On aura compris que si la psychologie de masse repose sur la suggestion et l’identification, c’est-à-dire sur le « lien érotique », comme le nomme Freud, et que si en se fondant sur ce lien érotique elle contourne par le fait même les processus de pensée, alors on voit aisément le lien avec l’hallucinatoire.
Lorsque Freud, à propos du cas Schreber, dit de l’hallucination que ce qui est aboli au dedans revient du dehors, ou lorsque Lacan reformule cela en disant que ce qui est forclos du symbolique revient dans le réel, ces formulations ont en commun de désigner un manque à penser. Le penser en effet est de l’ordre du symbolique, et il émane du dedans, ou en tout cas se constitue à l’encontre de ce qui du dehors tente de l’influencer sans passer par le crible de la critique.
Dans le jeu de pendule entre penser et agir, l’hallucinatoire, se situe nettement du côté de l’acte, même si l’on ne voit pas l’agir dans le comportement observable. Que voulons-nous dire par là? Nous voulons dire que tout comme l’acte, l’hallucinatoire emprunte la voie la plus courte, alors que penser demande un délai, un différé pa rapport à la décharge immédiate de l’acte.
Distinguons l’acte de l’action.
L’acte, nous le disions à l’instant, est de l’ordre de la décharge par les voies les plus courtes. Pourtant, comme on sait, on ne saurait se contenter de seulement penser (sans compter que penser est un acte expérimental, virtuel, à faible dépense d’énergie). Vient un moment où il faut bien agir dans le monde réel. Alors où est la différence entre agir délibérément et passer à l’acte? Il nous faut poser qu’agir après délibération, cela s’appelle une action, et que cette action est généralement complexe, polysémique et dotée d’une intentionnalité consciente. L’action peut, bien entendu, prendre aussi des significations qui dépassent l’intention consciente, mais elle a néanmoins comme particularité d’être réfléchie et donc de comporter aussi la responsabilité de celui qui produit cette action.
L’agir (agieren), tout comme l’hallucinatoire, se présente d’abord comme ce qui échappe au vouloir conscient du sujet. En analyse (mais aussi dans la vie courante) l’enjeu majeur, outre le fait d’en comprendre le sens, devient justement celui de pouvoir reprendre à son compte, c’est-à-dire assumer la responsabilité de l’acte ou de l’hallucinatoire, c’est-à-dire d’y reconnaître son propre désir. Ce qui revient à opérer selon la psychologie individuelle! Nous voyons donc la boucle presque se boucler: mais des formes qui peuvent à prime abord sembler très proches (acte et action, p. Ex.), se situent en fait aux deux extrémités d’un cercle brisé (voir illustration).

Dans ce diagramme, j’ai cherché à faire visualiser la différence qui passe entre acte et action sans toutefois poser ces termes comme s’ils étaient l’un envers l’autre des alternatives absolues. Il y a des continuités, des flous, des ambiguïtés. Mais on peut dire qu’il y a aussi des polarités. Dans le schéma, il y a les grandes polarités entre Réel et Symbolique (pas exactement au sens lacanien, mais s’en approchant), entre Actuel et Histoire (ou temporalité), et qui se spécifient de manière de plus en plus détaillée entre halluciner et penser, ou entre acte et action. J’ai posé ces quatre derniers termes autour d’un cercle ou d’une boucle séparée par le milieu par une ligne pointillée, une frontière poreuse. Manière de souligner qu’il ne s’agit pas de coupure absolue. Ainsi on peut parcourir la circonférence du cercle en partant de l’acte, passer par l’hallucinatoire, puis la pensée et aboutir finalement à l’action, c’est-à-dire à l’intervention assumée dans le monde social, parmi les autres humains. À l’intérieur du cercle, de part et d’autre de la frontière poreuse, mais chevauchant aussi à divers degrés celle-ci, j’ai nommé un certain nombre de phénomènes qui pullulent, pour ainsi dire, dans l’appareil de l’âme. Certains sont très polarisés; par exemple: la décharge vs l’inhibition ou le jugement; la répétition vs l’élaboration ou la délibération. D’autres les sont moins: ainsi on ne saurait prétendre à une absence totale de croyance ou de suggestion dans notre examen de réalité, et il y a toujours une part de fantasme dans nos pensées qui se voudraient les plus rigoureuses… Il y a toujours un mouvement dialectique qui nous fait passer d’un élément à l’autre. Ainsi, penser ne se fait pas à partir de rien: cela commence par le déjà pensé, l’opinion, l’idée reçue (psychologie de masse) qu’il s’agit de soumettre à la critique afin de parvenir à une pensée nouvelle (psychologie individuelle). On commence par fantasmer un projet avant de se mettre à concevoir les moyens réels avec lesquels on peut le réaliser; et ainsi de suite. Reste qu’il est utile de situer tous ces phénomènes par rapport aux grandes polarités plus abstraites Réel/Symbolique, Actuel/Historique, Penser/Halluciner.
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L’usage du terme « hallucinatoire » peut parfois paraître inapproprié ou du moins excessif. N’abuse-t-on pas ici de l’analogie entre une perception sans objet, qui est la définition de l’hallucination, et la constitution d’images, idées ou souvenirs effectuée sous l’influence de la suggestion, sous le poids de l’autorité ou sous l’illusion de groupe? En fait, il y a plus qu’une analogie entre ces phénomènes, ils appartiennent à un continuum. Ainsi, la perception d’un objet qui est bien là, que nous dirons réel, n’est jamais exempte de l’apport de l’imagination, et la construction est toujours à l’œuvre sans que nous en soyons conscients. C’est ce qui justifie que nous parlions de la réalité psychique comme le domaine propre de notre recherche et de notre pratique psychanalytique. Nous dirons que la perception, interne ou externe, qui est essentiellement influencée, déformée ou détournée par la réalité psychique, cette perception a le caractère de l’hallucinatoire.
Par conséquent, tout fonctionnement psychique est, à divers degrés, de quelque façon hallucinatoire. Cependant les effets de l’hallucinatoire peuvent encore être filtrés par l’examen ou épreuve de réalité, qui consiste à distinguer justement ce qui est là, dehors, de ce qui ne serait que l’effet du souhait ou de l’influence. Cet examen de réalité se subdivise à son tour en examen ou épreuve d’actualité et examen de réalité proprement dit. 1 L’examen d’actualité informe la psyché que quelque chose est « actuel », c’est-à-dire effectivement présent, mais il ne dit pas s’il est présent seulement au dedans, seulement au dehors ou aux deux endroits; un fantasme peut être aussi actuel qu’un élément extérieur. L’examen de réalité complet distingue entre le dehors et le dedans en distinguant entre ce qui est éprouvé passivement et ce qui est obtenu par la recherche active. On comprend dès lors que cette seconde distinction (épreuve de réalité) s’ajoute à l’épreuve d’actualité. Mais comment se fait la distinction dehors/dedans, actif/passif ? C’est le recours aux traces motrices qui en décide. Celles-ci accompagnent ou non les traces de perception et peuvent ou non être réactivées en même temps qu’elles. Lorsqu’elles ne le sont pas, on est dans l’hallucinatoire.

En termes plus généraux il s’agit donc d’un problème de distinguer dehors/dedans doublé de celui de l’activité (traces de perception + traces motrices) vs passivité (traces de perception dont la réactivation est subie passivement).
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Le problème de l’hallucinatoire et de la psychologie de masse est encore plus complexe si l’on tient compte du fait que « psychologie individuelle » ne signifie aucunement une psychologie encapsulée dans un individu, enfermée dans sa tête, ou dans sa psyché. Une psyché isolée, cela n’existe pas. Cela se vérifie bien entendu dès l’origine, lorsque le petit humain dépend essentiellement du Nebenmensch, c’est-à-dire de l’autre secourable pour sa survie. Ensuite, retenons que cet autre n’est pas que secourable, il est aussi séducteur, et par là aux sources de l’inconscient refoulé. Ajoutons que les situations asymétriques comme celles-là continuent de se produire tout au long de la vie, comme en fait foi la situation analytique. Cette asymétrie est cause de transfert, et le transfert est réouverture de la temporalité, dans l’après-coup. Mais le transfert lui-même est-il localisé « dans » la psyché du patient? Il est clair que non. Le transfert est transport, et ce transport ne se produit pas strictement à l’intérieur de la psyché individuelle mais concerne par définition les deux partenaires, le terme de « contre-transfert » attestant des effets réels du transfert (et cherchant plutôt maladroitement à ramener le processus dans un cadre strictement individuel, en dépit des apparences du contraire).
La question est de savoir comment on se débrouille avec cet autre. Comment le conçoit-on, le perçoit-on, le comprend-on? C’est peut-être ici que la psychologie de masse s’avère utile. Avec la psychologie de masse, il s’agit de s’adapter, de trouver des patterns, des constantes qui font en sorte que l’on n’a pas à se demander chaque fois de qui il s’agit, de quoi il est question. Nous sommes vite habitués et ainsi nous nous ajustons automatiquement à la situation habituelle; notre esprit prédit en général que les choses vont rester les mêmes, que ce qui a été sera, rien de nouveau sous le soleil… autrement dit, le monde connu, le monde auquel nous sommes habitués est perçu avec un minimum d’effort et en ce sens ne vaut pas mieux qu’une hallucination. L’effort qui nous est épargné est celui de penser. C’est cela la psychologie de masse, d’autant plus efficace si elle est héritée d’une figure imposante, le grand homme, Dieu, i.e. des représentants de l’autorité.
Von Helmholtz, chef de file de l’école physicaliste dont Freud était partisan, pensait à ces choses en termes d’énergie libre et énergie liée. Pour lui (et pour des neuroscientifiques de renom aujourd’hui), la tâche de base du SNC est de garder l’énergie libre (que Freud appelait aussi énergie d’excitation) à son plus bas niveau. En termes psychologiques: éviter la surprise, la tension psychique, ramener le nouveau à du déjà connu. Or, en effet, on peut dire que lorsque tout se présente comme d’habitude, comme du déjà connu, nous sommes dans un régime d’énergie liée. « Tout baigne », comme on dit; tout va son petit bonhomme de chemin… Mais que se passe-t-il si l’imprévu survient, si on est arraché à la routine? Dans ce cas, quelque chose fait saillie, apportant une quantité d’énergie libre que l’esprit (le cerveau, le SNC) doit se dépêcher de comprendre, de situer dans le cadre du connu, afin d’abaisser les plus possible cette énergie libre qui crée du désordre. Ce processus de liaison de l’énergie n’est pourtant pas simple. On ne peut intégrer le nouveau dans l’ancien directement: il faut d’abord évaluer s’il vaut mieux fuir la scène où ce nouveau a fait irruption, ou s’il faut se préparer à combattre. Chose certaine, la nouveauté est à la fois inquiétante et intéressante. Si l’action immédiate n’est pas requise, la nouveauté donnera plutôt à penser, c’est-à-dire à essayer de lier le nouveau à l’ancien, de lui donner un sens, autant que possible sans avoir à tout défaire le monde ancien.
Voyez nos réactions habituelles à la nouveauté: nous essayons tout d’abord de la ramener au déjà connu. Ou encore nous la dévaluons, la rejetons… C’est la résistance. Mais si cela insiste, et surtout si cela semble aller de pair avec ce qui compte pour nous, en être inséparable, alors nous tentons de l’intégrer en opérant si nécessaire des changements significatifs dans notre monde habituel. Nous venons dans ce cas de penser, nous venons de changer, d’apprendre. C’est cela qui se produit comme effet de l’analyse, par exemple. Nous venons, pour un moment plus ou moins long, de nous soustraire à la psychologie de masse, à la pensée toute prête, à l’hallucinatoire. Attention, toutefois: en intégrant le nouveau dans l’ancien, même si l’on a dû pour cela modifier ?’ancien, nous risquons quand même de tout simplement reconduire le prêt-à-penser. La pensée critique, la sortie hors de la pensée de masse est un travail à toujours recommencer. Nous venons ainsi de dire que, en dehors des situations réclamant une action urgente, la tâche centrale de notre esprit est de ramener le nouveau au connu ou de modifier le connu pour faire place au nouveau, constituant ainsi un nouvel ancien, si l’on peut dire! La psychologie de masse, l’hallucinatoire, le déjà pensé, ce n’est donc pas une anomalie. C’est la tendance la plus naturelle du monde. Le difficile est d’en sortir périodiquement pour penser à nouveau, pour penser par soi-même, à l’encontre de l’opinion. Cela n’est jamais acquis une fois pour toutes.
NOTE
- Voir Leclaire & Scarfone, Revue française de psychanalyse, 2000. On trouvera l’article dans la section « Documents ». ↩
