m’attarder un peu plus longuement au schéma proposé par Freud et au commentaire qu’il en fait, parce que je crois qu’il y a lieu de raffiner davantage notre compréhension du modèle. Voici les deux pages où il est question de cela:

On notera que Freud dit que le Spc, c’est-à-dire le « signe de perception », correspond à la première inscription des perceptions, « tout à fait incapable de conscience » (bas de la p. 264) alors que les traces Ics et Pcs sont respectivement la deuxième et troisième inscription. Il est aussi remarquable que Freud emploie les mots « réordonnancement » et « retranscription » et finalement « traduction », seulement à propos de ces inscriptions Ics et Pcs, aussi appelées traces mnésiques. Remarquons cependant qu’il ne dit rien du passage de la perception (Pc) à la première inscription, soit le Spc (signe de perception). Or j’attire l’attention sur cette première inscription parce que justement, il ne peut pas s’agir là de transcription (puisque c’est une première inscription) et encore moins de traduction: le signe de perception c’est là d’abord pour dire « you’ve got mail », mais sans rien dire du contenu du message1. En effet, une traduction opère entre deux langues (traduction inter-linguistique) ou entre deux ensembles de signes (traduction inter-sémiotique). De quoi s’agit-il alors dans la première inscription? On peut banalement se contenter de ce dernier mot, « inscription », mais il faut dans ce cas se demander comment cela s’inscrit, tout en évitant de postuler un « scribe » qui inscrirait le perçu tel quel ou suivant un code fourni d’avance. Le perçu, en effet, ne nous arrive pas d’emblée avec ce qu’il faut pour que nous l’enregistrions de manière utilisable. De quoi s’agit-il donc quand nous parlons d’inscription ? Qu’est-ce qui est ainsi « inscrit » ? Est-ce que ce qui s’inscrit a été transmis dans une forme préétablie et prête à l’usage ?
Un indice de ce qu’en pense Freud nous vient du fait qu’il dit que le produit de cette première inscription, le Spc ou signe de perception, est « tout à fait incapable de conscience ». Le signe de perception devra donc être soumis à un travail, à une retranscription et une traduction avant de parvenir au dernier mode d’enregistrement, « Consc. », la conscience. Qui plus est, ce travail peut échouer en partie, et cet échec correspond à ce que nous appelons « refoulement ». C’est là le sens de ce diagramme et de ces deux pages. Mais si tout ce travail est nécessaire une fois la première inscription acquise, nous n’avons toujours rien sur les modalités de cette inscription. Comment l’inscription rend-elle le signe de perception apte à être transcrit, traduit et en partie refoulé ? Et d’abord qu’est-ce donc qui est perçu et doit être traduit ?
S’il s’agit de la perception des objets vitaux qui s’offrent aux organes des sens, il n’est pas douteux que l’évolution s’est chargée d’équiper l’organisme de ce qu’il faut pour « comprendre » assez vite. Il y a, comme nous savons, des montages instinctuels innés qui, bien que relativement déficients, orientent néanmoins un nouveau-né vers des « valeurs » significatives: le son de la voix de la mère, le sein à téter etc. Ces perceptions s’inscrivent dans la durée en donnant lieu à un processus d’ajustement mutuel entre l’enfant et ceux qui en ont soin: c’est ce qu’on étudie sous le nom d’attachement. Mais si on ne retenait que cet aspect des choses, on diviserait artificiellement le domaine de l’expérience pour ne privilégier que l’aspect biologique, ou mieux éthologique, dans le sens où, sur ce plan, les comportements humains ne diffèrent pas beaucoup des comportements des autres mammifères. Les sons, les gestes, les parfums, le tonus musculaire… tout ce qui accompagne ce que Freud appelle l’expérience de satisfaction des besoins vitaux, s’inscrit comme frayage, c’est-à-dire interconnexion durable des traces laissées par leur perception, traces durables parce que facilement compréhensibles, puisque produits d’une longue évolution de l’espèce. C’est le côté par lequel on peut dire qu’on arrive « tout équipé » pour entrer en relation. C’est de ce côté que s’amorce l’organisation objective d’un « moi », par contraste avec un fond psychique indifférencié.
Cependant, l’évolution humaine semble avoir pris un curieux détour, causant un long retard (par comparaison aux autres espèces) avant que n’arrive l’autonomie pour la survie, et un retard encore plus grand dans la survenue de la maturité sexuelle (puberté).Ce retard chez le petit humain n’empêche toutefois pas qu’il soit exposé dès le début au sexuel des adultes qui en prennent soin, d’autant plus que les corps érogènes, tant de l’infans que des adultes, sont engagés dans la situation d’ensemble. La description purement éthologique est donc insuffisante du fait de ne pas tenir compte de cette particularité humaine. Les adultes sont porteurs de désirs et de fantasmes sexuels qui – le plus souvent inconsciemment – « colorent » leurs échanges ordinaires avec l’enfant. Cette « coloration » constitue pour la psyché de l’enfant un « surplus », un « excès » dans la communication pour lequel il n’y a pas de code traductif, puisque fait défaut le « vocabulaire sexuel ». Mais notons maintenant que les soins eux-mêmes avec tout ce qui les accompagnent (mots, gestes, sourires, chant…) offrent à l’enfant des formes linguistiques et autres par lesquels il pourra progressivement se « bricoler » un sens au sujet de ce surplus. C’est ainsi qu’il se formera des théories sexuelles qu’on dit infantiles et dont on ne sera pas surpris de voir qu’elles utilisent les formes mêmes perçues lors des échanges d’ordre vital (théories sexuelles orales, anales, phalliques etc.) Mais notons que cela ne constitue pas véritablement une traduction, puisque s’il y a bien un « langage » utilisé par l’enfant, ce langage n’a pas de correspondant (ni linguistique ni sémiotique) dans l’excès, dans la quantité d’excitation véhiculée par les « messages » des adultes.
Le sexuel à quoi est confrontée la psyché de l’infans lui arrive en effet sous une forme désymbolisée : c’est un signifiant, mais seulement dans le sens de « signifier à » et non dans celui de « signifier que », de sorte qu’il y a bien signe, mais l’enfant ne peut savoir signe de quoi; il n’y a donc pas de traduction au sens strict. Ce qui arrive au pôle de la perception de l’infans est pour la psyché de ce dernier totalement hétérogène, d’autant plus que, comme déjà dit, l’émetteur lui-même n’est pas au fait de ce qu’il émet. Pourtant, la psyché de l’infans est affectée par l’arrivée de cette « chose » puisque celle-ci voyage au sein de messages tout à fait essentiels pour lui; des messages qui concernent le soin, l’amour tendre, l’attachement et donc, à terme, la survie. La psyché du récepteur ne peut tout simplement pas ignorer ces messages ni par conséquent le surplus, l’excès qu’ils véhiculent. Cet excès est d’autant plus difficile à ignorer qu’il fait saillie, qu’il se détache en tant que problème à résoudre sur le fond de ce qui devient rapidement la routine des soins quotidiens. Le seul hic est que, comme déjà dit, l’infans ne dispose pas des « codes », du vocabulaire qui lui permettrait de se faire un compte-rendu « adéquat » de ce à quoi il est exposé, de ce qui ainsi l’excite. Que peut-il donc faire dans ce cas, sinon « bricoler » du sens avec les moyens dont il dispose, c’est-à-dire avec les termes qui sont ceux des messages dont il a la compréhension, le vocabulaire de la part relativement bien adaptée de l’interaction avec les adultes. 2
On se souviendra que Ferenczi a tenté une théorisation à ce sujet en parlant de « confusion de langues entre les adultes et l’enfant ». Bien que son article se soit limité aux cas d’abus pathologiques, et bien qu’il parle de « langues », on voit bien qu’il a saisi que la langue passionnelle des adultes est intraduisible dans la « langue tendre » de l’enfant. Il y a « confusion » parce qu’il ne peut y avoir de vraie traduction. Dans les cas considérés dans l’article de Ferenczi, il finit par y avoir un traumatisme massif avec paralysie de l’appareil psychique. Dans le modèle plus général qui concerne la séduction ordinaire, disons « bénigne », il y a trauma, mais a minima, de sorte qu’une telle paralysie ne se produit pas. Les surplus qui voyagent avec les messages bien formés de l’adulte, l’infans sera capable d’en faire quelque chose, mais à sa façon. Mais alors que les messages bien formés sont objet de traduction, ce n’est pas le cas avec les surplus qui sont hétérogènes à la langue d’arrivée dont dispose l’enfant.
Traduction et « transduction »
Il existe un terme pour nommer l’opération par laquelle se fait le passage entre deux domaines hétérogènes par où transite le « signifier à » sans « signifier que » : il s’agit de la « transduction ». Le terme est utilisé dans plusieurs domaines et n’a donc pas toujours le même sens. Il nous faut donc préciser ce que nous en faisons dans notre domaine spécifique à partir de la situation adulte-infans que nous venons de décrire.
Les usages du mot « transduction » qui me semblent les plus utiles à considérer sont ceux opérant dans le domaine de la physiologie rétinienne 3 et plus encore dans celui de la téléphonie, puisque celle-ci est entièrement consacrée à la communication inter-humaine. Les ondes aériennes (sons) qui frappent le récepteur téléphonique ne sont pas transmises telles quelles, mais sont d’abord transduites en impulsions électro-magnétiques. Autrement dit, à chacun des domaines, hétérogènes l’un par rapport à l’autre, correspond sa propre « langue », mais une partie de cette « langue » est totalement étrangère, ne se prête pas à une traduction terme à terme comme c’est le cas dans la traduction inter-linguistique ou inter-sémiotique. Or qu’arrive-t-il quand du côté récepteur on ne dispose pas de la langue nécessaire pour traiter tout ce qui est reçu, c’est-à-dire, dans le cas qui nous concerne, traiter à la fois les messages d’attachement et les messages sexuels ?
Si l’on voulait poursuivre l’analogie téléphonique, on peut dire que le sexuel correspond pour l’infans à ce qui, dans le domaine des communications, est nommé « bruit » par contraste avec le « signal ». Le « bruit » est en excès par rapport au signal que l’on voudrait le plus clair possible. Dans la communication adulte-infans la clarté ne peut pas être atteinte parce que l’émetteur lui-même, ne sachant pas tout ce qu’il émet, ne peut pas réduire le bruit. Or, on a vu que de son côté, la psyché de l’infans ne peut pas ignorer le « bruit » dans les messages du monde adulte, parce que ce bruit semble le concerner au plus haut point. Comme le note Laplanche, toute énigme est par essence séductrice. Ce que l’on peut surtout retenir des définitions courantes du terme « transduction », c’est que ce terme décrit un passage entre deux domaines hétérogènes, mais que pourtant quelque chose passe et qu’au pôle récepteur une forme sera donnée à ce qui pourtant n’avait pas les caractéristiques formelles propres à ce récepteur. Il importe cependant de noter que la forme ainsi donnée n’est pas une forme libre… elle est contrainte par les lois propres au système récepteur; dans notre cas il s’agit d’une part de ce qui est transmis en « clair » à travers les soins bien adaptés, les formes des expériences du corps propre de l’enfant etc. D’autre part, cela inclut ce qu’Aulagnier a réuni sous le terme « violence primaire », « violence de l’interprétation ». La mère qui prend soin et qui est aussi une adulte séductrice malgré elle, est aussi la « porte-parole ». L’enfant tra(ns)ducteur, en effet, n’est pas seul dans la mise en œuvre du sens, et il y aura, de ce fait, des enjeux critiques dans la possibilité même pour l’enfant de former ses théories sexuelles et ses fantasmes.
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On aura reconnu dans ce qui précède une référence implicite aux systèmes autopoïétiques esquissés au chapitre précédent, en particulier leur « clôture opérationnelle » faisant en sorte que ce qui vient de l’extérieur est a priori étranger, sauf pour ce qui peut se négocier à travers des « couplages structurels ». Les soins, l’attachement seraient ici des exemples de couplage structurel à travers lequel se glissent comme des passagers clandestins les excitants sexuels. Mais pour ce qui concerne le sexuel, le couplage structurel exige autre chose, soit la transduction.
Ce mot de transduction, je n’entends pas en faire un thème ou un concept majeur du séminaire de cette année. Il sert surtout à rappeler qu’il n’y a pas passage direct du sens des adultes à l’infans, particulièrement en ce qui concerne le sexuel. Déjà dans dans la traduction – la traduction littéraire, par exemple –, il est difficile de faire passer exactement le même sens d’une langue à l’autre. Il y a toujours des restes (« lost in translation », dit-on en anglais). La transduction, de son côté, signale qu’il y a création de sens, création rendue nécessaire parce que le sexuel qui arrive mêlé à l’attachement ne trouve pas à se laisser traduire directement, mais que d’autre part la psyché ne tolère pas cet afflux d’excitation sans tenter de le maîtriser.
Il vaut la peine de noter que le verbe latin transducere veut dire simplement « conduire à travers », ce qui n’implique pas d’emblée l’idée de sens, ou alors seulement celle de « sens de la direction », mais un simple transport d’un lieu –ou d’un milieu– à un autre. On peut retenir que transduction est un terme plus général que traduction, qui inclut la traduction comme cas particulier. On pourrait ainsi postuler une série:
•transduction(passage d’un signal entre deux domaines hétérogènes)
–>•traduction (passage d’un sens entre deux langues ou deux systèmes de signes)
–>•interprétation (passage d’un sens à un autre à propos des mêmes signifiants).
On s’aperçoit vite que d’autres mots en « trans- » se présentent à nous, notamment le transfert, qu’on ne saurait considérer comme une simple traduction: il y a de la transduction dans le transfert dans la mesure où il est une « réponse » à l’énigme dont est porteur l’analyste.
La notion de transduction s’avère utile dans la lecture de Freud pour d’autres raisons: on peut ainsi remarquer qu’elle s’applique au rapport entre le quantum d’affect et la représentation, puisque rien dans le quantitatif lui-même ne prédit la forme représentationnelle qui lui sera donnée. Plus généralement encore, cela concerne le rapport somatique/psychique, puisque le somatique lui-même ne parle pas : « Le symptôme somatique [par opposition au symptôme hystérique] est bête », écrit de M’Uzan. On retrouve ici l’Entgegenkommen dont nous avons dit quelques mots, que l’on pourrait décrire comme une rencontre de transduction. Soulignons qu’il s’agit ici du rapport soma/psyché, et non corps/psyché, puisque nous réservons au mot « corps » le sens de « corps-psyché ».
Une fois ces précisions apportées concernant traduction et transduction, je propose néanmoins de continuer à parler de « modèle traductif », comme dans la « lettre 52 », à condition de ne pas y inclure la première inscription. Je vais parfois utiliser une appellation un peu biscornue en parlant de modèle « tra(ns)ductif » quand je voudrai signaler que les deux modalités, traduction et traduction, pourraient s’appliquer.
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Retour à l’être en question
Comme Laplanche l’écrit, si on pouvait mettre des mots dans la bouche de l’enfant, sa réaction à la part énigmatique ou « compromise » du message pourrait se formuler par exemple ainsi: « Que me veut ce sein? » Or, il m’apparaît que cette question qui vient en réponse à l’excitation est tout aussi importante que l’excitation elle-même pour la suite des événements, puisque cela concerne le refoulement originaire qui se produit du fait des efforts de l’infans pour répondre à cette question, efforts destinés à échouer en partie. L’importance, voire la fonction centrale du refoulement originaire ne doit pas être sous-estimée, puisqu’il fait en sorte de commencer à structurer la psyché. Il le fait en traçant une limite entre:
1- d’une part ce qui s’organise du côté des « réponses » ou des « traductions » de l’énigme, aussi incomplètes soient-elles: nous avons là les premiers noyaux du moi, et par le fait même une première différenciation psychique;
2- d’autre part ce qui reste en suspens, non-traduisible mais qui est néanmoins désormais inscrit à demeure dans la psyché. Ce sont les noyaux de l’inconscient; un refoulé primordial qui constituera désormais cet aiguillon perpétuel venant s’immiscer dans tous les rapports significatifs du sujet. Cela fait en sorte que les « questions » ne cesseront plus de se poser !
Notons aussi combien tant le moi que l’inconscient résultent du rapport avec l’autre, mais faisons un pas de plus pour voir que la fonction tra(ns)ductive n’est pas seulement tournée vers ce qui vient de l’extérieur. Étant donné qu’elle finit par constituer le moi lui-même, il faut à présent se demander ce qui change avec cette advenue du moi. Soulignons d’abord que le moi n’est pas l’agent, mais le produit, le résultat du processus tra(ns)ductif. Cela nous ramène au processus autopoïétique. En effet, le moi, dès qu’il commence à prendre forme comme système vivant (et le moi est assurément un système vivant), on va le voir prendre à son compte la fonction tra(ns)ductive et s’engager dans un processus sans fin d’auto-traduction, ou auto-théorisation, dans la mesure où produire du sens à propos des excitations provenant de ce qui est désormais de son environnement le plus immédiat (le refoulé), c’est du même coup, pour le moi, produire un sens à propos de lui-même, de sorte que toute nouvelle excitation provenant de cet environnement (l’inconscient refoulé) modifiera quelque chose dans le moi lui-même.
Je pars donc de la prémisse formulée par Laplanche au début de ses Nouveaux fondements pour la psychanalyse (1987), selon laquelle l’humain auquel s’intéresse la psychanalyse c’est l’humain en tant qu’auto-théorisant ou auto-symbolisant, autant dire auto-traduisant. Laplanche ne dit pas explicitement que c’est « le moi » qui est auto-théorisant. Il parle de l’humain tout entier. Mais nous savons que de par la constitution libidinale du moi, de par son investissement et son statut narcissique, ce moi finit par se croire et se sentir le représentant de tout l’organisme. On doit donc tenir compte du fait que l’auto-théorisation, bien qu’elle soit faite grâce à la fonction tra(ns)ductive antérieure au moi, se voit pour ainsi dire endossée et reprise à son compte par le moi. Cela n’est pas sans rappeler la définition que donne Aulagnier du Je 4 :
« Le Je n’est pas autre chose qu’un savoir que le Je peut avoir sur le Je. » 5
Si cette formule parait circulaire, c’est qu’elle l’est; mais on ne saurait échapper à cette circularité. Il va de soi que sous tous ces « auto- » se profile également l’auto-érotisme, précurseur du narcissisme et qui, plus profondément renvoie à l’auto-engendrement, postulat de l’originaire selon Aulagnier, mais qui, comme on l’a vu, reprend lui-même à son compte le principe fondamental du vivant, l’autopoïèse.
On aurait ainsi une sorte d’emboîtement conceptuel:

L’intérêt de définir ainsi « l’espace de travail » de la psychanalyse (de l’autopoïèse à l’humain auto-théorisant ou auto-symbolisant) est d’interroger à notre tour cet être qui a tendance à formuler sa propre auto-définition. Force nous est alors de constater qu’afin d’opérer cette auto-théorisation ou auto-symbolisation, cet être doit auparavant s’être lui-même « posé des questions », bien que ce ne soient pas des questions qui seraient déjà articulées, verbalement ou autrement. Je parle d’une disposition fondamentale qui correspond à la fonction autopoïétique, et par là structurante puisque, comme on l’a vu, toute traduction est aussi refoulement, et que nous assistons donc à l’auto-production non seulement du sens (qui s’intègre au moi ou au je) mais aussi des restes inarticulables qui continuent d’exciter la fonction traductive opérant à la frontière moi/refoulé. La production auto-théorisante est donc en même temps source de ce qui restera toujours à théoriser.
C’est là un donné de base de la condition humaine: pas de sens final, pas de connaissance définitive et exhaustive de soi. « Répondre de soi », pourrait-on dire, n’est possible que comme effort d’auto-théorisation, mais effort qui par lui-même refoule quelque chose de soi et qui reste par conséquent un projet toujours inachevé. On n’est jamais entier, il y a toujours un reste. Je ne sais plus quel philosophe a proposé que dès que nous avançons une idée ou faisons un geste, nous sommes en train de répondre à une question, explicite ou implicite. On pense aussitôt à la maxime: « La réponse est le malheur de la question » (Maurice Blanchot).
D.S. (Août-Septembre 2019)
- On peut dire que cela correspond à ce que Freud avait postulé dans le Projet en tant que neurones ? (oméga), dont la fonction était de simplement signaler qu’il y a eu perception. ↩
- Reste à expliquer comment à partir de ces formes bien adaptées l’enfant construira néanmoins des théories sexuelles infantiles. Notons tout de suite qu’il ne produit pas que des théories sexuelles. L’enfant théorise comme l’adulte et à propos de tout: une théorie est après tout une façon de relier entre eux de manière cohérente une grand nombre de faits. ↩
- Ainsi, les cônes et bâtonnets de la rétine sont affectés par des grains de lumière (photons), mais ce qu’ils transmettent à leur tour à travers le nerf optique ce ne sont pas les photons eux-mêmes, mais des impulsions électro-chimiques propres au fonctionnement neuronal. Il y a passage (transduction) d’un « message » de lumière valable dans le milieu rétinien, à une version électro-chimique en « langue » neuronale. Ce n’est donc pas la lumière elle-même qui voyage dans les réseaux cérébraux relatifs à la vision. ↩
- Je néglige pour le moment le différence entre Je et moi. ↩
- La violence de l’interprétation, p. 169. ↩
