Nous abordons à présent le troisième chapitre du livre de François Jullien, intitulé « Le biais, l’oblique, l’influence ».
Dès les premières pages, nous butons, me semble-t-il sur le mot méthode. Jullien rappelle avec raison que la psychanalyse freudienne suppose de s’avancer sans idée préconçue (Freud disait: « sans représentation-but »). L’analyste doit être prêt à entendre ce que dit l’analysant en mettant à plat le discours de celui-ci, en ne privilégiant rien de ce qu’il dit, du moins au départ. Et l’on sait aussi les autres expressions que Freud emploie pour décrire comment procède l’analyste, comme « per via di levare », c’est-à-dire « en enlevant »; il se réfère alors à Léonard de Vinci qui décrivait par ces mots la sculpture, qui consiste à enlever du bloc de pierre ce qui n’appartient pas à la forme finale, alors que la peinture, disait Léonard, procède « per via di porre », c’est-à-dire « en ajoutant », puisque le peintre ajoute du pigment de couleur à la toile. Par ailleurs, pensons aux nombreuses fois où Freud rappelle qu’on demande à l’analysant de nous dire toutes les pensées qui lui viennent (Einfall, littéralement « qui lui tombent dessus ») sans préjuger de leur importance pendant que l’analyste écoute avec une attention « en égal suspens », et l’on arrive à la conclusion que si méthode il y a, elle est toute en prescriptions négatives.
Jullien, lui, écrit qu’il ne peut pas y avoir de méthode ni de principes, puisque l’analyste est disposé à « saisir le moindre indice ». Il semble ainsi considérer l’idée de « méthode » sou l’angle de la « stratégie », c’est-à-dire d’un plan établi d’avance avec des buts assignés etc. Si méthode équivaut à stratégie, Jullien a évidemment raison: les psychanalystes n’usent pas de stratégie, ils n’essaient pas de diriger l’analysant, ouvertement ou secrètement, vers tel ou tel but, vers telle ou telle matière à explorer. Mais peut-être que le problème de savoir s’il y a ou non méthode se ramène à une question de mots. Si l’on pense en effet au Discours de la méthode de Descartes, il n’y a, là aussi, qu’une tâche en négatif: ne rien prendre pour acquis de ce que nous communiquent nos organes des sens. Ce qui est « méthodique », chez Descartes, c’est le doute. De même, chez Freud, ce qui est méthodique c’est l’effort de mettre en suspens les préjugés, les idées convenues et convenables, les jugements de valeur… tout ce qui porterait à faire le jeu du refoulement en déclarant inintéressante ou inconvenante telle ou telle idée qui surgit en cours de séance.
Mais accordons à Jullien au moins deux choses: d’abord, qu’en soulignant que l’analyste ne saurait procéder « selon un plan préconçu » il montre qu’il a bien saisi ce qui caractérise la façon de faire en psychanalyse. Il attire ainsi l’attention sur ce que cette manière de procéder a d’inhabituel pour le quidam qui s’attend à ce que le psychanalyste soit un expert qui va le guider vers les choses importantes etc. Ensuite, reconnaissons que Freud lui-même, en 1921, dans sa définition canonique, en trois volets, de la psychanalyse 1, il nomme d’abord la psychanalyse comme « procédé d’investigation » ; c’est à propos du second volet qu’il parle de « méthode de traitement » dérivée du procédé d’investigation.
Le débat se portera-t-il donc sur la différence qui passe entre « procédé » et « méthode »? Et avons-nous quelque chose à gagner à ce débat? Je me permets d’en douter. L’important est de retenir que l’écoute psychanalytique se fait idéalement en l’absence de but déterminé à l’avance. Comme nous l’avons vu à l’automne, l’analyste doit essentiellement se rendre disponible à entendre ce qui se dit, et j’emploie à dessein la forme réflexive, car il s’agit d’entendre, selon la formule employée par le regretté François Gantheret, « une parole qui parle d’elle-même »2. Cette expression est volontairement à double sens: le « d’elle-même » voulant à la fois dire « toute seule » (« ça parle en nous ») et « à son propre sujet » 3.
Gantheret fait ici appel aux notions linguistiques de signifiant (la matière sonore des mots), signifié (l’idée associée au signifiant) et référent (la chose dans le monde à laquelle se rapporte l’idée). Ce qu’il veut dire avec « une parole qui parle d’elle-même » c’est que la parole en analyse (les signifiants) est à elle-même son propre référent. C’est-à-dire que la parole prononcée en séance ne doit pas être entendue selon l’usage ordinaire qui consiste à chercher au dehors, là-bas, ce dont l’analysant parle, mais d’entendre si possible l’auto-référentialité de la parole. Cela peut sembler pousser du côté d’une totale abstraction, mais l’effet obtenu est tout à l’opposé: ainsi écoutés, les mots prennent de la substance, de la « chair », pour employer une autre mot utilisé par Gantheret 4.
Jullien nous parle de biais, d’oblique : ne pourrait-on pas penser que l’écoute psychanalytique se fait « de biais » précisément dans la mesure où l’on n’entend pas ce qui se dit selon la ligne droite de l’apparente évidence de ce que le moi veut dire, mais en entendant la parole elle-même dans toute sa substance? Du moment que l’on replie l’un sur l’autre signifiant et référent, le signifié (l’idée) non seulement n’est plus ce que le moi croit dire, mais il disparaît carrément de la scène. Il reviendra, bien entendu, mais ce sera après avoir pris un nouveau sens. Il y aura eu suspension temporaire de la signification, avec une sorte de régression à la matérialité du mot et à l’auto-référence de la parole, à partir de quoi une nouvelle signification pourra éventuellement être produite. Cela d’autant plus que l’analyste qui entend la chair de cette parole y détecte aussi ce qu’elle comporte d’acte, dans le cadre du transfert. Transfert à entendre lui aussi non pas comme délibérément adressé à l’analyste, mais comme se faisant de lui-même.
Selon cette façon de voir, il est donc vrai que l’analyste n’use de pas de méthode, surtout pas au sens de la stratégie, et qu’il doit plutôt accepter d’être un réceptacle de la parole, celle de l’analysant et celle qui lui vient, sans nécessairement lui appartenir en propre…
Qu’on parle de méthode ou de procédé m’apparaît donc secondaire si du moins on s’entend que ce qui compte c’est une certaine disposition par rapport à l’écoute et à la parole ; une écoute et une parole prises à contre-courant de ce qui se fait dans la conversation ordinaire. Peut-être pouvons-nous dire alors que si l’analyste procède sans méthode, il n’est pas dispensé de s’en tenir à une discipline ?
(Séminaire du 16 janvier 2019.)
- Article « Psychanalyse » et « Théorie de la libido » in Œuvres complètes, Vol XVI, p. 181 et ss. ↩
- In Incertitude d’Eros, Gallimard. ↩
- Cette dernière expression, « à son propre sujet » ouvre à son tour une nouvelle ambiguïté: celle du sujet dont on parle, et du sujet à qui l’on parle; mais je laisse pour le moment de côté cet aspect. ↩
- Voir « Traces et chair » in Moi, monde, mots, Gallimard ↩
