19- Courte digression sur l’objet en psychanalyse

Lors de notre dernière rencontre avant l’interruption des Fêtes, nous avons abordé le chapitre X de Psychologie des masses… et nous nous sommes arrêtés brièvement sur le graphique que Freud a mis à la fin de cette section.

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Je voudrais aujourd’hui revenir sur ce graphique pour insister sur ce qui peut facilement passer inaperçu. J’y ai fait allusion la dernière fois, mais je crois qu’il faut y revenir parce qu’il s’agit d’une question assez centrale de la métapsychologie freudienne et qui n’est pas sans répercussions sur la pratique. Il s’agit de la notion d’objet.

Comme le graphique l’illustre clairement, Freud fait une nette distinction entre « objet », en tant que faisant partie de la dynamique qui le relie au moi et à l’idéal du moi, et « objet extérieur » en tant qu’il fait partie du monde réel, du monde tel que perçu. Il nous faut donc entendre que si le terme « objet » qui figure au bout de chacune des trois lignes horizontales du graphique ne désigne pas un objet empirique, s’il n’est pas l’objet de la perception repéré dans le monde extérieur, alors il a un statut précis à l’intérieur même de l’appareil psychique.


Dans le Vocabulaire de la psychanalyse, dont je ne peux recommander assez la consultation, Laplanche et Pontalis discutent de la polyvalence du terme « objet » dans l’œuvre de Freud et montrent qu’on peut l’entendre à au moins trois niveaux: objet de la pulsion, objet d’amour, objet de la perception. La discussion qu’ils élaborent est des plus intéressantes et on devrait s’y arrêter un peu (je le ferai lors de notre rencontre).

Cependant, nous pouvons immédiatement remarquer que dans le graphique tiré de Psychologie des masses, la distinction la plus claire est celle entre « objet » et « objet externe ». Ainsi, nous savons d’emblée que le mot « objet » employé seul dans ce schéma ne désigne pas l’objet de la perception. Mais il est moins clair, du moins è première vue, s’il s’agit de l’objet de la pulsion ou de l’objet d’amour. Je reviendrai à cette question sous peu, parce qu’elle mérite tout notre intérêt.


Pour le moment, je tiens surtout à souligner qu’en tant que terme métapsychologique, c’est-à-dire inscrit dans les trois dimensions freudiennes — topique, dynamique et économique — le sens de l’objet en question ne peut pas être simplement décidé selon notre bon vouloir. Ainsi, on peut tout de suite remarquer que lorsqu’on nous propose une soi-disant « troisième topique » dont la nouveauté serait qu’elle inclurait l’objet, eh bien, cette proposition est déjà en retard d’un train… l’objet, comme le diagramme de Freud nous l’illustre, fait déjà partie de la topique freudienne! Cet objet est indissociable de la topique de l’idéal du moi (nous sommes donc dans la deuxième topique) et il est essentiellement une « fonction » qu’on peut appeler « objectale ».


Cependant, les tenants de la « troisième topique » pourraient rétorquer qu’ils incluent, eux, l’objet extérieur, puisqu’il s’agit, disent-ils de sortir de la « one-body psychology » pour passer à la « two-body psychology ». Ce tournant vers ce qu’on appelle rapidement l’intersubjectivité serait de bonne guerre si ce passage ne ratait pas l’essentiel, à savoir qu’il s’agit bien plus de subjectivisme que d’intersubjectivité. Je m’explique.


Reconnaître que les processus psychiques chez un sujet donné ne se produisent pas dans un système clos mais incluent l’autre, est un acquis essentiel. Cela nous sort de ce qu’on appelle une position « solipsiste » ou encore des modèles « clés-en-main », tel le modèle kleinien où un nouveau-né arrive pratiquement tout équipé d’un inconscient prêt à projeter sa « pulsion de mort » sur le sein qui devient un mauvais sein du fait de cette projection; prêt aussi à éventrer sa mère pour en déloger les autres bébés qu’elle héberge dans son ventre etc. Outre que Klein ne semble jamais avoir eu l’idée que ce sont là, à la limite, des constructions après-coup et que ni elle, ni aucun autre analyste, n’ont recueilli le moindre témoignage d’un bébé à ce sujet, la conception solipsiste s’appuie sur l’impasse théorique à laquelle avait abouti Freud lorsqu’il a a abandonné —avec de bonnes raisons, mais trop radicalement— la théorie de la séduction qu’il avait élaborée à propos de l’hystérie. Devant chercher un autre « premier moteur » que la séduction, Freud a dû alors se rabattre sur le phylogénèse, c’est-à-dire sur la notion que l’inconscient est inné, porté pour ainsi dire par des fantasmes originaires hérités depuis la préhistoire de l’humanité. Il s’appuie alors sur des hypothèses extrêmement fragiles, comme celle de la horde primitive et du meurtre du père originaire, chef totalement narcissique de la dite horde, que les fils auraient un jour assassiné. Freud pense alors que ce qui se retrouve dans les fantasmes de ses patients (parricide, castration) a déjà été un fait réel dont le « souvenir » se serait transmis de génération en génération.


Les problèmes que pose une telle conception phylogénétique sont nombreux et je ne vais pas les discuter ici, faute de temps. Je noterai seulement qu’une des pertes majeures est la notion particulière de temporalité en après-coup, remplacée par une temporalité linéaire: les fantasmes courent de la préhistoire à nos jours, en ligne droite, pourrait-on dire. Nous pourrons discuter de ce problème et de bien d’autres durant le séminaire, bien entendu. Mais pour le moment, notons d’une part que Freud a été relativement inconséquent au sujet de ces questions: il abandonne la théorie étiologique générale de la séduction pour s’en remettre aux fantasmes innés, et cependant il n’aura de cesse de trouver —chez l’Homme aux loups, par exemple— des faits de séduction advenus dans l’enfance du patient; de même, il décrira, dans ses Trois Essais sur la théorie sexuelle, la mère comme séductrice malgré elle lorsqu’elle prodigue les soins ordinaires à son enfant. Pour être juste envers Freud, ces apparentes « exceptions » ne sont pas incompatibles en principe avec la théorie phylogénétique: on peut comprendre que selon lui, les faits de séduction, perverse ou innocente, ne jouent qu’un rôle d’activateurs de schémas hérités, préexistants. Tout repose donc sur la validité ou non du modèle phylogénétique. Or, à celui-ci, on peut opposer plusieurs objections sérieuses, tant du point de vue paléontologique que biologique. La « horde primitive », hypothèse empruntée à Darwin, n’a jamais existé et la transmission phylogénétique de fantasmes n’a aucune base biologique raisonnable.


Une raison supplémentaire de contester le modèle phylogénétique est qu’une solution bien plus simple, avec autant de pouvoir explicatif sinon plus, est à notre portée, solution que Freud aurait pu développer à partir d’un remodelage de sa première théorie de la séduction et sans nécessité aucune de remonter à la préhistoire de l’humanité, mais en partant de la simple observation que Freud, comme déjà mentionné, a bel et bien faite et théorisée jusqu’à un certain point. Il s’agit de généraliser à partir du fait que la relation la plus ordinaire entre l’adulte et l’enfant comporte une séduction inévitable. Mais pour cela, encore faut-il distinguer entre séduction « ordinaire » et séduction perverse. La première théorie de la séduction de Freud —abandonnée en 1897 — concernait toujours un séduction perverse de la part d’un adulte abuseur (père incestueux, gouvernante etc.) : donc, dans ce cas, pas de névrose sans adulte pervers au sens psychopathologique du terme. En 1905 (Trois Essais) Freud reconnaît que la mère peut être séductrice malgré elle, excitant le corps érogène de son enfant de par les contacts ordinaires: donc, ici, pas d’adulte pervers, mais la séduction, dit Freud, peut rendre l’enfant « pervers polymorphe ». La perversion change de campt et de nature, puisque c’est bien plus le polymorphisme qui compte chez l’enfant qui ne saurait être taxé de perversion. L’étiologie de la névrose cependant passe à l’arrière-plan.


Laplanche reprendra la question pour montrer plusieurs choses:


1- La dissymétrie adulte/enfant entraîne inévitablement un rapport de séduction « généralisée »; les canaux de communication ordinaires sont en effet porteurs d’un « bruit », ’’est-à-dire d’une inévitable contamination des messages de l’adulte à l’enfant par le sexuel inconscient de l’adulte: notion de message compromis ou énigmatique.


2- Cela ne banalise en rien les cas de séduction perverse. Il faut en effet distinguer entre la séduction inévitable, ordinaire, qui correspond à une implantation du sexuel sur la surface de la psyché de l’enfant et les cas de séduction abusive, correspondant à une intromission dans la psyché de l’enfant.


3- L’implantation rend compte de la scission primordiale de la psyché de l’enfant (refoulement originaire), résultat du processus de traduction nécessairement imparfait du message énigmatique (cf la « lettre 52 » de Freud). Les restes non traduits persistent dans la psyché, ce sont les noyaux de l’inconscient, les objets-sources de la pulsion.

Cela nous ramène ainsi à la question de départ: le statut de l’objet dans la métapsychologie. On voit en effet que l’objet, en tant qu’objet interne, ne correspond pas à une personne, mais à un reste intraduit de ses messages. De plus, on conçoit que cet objet est en relation étroite avec la pulsion. Cela existait déjà chez Freud: la pulsion était dite comporter une source, une poussée, un but et un objet. La source, pour Freud, était le corps biologique, et la pulsion définie classiquement comme exigence de travail imposée à l’animique (au psychique) du fait de sa corrélation avec le corporel. Cette définition tient toujours, sauf qu’il n’est nullement nécessaire que la source ait toujours été à l’intérieur: son intériorité résulte d’une internalisation de l’excitation venant de l’autre, de l’adulte. Si intersubjectivité il y a elle commence ici. Mais nous verrons que le statut de l’objet émergeant de cet impact de l’autre est bien différent de ce que proposent les tenants de la « troisième topique » ou même de la théorie des « relations d’objet ».
L’adulte est un objet, au sens d’objet de la perception, mais son message contribue à l’instauration d’un objet-source à l’intérieur de la psyché de l’enfant. On voit donc que Laplanche transforme la séquence freudienne…

source (corps biologique)—poussée (intensité de la pulsion)—but (satisfaction)—objet (ce grâce à quoi la satisfaction est obtenue)

…en en faisant une boucle, par la superposition de la source avec l’objet :

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Comment cela se concilie-t-il avec le schéma de Freud dans Psychologie des masses…?

On retrouve tout d’abord l’objet comme une fonction interne. Mais une fonction qui est cette fois héritière d’une séduction: à ce niveau, l’objet est source pulsionnelle. Dans ce sens, cela ne correspond pas tout à fait à la fonction objectale dans le diagramme de Freud.


Mais il faut alors se demander pourquoi Laplanche emploie tout de même le mot « objet ». Il est clair qu’il y a ici une espèce de réverbération entre les trois sens du terme décrits dans le Vocabulaire: objet en rapport avec la pulsion, objet d’amour et objet de la perception du monde externe. Ces trois sens sont eux aussi dans un rapport circulaire:

Objet-3aspects-2018-01-14-10-41.jpg

Ce que ce triangle ou cette boucle signifie c’est que dans la vie psychique, ces trois « objets » sont à la fois distincts et en même temps reliés, ne serait-ce que par une dérivation soit métonymique, soit métaphorique. Le fait que nous utilisions le même mot n’est donc ni un hasard, ni un caprice du langage. Ainsi, l’objet de la perception fournit le modèle, le prototype à l’image du moi dans le stade du miroir, et donc la base de l’investissement narcissique de soi (dérivation métaphorique). Or, c’est à partir de la réserve de libido du moi que se joue la relation d’amour, comme nous l’avons vu dans un chapitre précédent de Psychologie des masses. Ce à quoi nous avons affaire comme troisième terme comporte encore une dérivation, mais un peu plus compliquée: de l’objet de la perception (l’autre séducteur) émane un message dont la traduction nécessairement imparfaite laisse un reste qui constituera une source pulsionnelle; mais cet objet-source se nomme « objet » non seulement parce qu’il dérive (métonymiquement) de l’objet de la perception, mais aussi parce que la motion pulsionnelle dont il est la cause va rechercher un objet.


Ici il faut encore entendre deux possibilités:


—un objet réel, extérieur, grâce auquel la pulsion pourrait (je dis bien pourrait) être satisfaite;
à défaut de quoi…


— un objet fantasmatique vient prendre le relais, avec toutes les possibilités de formations hallucinatoires…
(Vous voyez que l’hallucinatoire n’est jamais très loin.)

Donc, pour résumer:


—l’adulte séducteur est ordinairement un ou les deux parents; il est donc appelé à devenir un premier objet (externe) de désir et objet d’amour; c’est ce qui faisait dire à Laplanche que la pulsion —tout comme les fleuves selon Hölderlin— coule en fait vers sa source.


—mais l’objet n’est pas simplement ce qui est visé par la motion pulsionnelle; il en est aussi la source interne; cela entretient donc l’aspect de cette fonction d’objet qui est repérable dans le diagramme de Freud. L’important est de noter que cet objet n’est pas seulement présent en tant que correspondant interne de l’objet extérieur, mais figure aussi en tant que résidu de la métabolisation de son message. L’objet extérieur par lequel une satisfaction pulsionnelle peut être obtenue est éminemment remplaçable. L’objet-source de la pulsion ne l’est pas.

Nous aurons plus tard à éclairer comment cette question de l’objet-source s’articule avec la fonction d’idéal et la psychologie de masse.

Je conçois très bien que cela complique passablement le portrait, mais le fait est que dans la vraie vie les choses sont toujours plus compliquées que ne le voudraient nos abrégés théoriques.


D.S.