Je tiens tout d’abord à vous remercier, toutes et tous, de bien vouloir m’accompagner encore une fois cette année dans l’aventure qui consiste à chercher à « penser avec Freud ». Il peut paraître prétentieux d’annoncer que nous allons « penser », mais avons-nous d’autre choix si du moins nous voulons maintenir vivante la discipline qu’est la psychanalyse? Pour penser, il faut tout d’abord douter que nous soyons en possession d’une quelconque vérité définitive. Or, la démarche psychanalytique – tant la démarche individuelle qui se fait dans l’espace entre divan et fauteuil que la démarche métapsychologique comme celle que nous tentons ici –, consiste justement à ne rien prendre pour acquis, à ne se reposer ni sur des certitudes ni sur des arguments d’autorité. C’est ce qui nous permet de nous proposer non seulement de penser, mais de penser « avec Freud ». Cet « avec » est à considérer dans le sens où nous ne prenons pas Freud comme détenteur d’une vérité révélée, mais comme un interlocuteur privilégié avec qui nous nous proposons d’engager une discussion parce que nous pensons que, d’une part, il y a toujours des choses à apprendre d’un penseur comme lui et que, d’autre part, en tant que ses héritiers nous sommes autorisés à lui demander des comptes, à le soumettre à un examen critique.
Sans surprise, je me base ici sur la méthode critique de Jean Laplanche qui « passait le couteau » ou « mettait le pic » dans l’œuvre de Freud, non pour la démolir, mais en ayant confiance qu’elle tiendrait bon même si certaines parties ne résisteraient pas à l’assaut. Cette confiance est une condition de base, sans quoi il ne vaut pas la peine d’engager la discussion « avec Freud ». Évidemment il est impossible de prétendre que le Freud avec qui nous discuterons est le même pour tous. Chaque interlocuteur qui prend Freud à parti le fait suivant un angle d’approche qui lui est propre et nous n’échapperons pas à cette règle. L’important est que ce faisant nous tentions de distinguer entre ce que nous voudrions faire dire à Freud et ce qu’il a vraiment dit. Je dis « tentions », parce que nous n’y parviendrons jamais parfaitement : il y aura toujours compétition entre les diverses lectures que l’on peut faire d’une même texte de Freud. Mais il vaut la peine de procéder quand même, parce que, comme nous le verrons, l’essentiel n’est pas tant dans les réponses que nous trouverons que dans la capacité de nous poser de meilleures questions.
La visée générale de la réflexion que je vous propose sera donc de nous inscrire dans la suite de Freud afin de tenter d’expliciter, si possible sous de nouveaux angles, ce que « dit » la psychanalyse, quel est le sens et quels sont les moyens de l’exploration qui porte ce nom et qui, en peu de mots, vise la possibilité d’articuler de ce qui n’a pas encore pu se dire. Comme on le voit, l’angle sous lequel je propose d’entrer dans cette recherche, c’est une fois de plus celui de l’infantile dans le sens où l’infans est celui qui ne parle pas et l’infantia, cet état de la psyché qui est la source encore inarticulée de toute parole. La prise de la parole (un peu comme on dit « la prise de la Bastille ») est, quant à elle, l’effet espéré d’une exploration et d’une perlaboration des résistances au dépassement/conservation de l’infantile.
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Reconnaissons tout de suite qu’avec ce projet de nous inscrire à la suite de Freud, nous n’inventons rien. Plusieurs auteurs l’ont déjà fait et nous aurons à tenir compte de leurs apports. Mais la question qui se pose aussitôt est celle du choix de ces auteurs, puisqu’en psychanalyse il n’y a pas pénurie d’écoles et de courants théoriques. Selon la manière académique classique, il nous faudrait faire une revue exhaustive de la littérature et relever tout ouvrage ou article dont les mots-clefs ont quelque pertinence par rapport à notre sujet. Ce serait, on le devine, une tâche gigantesque, mais dont rien ne garantirait l’utilité. C’est que, d’une part, en psychanalyse, chacun peut s’avancer en poussant devant lui son propre bricolage théorique et même forger son propre langage. D’autre part, la psychanalyse n’est pas une science mathématique ni un savoir cumulatif où les dernières découvertes viendraient reléguer les anciennes au musée. Un physicien d’aujourd’hui n’a nul besoin d’avoir lu dans le texte les Principia de Newton et peut, à la rigueur, se contenter d’un résumé des idées de ce dernier. Rien de tel en psychanalyse. Nous ne pouvons tout simplement pas comprendre de quoi psychanalyse est le nom sans revenir régulièrement à Freud. Les auteurs post-freudiens les plus importants ont pour premier rôle de nous renvoyer à une relecture des textes fondateurs. Relecture critique, bien entendu, mais relecture nécessaire afin de mieux comprendre ce que Freud a voulu dire et, par là, mieux comprendre et discuter ce que ces auteurs eux-mêmes apportent d’éventuellement nouveau ou différent, dans une sorte de résonance, de va-et-vient incessant, où le mécanisme de l’après-coup est à l’œuvre.
De toute façon, notre projet n’est pas « encyclopédique ». Il ne s’agit pas d’accumuler un savoir à partir de ce que de nombreux auteurs apportent chaque année dans leurs publications. Ce qui est plutôt visé, c’est de se frayer un chemin à travers ce que Freud nous a laissé en héritage. Pour cette raison, il est évident que nous ne pouvons pas embrasser la totalité de la « littérature psychanalytique » ; il nous faut choisir, et pour faire ce choix, opérer de manière nécessairement partielle et partiale, injuste jusqu’à un certain point, puisque nous devrons délaisser, négliger, voire ignorer complètement des apports qui ont sans doute leur intérêt mais qu’il serait trop long d’essayer de traiter avec l’attention voulue. Heureusement, l’avantage d’un séminaire est que chacun des participants peut au passage signaler tel ou tel apport qui mérite attention et dont on pourrait, le cas échéant, mieux mesurer l’importance au cours de nos discussions.
Pour ma part, je choisis de me référer à des auteurs qui ont en commun de se poser eux-mêmes comme interlocuteurs, interrogateurs et continuateurs de Freud. Je pense, sans surprise, à Laplanche et Aulagnier (dont on n’oubliera pas leur ascendant lacanien), mais aussi à Winnicott et à de M’Uzan. Il ne serait pas surprenant que, passant par Winnicott, on croise aussi sur notre chemin Klein ou Bion, bien que ces derniers nous posent le problème d’avoir, tout comme Lacan, développé un système et un langage qui peut souvent occulter les sources freudiennes. D’où un trait particulier chez certains bioniens et post-bioniens ou lacaniens, à savoir la perte des repères et ancrages freudiens, perte due au fait que l’œuvre de leur auteur de prédilection (Bion ou Lacan) est élevée au rang de texte fondateur et fait écran à Freud 1. Se détacher de Freud, c’est évidemment un choix que l’on ne peut empêcher personne de faire, mais ce choix nous rend ces auteurs moins intéressants pour ce qui regarde notre démarche présente qui ne s’appelle pas pour rien « penser avec Freud ».
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Le fil conducteur qui se présente à moi pour le séminaire de cette année est le suivant: selon ce qu’on peut savoir de la nature de la psyché, sa fonction primordiale (qui au plan matériel est aussi celle du système nerveux central) serait de prévoir, prédire, deviner, en résumé: de s’interroger sur le monde environnant. (Je reviendrai sous peu au sens de « s’interroger »). Ne pourrait-on pas alors avancer que l’état par défaut de l’être psychique, c’est celui d’être « en question » ? « L’être en question », je l’entends dans tous les sens que peut prendre l’expression, mais surtout en associant l’idée de « question » à celle de « projet ». Être constamment en projet, ce serait une autre formulation possible, avec tout ce que cela comporte de dynamisme, par opposition à toute stase ou hypostase, à toute certitude finale. On pourrait dire cela de la psychanalyse elle-même, en la considérant non comme une chose acquise, mais comme un « projet freudien », avec le clin d’œil évident à l’écrit fondateur de 1895. J’ai d’ailleurs longtemps songé à intituler ce séminaire « Le Projet freudien »…
Il m’est venu de penser — hypothèse à vérifier — que cet « être question » c’est à la fois le sujet humain et donc l’analysant, dans son « être psychique », mais aussi l’analyste dans son rapport à la pratique et à la théorie psychanalytique; l’être en question, c’est donc la psychanalyse elle-même…
Il va de soi que cette position questionnante est celle que je nous souhaite à tous au cours de cette année.
ADDENDUM
Quelques précisions terminologiques.
•L’ être psychique, je l’entends d’abord, suivant Freud, comme un réseau constitué de mémoire(s) (les neurones « psy » du Projet), plus précisément : se constituant comme un ensemble de traces mnésiques qui se sont inscrites du fait des impacts venant du monde extérieur, c’est-à-dire de l’autre.
•L’expression « monde extérieur » ou « réalité extérieure » ne renvoie pas pour nous au monde matériel en général – celui qu’étudient les sciences physiques –, mais au monde de l’autre humain, monde par conséquent peuplé de tout ce qui est signifiant, puisque cela fait signe à chaque sujet humain. Ceci me donne l’occasion de mentionner la différence qui passe entre « signifier que », qui est de l’ordre du signifiant linguistique, et « signifier à », qui est d’ordre sémiotique, plus central pour ce qui nous intéresse en psychanalyse. Cette différence, mentionnée par Lacan – qui comme on sait a fait grand usage du concept de signifiant – n’a pas été utilisée systématiquement par lui. Laplanche l’a reprise et a fait du « signifier à » un élément central de sa théorie de la séduction généralisée à travers la notion de « message ». On aura sans doute l’occasion de revenir sur cet aspect en cours de route.
•Les traces mnésiques sont les traces du « signifier à » qui vient l’autre, de l’altérité; elles sont donc essentiellement hétérogènes, brisant l’unité et l’homogénéité d’un hypothétique être primordial qui, si ce n’était de l’irruption des messages de l’autre, ne ferait que « continuer à être » (to go on being, selon l’expression de Winnicott). Je crois qu’il importe de souligner cet aspect purement mythique d’un être originaire pour ainsi dire « immaculé ». Même si Winnicott semble dire que le bébé ne ferait que « continuer à être », il est aussi celui qui a considéré qu’un bébé tout seul, cela n’existe pas. C’est sa façon particulière de noter lui aussi, quoique de manière moins directe et moins théorisée, la primauté de l’autre.
•Les traces de l’autre, étrangères donc, ne peuvent que provoquer, intriguer, déranger l’être psychique qui va chercher un apaisement par la résolution de la tension que ces traces élèvent en lui. Il semble donc que le fait d’« être en question », c’est d’abord une réponse aux problèmes posés par l’autre, l’étranger. Par l’« être en question » j’entends donc tout d’abord l’être en état d’interrogation par rapport à ce qui se présente. Présentation qui nécessairement perturbe cet être, cette unité mythique primordiale qui, « si seulement c’était possible », se maintiendrait idéalement dans un état de non-excitation (cette fois, je cite Freud dans Pulsion et destin de pulsions, 1915). Cette idée de Freud, reprise à sa façon par Winnicott, parcourt toute son œuvre et nous aurons sans doute à y revenir parce qu’elle réapparaît sous différentes appellations, dont la difficile « pulsion de mort », que Piera Aulagnier a de son côté formulée comme « désir de non désir ». Formulation des plus intéressantes puisqu’elle fait l’économie de tout le bagage biologique (en fait, pseudo-biologique) sur lequel Freud pensait devoir s’appuyer pour avancer cette notion si troublante. Avec « désir de non désir », Aulagnier dit, en des termes plus près de l’expérience, le « préférence » de l’être psychique de ne pas être dérangé, excité. Désir mortifère dans la mesure où, comme on l’a vu avec Winnicott, « un bébé seul », c’est-à-dire non-excité par l’autre, cela n’existe pas. On sera peut-être surpris de voir ainsi un pont surgir entre des auteurs en apparence aussi éloignés que Winnicott et Aulagnier, mais c’est moins surprenant qu’il n’y paraît si du moins nous revenons, à partir de chacun d’eux, au terreau commun qui est l’œuvre de Freud et sa proposition d’une « tendance idéale » (donc introuvable dans la pratique) de l’organisme à se maintenir dans un état de non-excitation.
Nous ne pourrons évidemment pas entrer dans le détail de la pensée de Winnicott ou d’Aulagnier (cela occuperait tout notre temps de l’année), mais je suis assuré que nous les croiserons plus d’une fois dans le cours de notre recherche. Pour le moment, soulignons seulement que la trilogie théorisée par Aulagnier (originaire, primaire et secondaire) coincide fort bien avec un autre angle que je vous propose à présent d’adopter, soit celui des systèmes vivants autopoïétiques, sur lesquels il me faut bien dire quelques mots.
•La notion de système autopoïétique, malgré son appellation d’allure savante, repose en fait sur un postulat assez simple – postulat extrait de l’observation – et qui se formule ainsi: à moins de croire en une divinité, à un Créateur, on postule que le vivant a comme propriété fondamentale d’être auto-créé, auto-organisé. « Poïèse », en effet, ne signifie rien d’autre que « création », comme dans la création poétique. Un système autopoïétique, en plus de s’auto-organiser, a aussi la propriété de s’auto-entretenir, de s’auto-réparer, dans la mesure bien sûr où il n’est pas endommagé au-delà de toute réparation possible, que ce soit par un traumatisme externe, ou par l’épuisement de ce que Michel de M’Uzan appelle son « programme de vie ».
•Ce mot de programme, entendons-le au sens étymologique: pro- (d’avance) gramma (écriture, inscription): c’est le sens même de ce qu’est une organisation. Dans son sens le plus simple, le terme d’organisation est à entendre comme traçage d’un trait différentiel qui délimite un système par rapport à un environnement 2. Traçage que nous pouvons considérer comme une écriture sans autre auteur qu’elle même. Le pro–gramme est donc ce qui est « écrit d’avance » non parce que « quelqu’un » l’aurait « programmé », mais parce qu’il s’avérera, après-coup, comme la forme apte à organiser une réponse déterminée aux impacts de l’environnement; une réponse capable de préserver la vie du système.
•Revenant à la notion de système autopoïétique, précisons que ce dernier entre dans un rapport double avec son environnement, un environnement qui a pour première caractéristique de n’être pas le système, et donc de représenter un danger pour ce dernier. Le système doit constamment se démarquer de l’environnement par sa clôture opérationnelle (pensons ici à la membrane cellulaire) et cependant il doit constamment être en rapport avec ce même environnement par des couplages structurels, afin d’y trouver ce qui lui sert à vivre et se développer. On peut comparer les couplages structurels à des ports ou des ponts par lesquels un « commerce » est possible sans mettre en danger la clôture opérationnelle. Notons au passage que la notion de clôture opérationnelle indique bien qu’il n’existe pas d’unité primordiale parfaitement indifférenciée. Dès qu’il y a vie (qu’elle soit biologique ou psychique) il y a différence, trait différentiel qui doit constamment se réaffirmer.
Rappelons que la notion d’environnement fut utilisée par Winnicott, dont on dit – à tort, selon moi – qu’il se démarquait par là de Freud. Nous reviendrons sans doute sur la notion d’environnement chez Winnicott, notion plus subtile chez lui qu’il n’y paraît.
•À partir de la notion de système constitué par une ligne de démarcation au sein d’un tout qui serait, au départ, homogène, nous concevons que ce qui est ainsi différencié est toujours déjà le résultat du traçage d’une limite, d’un clôture. Dans notre effort purement théorique de penser l’originaire (y compris au sens d’Aulagnier) on pensera donc à cet auto-traçage de la limite, c’est-à-dire, à ce qu’elle appelle le « postulat d’auto-engendrement ». On voit ainsi que l’auto-engendrement, au plan de l’originaire, n’est pas un fantasme d’auto-engendrement (les fantasmes appartiennent au domaine de ce qu’elle appelle le « primaire »), mais un postulat essentiel qui coïncide avec le postulat de la théorie de systèmes autopoïétiques.
•Notons également que la notion familière d’auto-conservation entre aussi parfaitement dans les fonctions autopoïétiques d’un système vivant. On retrouve aussi par là la notion de « programme », par laquelle de M’Uzan a repensé l’auto-conservation à laquelle il a préféré donner le nom de « vital-identital » (nous pourrons également y revenir).
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Comme c’est le cas depuis le début de ce séminaire, je tenterai de susciter tout au long de l’année la réflexion et la discussion par des textes introductifs comme celui-ci. Ces textes, je les enverrai au fur et à mesure de l’avancement de nos discussions. Je crois néanmoins utile de souligner que j’entends avoir recours cette année à ce que je considère comme deux œuvres complémentaires (que jai déjà signalées ici), à savoir celles de Jean Laplanche (notamment ses Nouveaux fondements pour la psychanalyse) et de Piera Aulagnier (en particulier La violence de l’interprétation). La lecture en arrière plan des ces deux ouvrages pourra sans doute contribuer utilement à nos échanges.
