Si je vous ai proposé de discuter cet automne l’ouvrage de François Jullien intitulé Cinq concepts proposés à la psychanalyse, c’est que ce philosophe et sinologue procède d’une manière qui m’intéresse depuis pas mal de temps. Je veux parler de la nécessité de faire des excursions hors du champ psychanalytique pour mieux y revenir et peut-être mieux comprendre ce dont nous parlons de l’intérieur de ce champ. J’ai défendu, par exemple, cette idée pour ce qui est du rapport de la psychanalyse avec les neurosciences: au lieu de se jeter à corps perdu dans une “neuropsychanalyse”, allons visiter les découvertes ou les concepts neuroscientifiques qui nous semblent pertinents et revenons à la psychanalyse pour voir si cela peut éclairer un coin encore “ombragé” de notre discipline. Or, il se trouve que François Jullien fait précisément cela, mais à une échelle beaucoup plus vaste: aller étudier la pensée chinoise pour jeter un regard en extériorité sur la pensée occidentale. Et comme un des rejetons de sa vaste entreprise concerne la psychanalyse, quoi de mieux que de l’accompagner dans cette démarche ?
Comme on aura l’occasion de le voir, la démarche est des plus intéressantes et pourra nous révéler que nous ne sommes pas en pays aussi étranger qu’on pourrait le croire. Peut-être est-ce parce que la psychanalyse a dès le départ quelque chose qui la place en rupture avec la pensée occidentale traditionnelle? N’allons pas trop vite. Lisons lentement François Jullien et tendons l’oreille aux questions qu’il nous pose sans aussitôt leur chercher des réponses convenues. Comme on dit, “la réponse est le malheur de la question” (Blanchot). Alors, essayons de garder les questions ouvertes aussi longtemps que possible et de les laisser nous “travailler”, surtout que Jullien a de très bonnes questions à nous poser, comme déjà son introduction le montre.
Cependant, essayons de ne pas tomber dans le piège opposé, que j’appellerais la fascination pour l’exotisme. Ce n’est pas parce que c’est différent que c’est nécessairement plus “vrai”. L’important, c’est la mise en tension entre les deux pôles de la pensée que sont, dans notre cas présent, la métapsychologie freudienne et les concepts empruntés à la pensée chinoise.
Il nous faut donc lire, et lire attentivement, avec la plus grande disponibilité possible, sans nécessairement se sentir obligés d’opter pour l’un ou l’autre des deux pôles. L’important est de réaliser que l’exercice que nous propose Jullien est des plus nécessaires. Il expose la psychanalyse à un défi salutaire qui correspond d’ailleurs à quelque chose qui peut se formuler en des termes pour nous plus familiers. Ainsi, Freud, dans Au-delà du principe de plaisir souligne-t-il qu’un organisme vivant a besoin de nouveaux apports de stimuli pour être “rafraîchi”, pour ne pas se dégrader de l’intérieur:
“[L]e procès de vie de l’individu conduit, pour des raisons internes, au nivellement des tensions chimiques, c’est-à-dire à la mort, tandis que l’union avec une substance vivante individuellement distincte augmente ces tensions, introduisant pour ainsi dire de nouvelles différences vitales qui doivent ensuite être éliminées par la vie.” 1
Négligeons le langage biologique/chimique de Freud, le raisonnement reste valable. L’apport de ce qui vient de l’étranger vivifie, même si le système qui l’accueille travaillera ensuite à éliminer, assimiler les différences. Ce cycle se répétera indéfiniment: cela s’appelle être vivant.
Or longtemps la psychanalyse s’en est tenue à un “entre nous” confortable, sans se sentir obligée de s’expliquer avec des disciplines voisines et sans admettre de “nouvelles différences vitales”. S’expliquer ne veut pas dire se soumettre aux exigences des ces autres disciplines, mai faire valoir sa spécificité dans une langue aussi claire que possible et avec des concepts aussi bien formés que possible et, au besoin, revoir, en tout ou en partie, ses propres concepts. Les disciplines ou les cultures différentes, comme c’est le cas ici, sont envers la psychanalyse comme l’environnement pour un système vivant. L’environnement a comme première caractéristique d’être étranger au système. En effet, un système n’est vivant que par le fait de se distinguer activement de son environnement, de lutter constamment pour maintenir sa différence, sans quoi il se dissoudrait dans l’environnement et disparaîtrait (pensons ici, en biologie, à une cellule vivante ). Toutefois, il serait tout aussi dangereux pour le système de ne pas chercher dans cet environnement de quoi se nourrir et se renouveler: c’est ces deux aspects que soulignait Freud: accueil de nouvelles tensions, tout en travaillant ensuite à les niveler.
La théorie des systèmes autopoïétiques suppose que tout système doit trouver des “couplages structurels” avec son environnement, autrement dit une interface grâce à laquelle des échanges sont possibles entre les deux, échanges qui n’abolissent pas les différences vitales, mais qui permettent une coexistence dynamique mutuellement avantageuse, même si plane toujours le danger. Cela ne réussit pas toujours et l’on voit en effet des systèmes se détériorer puis disparaître; c’est là est un destin inévitable à long-terme. Mais tant qu’ils luttent pour rester vivants, les systèmes n’ont d’autre choix que de trouver ces moyens d’échange mutuellement avantageux. La crise planétaire au plan du climat et autres problèmes environnementaux est un exemple brûlant d’actualité.
Si nous considérons à présent la psychanalyse comme formant elle aussi un “système vivant” (système conceptuel, méthode pratique, cadre, éthique, etc.), elle doit savoir se nourrir de ce qui l’entoure et qui lui est tout d’abord nécessairement étranger. Il faut trouver des moyens d’importer de l’étranger, sachant à la fois le modifier et se modifier pour que cela devienne un facteur d’enrichissement.
On peut dire que la psychanalyse possède les outils lui permettant de métaboliser ce qui lui vient de l’extérieur, et donc de non seulement “survivre” à la confrontation avec l’étranger, mais d’en tirer avantage pour une meilleure compréhension d’elle-même. Elle n’est donc obligée ni de se replier sur elle-même dans une impossible autarcie ni de renier sa propre spécificité. C’est dans cet esprit, en tout cas, que je vous propose d’aborder les intéressantes propositions que fait François Jullien à la psychanalyse.
Une des premières questions est celle de la notion de causalité. On sait que Freud parlait de déterminisme inconscient et décrivait les symptômes comme “surdéterminés”, c’est-à-dire soumis à plusieurs déterminations qui convergent vers une issue finale commune. La compréhension spontanée qu’on peut en avoir est qu’un symptôme n’a pas une seule cause… Or, un des premiers effets qu’a eu sur moi la mention par Jullien de la différence entre pensée occidentale de la causalité et pensée chinoise “de condition, de propension et d’influence” ( p. 15), c’est de me faire me tourner vers la littérature psychanalytique depuis ses débuts. J’ai eu la bonne surprise de trouver que dès les années 1920 la question était posée, et que les psychanalystes s’étaient tournés vers un physicien et mathématicien du nom de Reiner pour en discuter. Vous trouverez son article publié (en anglais) au début des années trente dans ce qui était alors la toute jeune revue Psychoanalytic Quarterly. J’ai mis le texte à votre disposition dans la section “Documents” du site web. On y trouve des clarifications fort intéressantes à propos de la différence entre causalité et déterminisme. C’est déjà un indice de comment se passent les choses quand on est interrogé de l’extérieur. On se retourne et on découvre des questions qui seraient passées inaperçues. 2 Pour revenir à la causalité, vous pourrez voir que dans le texte le physicien Reiner fait remarquer aux psychanalystes qu’ils confondent causalité et déterminisme. Voilà déjà un exemple du dialogue qui, je l’espère, s’engagera avec et grâce à François Jullien et ses propositions.
- Freud, O.C., vol XV, p. 329. ↩
- C’est d’ailleurs ce qui s’est passé avec certains concepts freudiens qui n’ont été mis en lumière que grâce à la traduction, parce que dans la langue allemande ces termes étaient très courants et ne ressortaient pas avec autant de netteté aux yeux des lecteurs germanophones. ↩
