21- Récapitulation pour clore le semestre

Après le parcours que nous avons effectué cette année à propos de l’hallucinatoire et qui nous a conduit à relire attentivement « Psychologie des masses et analyse du moi », il convient sans doute de tenter de jeter un regard rétrospectif et à essayer de tirer quelques conclusions. Celles-ci seront nécessairement provisoires, dans la mesure où nous ne croyons pas à l’établissement de vérités éternelles. Mais en voulant récapituler et même conclure, il est inévitable que nous donnions des versions quelque peu « durcies » des concepts que nous avons examinés dans leur fluidité, voire parfois leur ambiguïté.
Le diagramme proposé dans le document précédent nous servira d’organisateur de cette récapitulation. Je le reproduis au bas du présent texte. Je rappelle qu’il convient de parcourir ce diagramme dans le sens anti-horaire et commençant par l’Acte, placé en haut et à gauche. Au commencement était l’Acte, c’est la fameuse citation que Freud emprunte à Goethe et qui clôt Totem et tabou. Nous ne nous contenterons pas de la citer une fois de plus et soulignerons au contraire sa très grande actualité, c’est le cas de le dire, attestée également par les conceptions les plus contemporaines en neurosciences.
L’acte, c’est-à-dire, comme le montre le diagramme, quelque chose qui est aux antipodes de la pensée quoiqu’inséparable d’elle, et qui se retrouve à la fois dépassé et repris 1 dans quelque chose qui lui ressemble, l’action. La continuité et la différence entre ces notions d’acte, pensée et action se constate aisément si l’on suit Freud quand il déclare que la pensée est elle-même une action expérimentale, à faible dépense d’énergie. C’est comme si la pensée était donc une action commise dans un espace virtuel. Mais il n’y a pas que l’action qui peut trouver à se produire dans un espace virtuel; l’acte aussi a son vis-à-vis immatériel: c’est l’hallucinatoire. Cela mérite quelques commentaires, parce que il est contre-intuitif de situer l’hallucinatoire du côté de l’acte.
Une première remarque consiste à noter que du côté gauche du diagramme, donc du côté de l’Acte et de l’halluciner, il n’y a pas de sujet. Cela agit, cela hallucine. Nietzsche est allé jusqu’à affirmer que tout aussi bien « cela pense » ou « il pense » (comme on dit « il pleut »), ce qui est juste, à cette exception près que lorsque des pensées se produisent en nous et que nous les assumons, nous nous assumons en même temps en tant que sujet de ces pensées. La situation devient alors plus complexe: « cela pense » en moi, de la même façon que « cela agit » ou « cela rêve », mais la pensée authentique nous incite à nous poser comme pensant, alors qu’on est porté à croire qu’un agir, ou un rêve, cela s’est passé malgré nous, sans notre consentement. Or la pensée non plus ne demande pas notre consentement, mais lorsqu’elle s’impose et que, passée au crible de la critique, elle se maintient, alors nous l’embrassons volontiers au point d’en faire le témoin de notre existence. Descartes propose « Je pense, donc je suis », et bien que la logique de cette assertion soit discutable dans la forme proposée, on pourrait peut-être dire: « Cela pense et un “je” finit par se constituer ». Comme Aulagnier le montre dans La violence de l’interprétation, le « Je » est inséparable du discours, et n’est en fait que le « discours du Je sur le Je ».
Tout cela peut sembler bien « intellectuel » (au sens péjoratif qu’on donne, va savoir pourquoi, à ce terme de nos jours). Cela peut sembler aussi éloigné des préoccupations cliniques quotidiennes des psychanalystes. Or rien n’est plus faux. Car comment s’orienter dans sa pratique si on ne sait distinguer entre ce qui relève de l’acte ou de l’action?
Examinons le diagramme. Sous « acte », nous trouvons décharge, répétition, psychologie de masse, suggestion… rien, donc, qui relève de la prise de position individuelle, assumée; rien qui donne un sujet capable de prendre ses responsabilités, de reconnaître ses désirs. Tout ce qui est nettement à gauche du pointillé rouge pourrait se résumer en un « C’est plus fort que moi » ou le « C’ » désigne bien l’impersonnel, le Ça si l’on veut, l’inconscient, l’actuel. Ce « pas de sujet » est important puisqu’il ne signe pas une absence complète de responsabilité assumée par un sujet, mais le fait que le sujet qui vient consulter l’analyste est bel et bien divisé, qu’il est en proie à des éléments dont il n’a pas la clef et dont il voudrait bien se départir ou se déresponsabiliser, mais dont il sent bien que cela est « en lui » bien qu’étranger: « etwas andere » (« quelque chose d’autre »), écrit Freud dans « Le moi et le ça ». Cette « étrangèreté », selon le mot de Laplanche, on ne peut cependant pas la détacher de soi, sauf dans le délire et l’aliénation radicale. « Cela » nous colle à la peau et ne nous lâche pas. Le but général de toute analyse est justement d’amener autant que faire se peut « cela » du côté du « je ». C’est la fameuse conclusion de Freud à la fin de « La décomposition de la personnalité psychique » (1932, Nouvelles conférences): « Wo Es war, soll Ich werden », « Là où était du Ça, là du Je adviendra ». Conclusion à examiner dans toute son ambiguïté: Freud en parle comme de l’assèchement d’un marais salant, laissant entendre qu’on pourrait ainsi assécher au moins une partie du Ça et le transformer en Je. Mais si nous disons avec Nietzsche que « ça pense en nous » (et c’est de Nietzsche que Freud a pris l’idée d’un Ça, grâce à une remarque de Groddeck), alors la fameuse conclusion de Freud peut aussi vouloir dire: là où il y a du Ça, le Je peut désormais se sentir plus à son aise, se dresser moins raide contre l’autre-chose en lui. Le Je peut en venir à reconnaître et à tolérer que là où il y a du ça « il y aura encore et toujours de l’autre » (Laplanche), que l’issue d’une analyse n’est pas de se débarrasser de cet autre-chose, mais de mieux s’arranger avec.
Et l’hallucinatoire dans tout cela? On se souviendra qu’au début de l’automne j’avais présenté un bref aperçu des positions de Julian Jaynes, cet auteur qui a postulé que les humains ont longtemps fonctionné avec un esprit « bi-caméral » (à deux chambres): hallucination et action, c’est-à-dire en l’absence de pensée critique, de « Je ». Pour Jaynes, cela décrit une époque historique qu’il considérait attestée par maints documents et artefacts et à laquelle, avec l’invention de l’écriture, aurait succédé la période actuelle où la pensée critique est possible. Nous n’avons pas nécessairement à prendre position à ce sujet pour constater que l’hallucinatoire est en effet une sorte de proto-pensée; pas une pensée véritable, mais une première forme de « virtualisation » qui concerne l’acte. L’acte et non l’action, puisque nous définissons avec Arendt l’action comme une intervention délibérée, assumée, donc « pensée » dans la sphère sociale, dans l’histoire.
Une autre façon de dire les choses serait donc que la psychanalyse conduit le sujet de l’acte (de la répétition, de la tendance à la décharge) à l’action (capacité de délibération, de retardement de la décharge réflexe). L’hallucinatoire sous toutes se formes se situe entre ces deux pôles, avant la pensée, mais ayant déjà dépassé l’acte du fait de se déployer dans un aire virtuelle. Ainsi le rêve et le fantasme ne concernent que des actes virtuels réalisant, satisfaisant, sous forme de compromis, le souhait inconscient. Ces actes virtuels ont l’avantage d’exprimer et d’accomplir (virtuellement, hallucinatoirement) le souhait sous-jacent sans affronter le danger que comporterait un acte réellement perpétré. Mais ici il convient de remarquer une confusion possible: l’accomplissement hallucinatoire du souhait n’est pas de l’ordre de la satisfaction réelle. La satisfaction est elle aussi toute virtuelle. On a coutume de donner ici l’exemple du fait que le nourrisson qui hallucine le sein ne voit pas sa faim satisfaite—ce qui est évidemment vrai. Cependant, le manque de satisfaction réelle n’est pas vraiment ce qui devrait nous préoccuper, puisque le souhait inconscient que le rêve (ou l’hallucination) est destiné à satisfaire n’est pas de cet ordre « auto-conservatif ». Freud a peut-être ici pêché par « behaviorisme » avant la lettre en faisant surgir l’hallucination et le désir à partir du retard de la mère à satisfaire la faim. Cette hallucination du sein, comme coordonnée sensorielle du lait à venir, peut bien se produire — nous n’en savons rien, mais l’hallucination, en rêve ou autrement, de ce qui nous manque gravement, nous suggère que cela se peut. Cependant, là n’est pas l’essence de l’hallucinatoire qui nous concerne. Le souhait inconscient qui intéresse la psychanalyse concerne non pas le lait ou le nutriment quel qu’il soit, mais le sein en tant qu’objet séducteur, excitant. Le pulsionnel se distingue en effet de l’instinctuel par le fait que là où l’instinct vise l’apaisement par l’objet approprié (objet du besoin, objet auto-conservatif), la pulsion recherche plus d’excitation: c’est l’objet excitant qui est visé.
L’hallucinatoire, c’est-à-dire le rêve, le fantasme, l’illusion n’apaisent pas, mais incitent, ils ont partie liée avec la poussée de la pulsion. Rêver, imaginer, c’est déjà viser une action. Leur seul « défaut » par rapport à la pensée et à l’action qui lui est associée, c’est de faire fi de la réalité partagée, de ne se dérouler que dans l’espace virtuel ou alors, dans la perversion, de traiter l’autre humain comme un objet partiel ou virtuel. Passer de l’halluciner au penser, et de là à l’action, cela demande quelque chose de plus.
Qu’est ce quelque chose de plus? C’est l’examen de réalité qui est un détachement, voire un renoncement à la satisfaction virtuelle un deuil aussi de l’excitation permanente (effet, ultimement, de la pulsion sexuelle de mort). C’est la reconnaissance de l’autre humain comme d’une part excitant, mais aussi comme limitant l’excitation infinie du pulsionnel. C’est le passage de la pulsion (dont l’objet est l’objet partiel) à l’amour (dont l’objet est l’objet total). Cela comporte un deuil, qui est notre mode de symbolisation par excellence. L’élaboration psychique est donc indissociable de l’élaboration d’un deuil. Maintenir en vie le psychique, le penser, cela demande un renoncement à la décharge mais aussi une véritable prise de risque: le risque de la parole et de l’action dans le monde réel (à ne pas confondre avec le Réel tel qu’il contraste avec le Symbolique). Ce monde réel est au contraire un monde où la symbolisation permet une véritable circulation de la parole et du sens entre les êtres, c’est la réalité partagée et pouvant être modifiée par autre chose que l’illusion et l’hallucination, c’est-à-dire par l’action inscrite dans l’histoire, ce qui comporte la reconnaissance de l’autre en tant que sujet égal à soi.

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NOTES

  1. C’est la notion d’aufhebung, qui se traduit parfois par « dépassement-conservation », d’autres fois par « relève ». Notion hégélienne mais dont Freud fait clairement usage, notamment dans La Négation (1925).