Depuis ses tout premiers écrits, par exemple son texte de 1890 « Traitement psychique (traitement d’âme) », et jusqu’à la fin de son œuvre, Freud s’est intéressé à l’hallucination, ou à ce que nous préférons appeler l’« hallucinatoire » pour en marquer la dimension englobante qui va bien au-delà de l’hallucination au sens strict. De ses premières remarques à propos de l’hystérie, telle qu’observée lors de son stage parisien chez Charcot, jusqu’aux tout derniers textes, l’hallucinatoire est présent bien au-delà de la simple mention en passant. À preuve, ce long passage de « Constructions dans l’analyse », écrit par Freud en 1937 (OCP, vol XX, p. 70-71), moins de deux ans avant sa mort:
« Ce qui m’a frappé dans quelques analyses, c’est que la communication d’une construction manifestement pertinente faisait apparaître chez les analysés un phénomène surprenant et d’abord incompréhensible. Il leur venait des souvenirs vivaces, qu’ils qualifiaient eux-mêmes d’« excessivement nets », mais ils se souvenaient non pas tant de l’événement qui était le contenu de la construction que de détails voisins de ce contenu, par ex., avec une extrême précision, les visages des personnes mentionnées, ou les pièces dans lesquelles quelque chose de semblable aurait pu se passer, ou bien encore, un peu plus loin, le mobilier contenu dans ces pièces et dont la construction n’avait évidemment rien pu savoir. Cela se produisait aussi bien dans les rêves survenant immédiatement après la communication qu’à l’état de veille, dans des états proches de la fantaisie. À ces souvenirs eux-mêmes ne se rattachait rien d’autre; on était on était porté à y voir le résultat d’un compromis. La « pulsion vers le haut» du refoulé, activée par la communication de la construction, avait cherché à amener à la conscience ces traces mnésiques significatives, mais une résistance avait réussi non pas à arrêter ce mouvement, mais à le déplacer sur des objets voisins accessoires.
Ces souvenirs auraient pu être qualifiés d’hallucinations si à leur netteté s’était ajoutée la croyance à leur actualité. Mais l’analogie gagna en significativité quand mon attention fut attirée par la présence occasionnelle de véritables hallucinations dans d’autres cas, des cas qui n’étaient certainement pas psychotiques. Le cheminement de pensée se continuait ainsi: c’est peut-être un caractère général de l’hallucination jusqu’ici insuffisamment apprécié qu’en elle fasse retour quelque chose qui a été vécu dans les tout premiers temps, puis oublié, quelque chose que l’enfant a vu ou entendu à une époque où il était encore à peine capable de parler, et qui s’impose maintenant à la conscience, probablement de façon déformée et déplacée par l’effet des forces qui s’opposent à un tel retour. Et, étant donne la relation étroite entre l’hallucination et certaines formes de psychose, notre cheminement de pensée peut nous mener encore plus loin. Même les formations délirantes, dans lesquelles nous trouvons si régulièrement intégrées ces hallucinations, ne sont peut-être pas aussi indépendantes qu’on l’admet communément de la pulsion vers le haut de l’inconscient et du retour du refoulé. Dans le mécanisme d’une formation délirante, nous ne soulignons en règle générale que deux facteurs, d’une part l’acte de se détourner du monde réel et les motifs de cet acte, d’autre part l’influence que l’accomplissement de souhait exerce sur le contenu du délire. Mais le processus dynamique ne peut-il pas être plutôt celui-ci: l’acte de se détourner de la réalité est utilisé par la pulsion vers le haut du refoulé pour imposer son propre contenu à la conscience, tandis que les résistances suscitées lors de ce processus et la tendance à l’accomplissement de souhait se partagent la responsabilité de la déformation et du déplacement de ce qui a été ramené au souvenir? Cela n’est-il pas le mécanisme du rêve bien connu de nous, rêve qu’une intuition immémoriale a déjà assimilé à la folie? »
Ce passage nous intéresse grandement. Il condense en quelques phrases toute une théorie de l’hallucination dans son rapport avec la mémoire, mais aussi une conception du travail en analyse et des effets du refoulement, de son retour et de la résistance qui s’y oppose. Il nous donne aussi une idée de combien l’hallucinatoire est impliqué dans le travail de l’analyse. Nous verrons plus tard que ce n’est là qu’une des manifestations, l’hallucinatoire se retrouvant à tout moment au cœur de la pensée freudienne.
Notons d’abord un détail qui peut paraître secondaire, mais qui à mon avis est très significatif. La traduction très rapprochée faite dans les Œuvres complètes de Freud, dont le passage ci-haut est un extrait, opte pour l’expression « la “pulsion vers le haut” du refoulé », là où dans les traductions antérieures on lisait « la “poussée vers le haut” du refoulé » 1. Ce choix des traducteurs pourrait être contesté du point de vue purement linguistique, mais on peut aussi lui trouver une portée théorique et pratique intéressante. En effet, le mot allemand Auftrieb se traduit en général par « poussée vers le haut ». Si les traducteurs des Œuvres complètes ont choisi une autre traduction, c’est pour une raison précise: C’est qu’ils ont voulu préserver la relation implicite qui s’impose du fait du mot Trieb présent dans le terme allemand Auftrieb, mot qui, il va sans dire, renvoie à « pulsion ». Un traducteur de textes littéraires aurait donc traduit Auftrieb par « poussée vers le haut » mais il aurait fait perdre de vue, pour un lecteur francophone ne connaissant pas l’allemand, la parenté linguistique entre cette « poussée » (Auftrieb) et le concept plus spécifique de Trieb, soit la pulsion. Nous pouvons donc, par cette traduction un peu déviante, avoir un meilleur aperçu de comment pense Freud, peut-être même à son insu, si l’on accepte l’idée —essentielle pour la pratique psychanalytique— que les mots employés ne sont jamais innocents. En effet, pour rendre le sens de « poussée », Freud emploie très souvent le terme de « Drang », mais dans la citation qui nous occupe ce terme est déjà présent à propos du refoulé qui se dit Verdrängten. Il est donc très possible que des raisons stylistiques ont…poussé Freud à opter pour un autre verbe afin d’éviter la redondance. Il reste que pour nous, lecteurs francophones, se dévoile ainsi un rapprochement intéressant entre cette « poussée » du refoulé qui tend à faire retour et le concept de pulsion.
Le refoulé, donc, se comporterait de manière « pulsionnelle ». Voilà qui peut nous conforter dans notre effort de ne pas hypostasier, ou ne pas substantialiser, les éléments de la vie psychique. Pour le concept de pulsion, cela peut sembler aller de soi: par exemple, il serait vain de penser à une quelconque entité matérielle correspondant au mot « pulsion »; le mot lui-même désigne non une chose, mais un mouvement, une… poussée. Mais il est fort à parier que concernant « le refoulé », du moment que nous le désignons par un substantif, nous soyons spontanément portés à en imaginer un contenu positif, une idée, une chose dont on dirait presque qu’elle est matériellement inscrite ou logée « dans » l’inconscient. Or ici, il faut faire très attention à notre épistémologie, c’est-à-dire à comment nous acquérons un certain savoir sur l’inconscient. Freud lui-même a bien pris la précaution de nous rappeler à plus d’une reprise que l’appareil psychique dont il parle est une fiction, qu’il n’a pas d’existence physique localisable. La portée d’une telle mise en garde est plus grande qu’il n’y paraît. Elle nous avertit en partant que nous nageons en pleine métaphore quand nous disons « dans l’inconscient », et même quand nous disons « pulsion », « poussée », etc. Ce sont des métaphores utiles parce que nous avons alors le sentiment de mieux visualiser ce qui se trame au plan de la vie psychique inconsciente. Mais il reste que nous ne traitons de rien de « visible » et que la visualisation que les métaphores permettent est de pure convention et tout à fait imaginaire. Il n’y a rien qui « pousse » vers la conscience, comme il n’y a pas de véritable « déplacement » d’un lieu à un autre lors d’un refoulement. Cependant, nous nous donnons le droit d’utiliser des termes qui font référence à un mouvement dans l’espace parce que c’est beaucoup plus facile à appréhender. 2 Ce que nous savons en psychanalyse, nous le savons à travers les paroles et leurs affects concomitants. Nous ne « voyons » rien, ne « touchons » à rien, sauf comme façon de parler! Raison de plus de nous méfier de toute réification. Nous n’avons que des mots, et bien que les mots aient leur matérialité (sonore) ils ne renvoient, en psychanalyse, à rien de matériel; ils renvoient seulement à des mouvements psychiques.
Oui, bien sûr, il faut bien qu’une trace matérielle, un réseau neuronal quelconque, un flux de neurotransmetteurs, soient impliqués dans tout ce qui se présente à nous dans la pratique de l’analyse, et il n’est pas non plus exclu (c’est même maintenant démontré) que ce que nous faisons comme traitement psychique a un effet neurophysiologique quelque part dans le cerveau. Mais ne confondons pas ces entités, ces circuits, ces substance neuro-hormonales avec le psychisme. Autrement dit, ne tombons pas dans la confusion qui consiste à prendre, par exemple, un tableau de Van Gogh pour un « assemblage de pigments colorés ». Il faut bien sûr, la toile, le chevalet, les pinceaux, la palette et les pigments, pour faire la « Nuit étoilée » de Van Gogh, et il faut aussi le cerveau et les muscles de Van Gogh, mais nulle part dans ces éléments nous ne trouverons de quoi comprendre la « Nuit étoilée » en tant qu’œuvre de l’esprit, pas plus que nous ne comprendrions « Hamlet » en faisant un phonogramme des mots prononcés par les acteurs, ni même en consultant le dictionnaire pour chacun de ces mots.
Revenant à la pulsion, souvenons-nous de cette partie de la définition qu’en donnait Freud en 1915: concept limite entre le somatique et le psychique, la pulsion est conçue par lui comme « mesure de l’exigence de travail qui est imposée à l’animique par suite de sa corrélation avec le corporel. » (OCP, vol. XIII, p. 169.)
On voit d’abord que dans cette « exigence de travail » se retrouvent bien les effets comparables à ceux de la « poussée vers le haut » du refoulé. Celui-ci également, dans sa tendance à « remonter » vers la conscience, suscite un travail, plus précisément un travail de résistance, mobilisant des défenses, aboutissant à une déformation, à de nouveaux compromis… C’est cela, un travail imposé à l’appareil de l’âme. Cela nous rappelle donc au moins deux choses: que si du pulsionnel on retient surtout le mouvement, la poussée, alors le refoulé lui-même est une variété du pulsionnel.
Mais, est-ce seulement une variété, ou est-ce que le pulsionnel et le refoulé seraient une seule et même chose?
L’affinité interne que nous avons détectée à l’instant entre pulsionnel et refoulé a bien de quoi nous conforter dans l’idée que les pulsions auxquelles nous avons affaire en psychanalyse sont inscrites dans un cercle avec le refoulement. Cela si on s’accorde que le refoulement originaire (le défaut de traduction) est ce qui instaure la scission entre un moi relativement organisé et des restes intraduits qui sont autant de sources pulsionnelles. Nous voilà donc faisant usage d’une conception purement processuelle (par opposition à « substantielle », à l’hypostase) de la pulsion, du refoulement, du refoulé etc. Ces termes ne désigneraient au fond que des mouvements, des actions, des ondes d’énergie à la frontière du moi. L’action « irritante » de ces sources à la frontière du moi demande au moi un effort renouvelé de traduction, et donc d’échec partiel de traduction, échec qui, en toute logique freudienne (lettre 52) est un nouveau refoulement. Autrement dit, nous devrons peut-être aussi nous défaire de l’idée qu’il y a du refoulé qui se transforme en non-refoulé à la faveur du travail d’analyse. Ce travail permet, oui, de former de nouvelles configurations psychiques — ou mieux, de nouvelles possibilités de mouvement — mais cela n’abolit pas le refoulement lui-même. Freud n’a pas pour rien désigné la théorie du refoulement comme un pilier central de la psychanalyse. En fait, on peut aller jusqu’à dire que le refoulement est un pilier central de la vie psychique! Donc, non pas quelque chose dont on pourrait se défaire, mais un élément structurant, inséparable de l’existence d’une différenciation psychique. Pour mieux comprendre ce que cela peut vouloir dire, toutefois, il nous faudra revenir sur la signification de ce mouvement particulier parmi les autres mouvements, de ce « moment » particulier de la vie psychique.
Nous sommes à présent ramenés à notre sujet central: l’hallucinatoire. Ce n’est pas un hasard si nous y entrons par le chemin du refoulement et du retour du refoulé. C’est que la pensée de Freud est des plus cohérentes. Lorsqu’un concept central est proposé, il doit nécessairement trouver un écho dans d’autres phénomènes importants, sans quoi la centralité en question pourrait être mise en doute. Or Freud affirme sans ambages que le refoulement est un des principaux piliers de sa doctrine. Nous pouvons donc d’ores et déjà soupçonner que si l’hallucinatoire dont il sera question dans notre séminaire est bien un courant important dans la pensée freudienne, alors il ne se résumera certainement pas à la simple distinction classique entre perception et hallucination. Déjà dans le modèle classique nous avons de quoi soupçonner que ces deux notions ne s’excluent pas mutuellement, qu’il y a des chevauchements, des zones intermédiaires, des phénomènes apparentés où il est difficile de tracer une ligne claire de démarcation. À ce sujet, l’ouvrage remarquable d’Oliver Sacks, intitulé tout simplement Hallucinations nous offre un panorama extraordinaire. Mais Freud, là-dessus, fait comme toujours œuvre originale en allant au-delà du fait de répertorier et documenter les divers modes d’expérience s’apparentant de près ou de loin à l’hallucination. Il en va de l’hallucinatoire comme des autres sujets abordés par Freud: il les aborde tous suivant les trois points de vue de la métapsychologie (topique, dynamique et économique) et les ayant ainsi « embrochés » par trois côtés (si l’on peut dire) il peut nous en montrer le caractère vivant, incarné et « situé », comme on dit chez les phénoménologues. « Situé », c’est-à-dire se produisant dans la situation concrète dans laquelle se trouve le sujet et sa psyché. Ce que nous sommes ainsi amenés à aborder ce n’est donc pas tant l’hallucination ou l’hallucinatoire dans l’abstrait, ni un « j’hallucine », mais « l’Humain hallucinant ».
Or, où donc rencontrons-nous le plus couramment l’humain hallucinant et pourquoi n’est-ce pas la même chose que le « j’hallucine »? Nous le retrouvons bien sûr en nous-mêmes, avec nos rêves de chaque nuit, avec nos rêveries diurnes et parfois avec nos hallucinations au sens le plus classique. Que Freud ait toujours considéré L’Interprétation du rêve comme son œuvre maîtresse nous conduit donc aussi à considérer l’hallucinatoire (ou l’Humain hallucinant) comme un des filons principaux de sa recherche. Mais ce que Freud nous a proposé avec l’hypothèse d’un inconscient et d’un appareil psychique où le Moi « n’est pas maître dans sa maison », c’est cette idée assez radicale: que « nous » ne rêvons pas, mais que « ça rêve » en nous; on peut même aller plus loin et dire que « nous » ne pensons pas, et qu’il faudrait dire, avec Nietzsche,« ça pense » ou encore « il pense » dans le même sens où l’on dit « il pleut ».
L’hallucinatoire n’est donc pas une modalité qui correspondrait à une quelconque volonté du sujet, consciente ou inconsciente. Cela s’impose à un sujet qui n’y peut rien. Et d’ailleurs, même l’inhibition qu’opère le moi, selon Freud, par sa seule présence, ce n’est pas une action délibérée du moi, ce n’est pas une décision ou un jugement exercé par le moi. Cela se passe ainsi de manière impersonnelle. Nous devons donc approcher l’hallucinatoire avec une perspective qui. comme dans le cas du fantasme que nous avons discuté l’automne dernier, échappe aux dichotomies spontanées entre réel et imaginaire, intérieur et extérieur, etc.
En fait, une question importante consiste à se demander ce qui fait que l’hallucinatoire, comme le rêve, et même la pensée!, s’imposent à nous, malgré nous. De quoi s’agit-il au juste qui se passe en nous et pourtant sans nous?
NOTES
- Freud écrit « der “Auftrieb” der Verdrängten », GW, vol XVI, p. 53. ↩
- Notons que la même chose se passe en physique sub-atomique : lorsque les physiciens parlent de « particules », il ne faut pas penser que ces « petites parties » (c’est le sens du mot particule) sont obtenues en coupant plus finement de plus grosses entités. Le fameux Boson de Higgs, dont l’existence a pu être attestée au CERN il y a deux ans n’est pas une « très petite partie » d’un atome. Ce que les physiciens ont capté, ce sont des ondes, des énergies correspondant à ce qui dans le « modèle standard » de la physique correspond à la « particule » appelée Boson de Higgs. Il est toutefois commode de parler, au quotidien, de « particules élémentaires », à condition de ne pas se laisser prendre par l’image que le mot évoque. ↩
