{"id":922,"date":"2017-01-27T22:33:41","date_gmt":"2017-01-28T03:33:41","guid":{"rendered":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=922"},"modified":"2021-12-24T12:33:08","modified_gmt":"2021-12-24T17:33:08","slug":"16-approches-de-lhallucinatoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=922","title":{"rendered":"16- Approches de l&rsquo;hallucinatoire"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Depuis ses tout premiers \u00e9crits, par exemple son texte de 1890 \u00ab&nbsp;Traitement psychique (traitement d\u2019\u00e2me)&nbsp;\u00bb, et jusqu\u2019\u00e0 la fin de son \u0153uvre, Freud s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019hallucination, ou \u00e0 ce que nous pr\u00e9f\u00e9rons appeler l\u2019\u00ab&nbsp;hallucinatoire&nbsp;\u00bb pour en marquer la dimension englobante qui va bien au-del\u00e0 de l\u2019hallucination au sens strict. De ses premi\u00e8res remarques \u00e0 propos de l\u2019hyst\u00e9rie, telle qu\u2019observ\u00e9e lors de son stage parisien chez Charcot, jusqu\u2019aux tout derniers textes, l\u2019hallucinatoire est pr\u00e9sent bien au-del\u00e0 de la simple mention en passant. \u00c0 preuve, ce long passage de \u00ab&nbsp;Constructions dans l\u2019analyse&nbsp;\u00bb, \u00e9crit par Freud en 1937 (OCP, vol XX, p. 70-71), moins de deux ans avant sa mort:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p>\u00ab&nbsp;Ce qui m&rsquo;a frapp\u00e9 dans quelques analyses, c&rsquo;est que la communication d&rsquo;une construction manifestement pertinente faisait appara\u00eetre chez les analys\u00e9s un ph\u00e9nom\u00e8ne surprenant et d&rsquo;abord incompr\u00e9hensible. Il leur venait des souvenirs vivaces, qu\u2019ils qualifiaient eux-m\u00eames d\u2019\u00ab&nbsp;excessivement nets&nbsp;\u00bb, mais ils se souvenaient non pas tant de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement qui \u00e9tait le contenu de la construction que de d\u00e9tails voisins de ce contenu, par ex., avec une extr\u00eame pr\u00e9cision, les visages des personnes mentionn\u00e9es, ou les pi\u00e8ces dans lesquelles quelque chose de semblable aurait pu se passer, ou bien encore, un peu plus loin, le mobilier contenu dans ces pi\u00e8ces et dont la construction n&rsquo;avait \u00e9videmment rien pu savoir. Cela se produisait aussi bien dans les r\u00eaves survenant imm\u00e9diatement apr\u00e8s la communication qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de veille, dans des \u00e9tats proches de la fantaisie. \u00c0 ces souvenirs eux-m\u00eames ne se rattachait rien d\u2019autre; on \u00e9tait on \u00e9tait port\u00e9 \u00e0 y voir le r\u00e9sultat d&rsquo;un compromis. La \u00ab pulsion vers le haut\u00bb du refoul\u00e9, activ\u00e9e par la communication de la construction, avait cherch\u00e9 \u00e0 amener \u00e0 la conscience ces traces mn\u00e9siques significatives, mais une r\u00e9sistance avait r\u00e9ussi non pas \u00e0 arr\u00eater ce mouvement, mais \u00e0 le d\u00e9placer sur des objets voisins accessoires.<br>Ces souvenirs auraient pu \u00eatre qualifi\u00e9s d\u2019hallucinations si \u00e0 leur nettet\u00e9 s\u2019\u00e9tait ajout\u00e9e la croyance \u00e0 leur actualit\u00e9. Mais l\u2019analogie gagna en significativit\u00e9 quand mon attention fut attir\u00e9e par la pr\u00e9sence occasionnelle de v\u00e9ritables hallucinations dans d\u2019autres cas, des cas qui n\u2019\u00e9taient certainement pas psychotiques. Le cheminement de pens\u00e9e se continuait ainsi: c\u2019est peut-\u00eatre un caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019hallucination jusqu\u2019ici insuffisamment appr\u00e9ci\u00e9 qu\u2019en elle fasse retour quelque chose qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu dans les tout premiers temps, puis oubli\u00e9, quelque chose que l\u2019enfant a vu ou entendu \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il \u00e9tait encore \u00e0 peine capable de parler, et qui s\u2019impose maintenant \u00e0 la conscience, probablement de fa\u00e7on d\u00e9form\u00e9e et d\u00e9plac\u00e9e par l\u2019effet des forces qui s\u2019opposent \u00e0 un tel retour. Et, \u00e9tant donne la relation \u00e9troite entre l\u2019hallucination et certaines formes de psychose, notre cheminement de pens\u00e9e peut nous mener encore plus loin. M\u00eame les formations d\u00e9lirantes, dans lesquelles nous trouvons si r\u00e9guli\u00e8rement int\u00e9gr\u00e9es ces hallucinations, ne sont peut-\u00eatre pas aussi ind\u00e9pendantes qu\u2019on l\u2019admet commun\u00e9ment de la pulsion vers le haut de l\u2019inconscient et du retour du refoul\u00e9. Dans le m\u00e9canisme d\u2019une formation d\u00e9lirante, nous ne soulignons en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale que deux facteurs, d\u2019une part l\u2019acte de se d\u00e9tourner du monde r\u00e9el et les motifs de cet acte, d\u2019autre part l\u2019influence que l\u2019accomplissement de souhait exerce sur le contenu du d\u00e9lire. Mais le processus dynamique ne peut-il pas \u00eatre plut\u00f4t celui-ci: l\u2019acte de se d\u00e9tourner de la r\u00e9alit\u00e9 est utilis\u00e9 par la pulsion vers le haut du refoul\u00e9 pour imposer son propre contenu \u00e0 la conscience, tandis que les r\u00e9sistances suscit\u00e9es lors de ce processus et la tendance \u00e0 l\u2019accomplissement de souhait se partagent la responsabilit\u00e9 de la d\u00e9formation et du d\u00e9placement de ce qui a \u00e9t\u00e9 ramen\u00e9 au souvenir? Cela n\u2019est-il pas le m\u00e9canisme du r\u00eave bien connu de nous, r\u00eave qu\u2019une intuition imm\u00e9moriale a d\u00e9j\u00e0 assimil\u00e9 \u00e0 la folie?&nbsp;\u00bb<\/p><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ce passage nous int\u00e9resse grandement. Il condense en quelques phrases toute une th\u00e9orie de l\u2019hallucination dans son rapport avec la m\u00e9moire, mais aussi une conception du travail en analyse et des effets du refoulement, de son retour et de la r\u00e9sistance qui s\u2019y oppose. Il nous donne aussi une id\u00e9e de combien l\u2019hallucinatoire est impliqu\u00e9 dans le travail de l\u2019analyse. Nous verrons plus tard que ce n\u2019est l\u00e0 qu\u2019une des manifestations, l\u2019hallucinatoire se retrouvant \u00e0 tout moment au c\u0153ur de la pens\u00e9e freudienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Notons d\u2019abord un d\u00e9tail qui peut para\u00eetre secondaire, mais qui \u00e0 mon avis est tr\u00e8s significatif. La traduction tr\u00e8s rapproch\u00e9e faite dans les \u0152uvres compl\u00e8tes de Freud, dont le passage ci-haut est un extrait, opte pour l\u2019expression \u00ab&nbsp;la \u201c<em>pulsion<\/em> vers le haut\u201d du refoul\u00e9&nbsp;<em>\u00bb,<\/em> l\u00e0 o\u00f9 dans les traductions ant\u00e9rieures on lisait \u00ab&nbsp;la \u201cpouss\u00e9e vers le haut\u201d du refoul\u00e9&nbsp;\u00bb <sup class='footnote'><a href='#fn-922-1' id='fnref-922-1' onclick='return fdfootnote_show(922)'>1<\/a><\/sup>. Ce choix des traducteurs pourrait \u00eatre contest\u00e9 du point de vue purement linguistique, mais on peut aussi lui trouver une port\u00e9e th\u00e9orique et pratique int\u00e9ressante. En effet, le mot allemand <em>Auftrieb<\/em> se traduit en g\u00e9n\u00e9ral par \u00ab&nbsp;<em>pouss\u00e9e<\/em> vers le haut&nbsp;\u00bb. Si les traducteurs des <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em> ont choisi une autre traduction, c\u2019est pour une raison pr\u00e9cise: C\u2019est qu\u2019ils ont voulu pr\u00e9server la relation implicite qui s\u2019impose du fait du mot <em>Trieb<\/em> pr\u00e9sent dans le terme allemand <em>Auftrieb<\/em>, mot qui, il va sans dire, renvoie \u00e0 \u00ab&nbsp;pulsion&nbsp;\u00bb. Un traducteur de textes litt\u00e9raires aurait donc traduit <em>Auftrieb <\/em>par \u00ab&nbsp;<em>pouss\u00e9e<\/em> vers le haut&nbsp;\u00bb mais il aurait fait perdre de vue, pour un lecteur francophone ne connaissant pas l\u2019allemand, la parent\u00e9 linguistique entre cette \u00ab&nbsp;pouss\u00e9e&nbsp;\u00bb (<em>Auftrieb<\/em>) et le concept plus sp\u00e9cifique de <em>Trieb<\/em>, soit la pulsion. Nous pouvons donc, par cette traduction un peu d\u00e9viante, avoir un meilleur aper\u00e7u de comment pense Freud, peut-\u00eatre m\u00eame \u00e0 son insu, si l\u2019on accepte l\u2019id\u00e9e \u2014essentielle pour la pratique psychanalytique\u2014 que les mots employ\u00e9s ne sont jamais innocents. En effet, pour rendre le sens de \u00ab&nbsp;pouss\u00e9e&nbsp;\u00bb, Freud emploie tr\u00e8s souvent le terme de \u00ab&nbsp;<em>Drang<\/em>&nbsp;\u00bb, mais dans la citation qui nous occupe ce terme est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 propos du refoul\u00e9 qui se dit <em>Verdr\u00e4ngten<\/em>. Il est donc tr\u00e8s possible que des raisons stylistiques ont\u2026pouss\u00e9 Freud \u00e0 opter pour un autre verbe afin d\u2019\u00e9viter la redondance. Il reste que pour nous, lecteurs francophones, se d\u00e9voile ainsi un rapprochement int\u00e9ressant entre cette \u00ab&nbsp;pouss\u00e9e&nbsp;\u00bb du refoul\u00e9 qui tend \u00e0 faire retour et le concept de pulsion.<\/p>\n\n\n\n<p>Le refoul\u00e9, donc, se comporterait de mani\u00e8re \u00ab&nbsp;pulsionnelle&nbsp;\u00bb. Voil\u00e0 qui peut nous conforter dans notre effort de ne pas hypostasier, ou ne pas substantialiser, les \u00e9l\u00e9ments de la vie psychique. Pour le concept de pulsion, cela peut sembler aller de soi: par exemple, il serait vain de penser \u00e0 une quelconque entit\u00e9 mat\u00e9rielle correspondant au mot \u00ab&nbsp;pulsion&nbsp;\u00bb; le mot lui-m\u00eame d\u00e9signe non une chose, mais un mouvement, une\u2026 pouss\u00e9e. Mais il est fort \u00e0 parier que concernant \u00ab&nbsp;le refoul\u00e9&nbsp;\u00bb, du moment que nous le d\u00e9signons par un substantif, nous soyons spontan\u00e9ment port\u00e9s \u00e0 en imaginer un contenu positif, une id\u00e9e, une chose dont on dirait presque qu\u2019elle est mat\u00e9riellement inscrite ou log\u00e9e&nbsp;\u00ab&nbsp;dans&nbsp;\u00bb l\u2019inconscient. Or ici, il faut faire tr\u00e8s attention \u00e0 notre \u00e9pist\u00e9mologie, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 comment nous acqu\u00e9rons un certain savoir sur l\u2019inconscient. Freud lui-m\u00eame a bien pris la pr\u00e9caution de nous rappeler \u00e0 plus d\u2019une reprise que l\u2019appareil psychique dont il parle est une fiction, qu\u2019il n\u2019a pas d\u2019existence physique localisable. La port\u00e9e d\u2019une telle mise en garde est plus grande qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Elle nous avertit en partant que nous nageons en pleine m\u00e9taphore quand nous disons \u00ab&nbsp;dans l\u2019inconscient&nbsp;\u00bb, et m\u00eame quand nous disons \u00ab&nbsp;pulsion&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;pouss\u00e9e&nbsp;\u00bb, etc. Ce sont des m\u00e9taphores utiles parce que nous avons alors le sentiment de mieux visualiser ce qui se trame au plan de la vie psychique inconsciente. Mais il reste que nous ne traitons de rien de \u00ab&nbsp;visible&nbsp;\u00bb et que la visualisation que les m\u00e9taphores permettent est de pure convention et tout \u00e0 fait imaginaire. Il n\u2019y a rien qui \u00ab&nbsp;pousse&nbsp;\u00bb vers la conscience, comme il n\u2019y a pas de v\u00e9ritable \u00ab&nbsp;d\u00e9placement&nbsp;\u00bb d\u2019un lieu \u00e0 un autre lors d\u2019un refoulement. Cependant, nous nous donnons le droit d\u2019utiliser des termes qui font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un mouvement dans l\u2019espace parce que c\u2019est beaucoup plus facile \u00e0 appr\u00e9hender. <sup class='footnote'><a href='#fn-922-2' id='fnref-922-2' onclick='return fdfootnote_show(922)'>2<\/a><\/sup> Ce que nous savons en psychanalyse, nous le savons \u00e0 travers les paroles et leurs affects concomitants. Nous ne \u00ab&nbsp;voyons&nbsp;\u00bb rien, ne \u00ab&nbsp;touchons&nbsp;\u00bb \u00e0 rien, sauf comme fa\u00e7on de parler! Raison de plus de nous m\u00e9fier de toute r\u00e9ification. Nous n\u2019avons que des mots, et bien que les mots aient leur mat\u00e9rialit\u00e9 (sonore) ils ne renvoient, <em>en psychanalyse<\/em>, \u00e0 rien de mat\u00e9riel; ils renvoient seulement \u00e0 des mouvements psychiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Oui, bien s\u00fbr, il faut bien qu\u2019une trace mat\u00e9rielle, un r\u00e9seau neuronal quelconque, un flux de neurotransmetteurs, soient impliqu\u00e9s dans tout ce qui se pr\u00e9sente \u00e0 nous dans la pratique de l\u2019analyse, et il n\u2019est pas non plus exclu (c\u2019est m\u00eame maintenant d\u00e9montr\u00e9) que ce que nous faisons comme traitement psychique a un effet neurophysiologique quelque part dans le cerveau. Mais ne confondons pas ces entit\u00e9s, ces circuits, ces substance neuro-hormonales avec le psychisme. Autrement dit, ne tombons pas dans la confusion qui consiste \u00e0 prendre, par exemple, un tableau de Van Gogh pour un \u00ab&nbsp;assemblage de pigments color\u00e9s&nbsp;\u00bb. Il faut bien s\u00fbr, la toile, le chevalet, les pinceaux, la palette et les pigments, pour faire la \u00ab&nbsp;Nuit \u00e9toil\u00e9e&nbsp;\u00bb de Van Gogh, et il faut aussi le cerveau et les muscles de Van Gogh, mais nulle part dans ces \u00e9l\u00e9ments nous ne trouverons de quoi comprendre la \u00ab&nbsp;Nuit \u00e9toil\u00e9e&nbsp;\u00bb en tant qu\u2019\u0153uvre de l\u2019esprit, pas plus que nous ne comprendrions \u00ab&nbsp;Hamlet&nbsp;\u00bb en faisant un phonogramme des mots prononc\u00e9s par les acteurs, ni m\u00eame en consultant le dictionnaire pour chacun de ces mots.<\/p>\n\n\n\n<p>Revenant \u00e0 la pulsion, souvenons-nous de cette partie de la d\u00e9finition qu\u2019en donnait Freud en 1915: concept limite entre le somatique et le psychique, la pulsion est con\u00e7ue par lui comme \u00ab&nbsp;mesure de l\u2019exigence de travail qui est impos\u00e9e \u00e0 l\u2019animique par suite de sa corr\u00e9lation avec le corporel.&nbsp;\u00bb (OCP, vol. XIII, p. 169.)<\/p>\n\n\n\n<p>On voit d\u2019abord que dans cette \u00ab&nbsp;exigence de travail&nbsp;\u00bb se retrouvent bien les effets comparables \u00e0 ceux de la \u00ab&nbsp;pouss\u00e9e vers le haut&nbsp;\u00bb du refoul\u00e9. Celui-ci \u00e9galement, dans sa tendance \u00e0 \u00ab&nbsp;remonter&nbsp;\u00bb vers la conscience, suscite un travail, plus pr\u00e9cis\u00e9ment un travail de r\u00e9sistance, mobilisant des d\u00e9fenses, aboutissant \u00e0 une d\u00e9formation, \u00e0 de nouveaux compromis\u2026 C\u2019est cela, un travail impos\u00e9 \u00e0 l\u2019appareil de l\u2019\u00e2me. Cela nous rappelle donc au moins deux choses: que si du pulsionnel on retient surtout le mouvement, la pouss\u00e9e, alors le refoul\u00e9 lui-m\u00eame est une vari\u00e9t\u00e9 du pulsionnel.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, est-ce seulement une vari\u00e9t\u00e9, ou est-ce que le pulsionnel et le refoul\u00e9 seraient une seule et m\u00eame chose?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019affinit\u00e9 interne que nous avons d\u00e9tect\u00e9e \u00e0 l\u2019instant entre pulsionnel et refoul\u00e9 a bien de quoi nous conforter dans l\u2019id\u00e9e que les pulsions auxquelles nous avons affaire en psychanalyse sont inscrites dans un cercle avec le refoulement. Cela si on s\u2019accorde que le refoulement originaire (le d\u00e9faut de traduction) est ce qui instaure la scission entre un moi relativement organis\u00e9 et des restes intraduits qui sont autant de sources pulsionnelles. Nous voil\u00e0 donc faisant usage d\u2019une conception purement processuelle (par opposition \u00e0 \u00ab&nbsp;substantielle&nbsp;\u00bb, \u00e0 l\u2019hypostase) de la pulsion, du refoulement, du refoul\u00e9 etc. Ces termes ne d\u00e9signeraient au fond que des mouvements, des actions, des ondes d\u2019\u00e9nergie \u00e0 la fronti\u00e8re du moi. L\u2019action \u00ab&nbsp;irritante&nbsp;\u00bb de ces sources \u00e0 la fronti\u00e8re du moi demande au moi un effort renouvel\u00e9 de traduction, et donc d\u2019\u00e9chec partiel de traduction, \u00e9chec qui, en toute logique freudienne (lettre 52) est un nouveau refoulement. Autrement dit, nous devrons peut-\u00eatre aussi nous d\u00e9faire de l\u2019id\u00e9e qu\u2019il y a du refoul\u00e9 qui se transforme en non-refoul\u00e9 \u00e0 la faveur du travail d\u2019analyse. Ce travail permet, oui, de former de nouvelles configurations psychiques \u2014 ou mieux, de nouvelles possibilit\u00e9s de mouvement&nbsp;\u2014 mais cela n\u2019abolit pas le refoulement lui-m\u00eame. Freud n\u2019a pas pour rien d\u00e9sign\u00e9 la th\u00e9orie du refoulement comme un pilier central de la psychanalyse. En fait, on peut aller jusqu\u2019\u00e0 dire que le refoulement est un pilier central de la vie psychique! Donc, non pas quelque chose dont on pourrait se d\u00e9faire, mais un \u00e9l\u00e9ment structurant, ins\u00e9parable de l\u2019existence d\u2019une diff\u00e9renciation psychique. Pour mieux comprendre ce que cela peut vouloir dire, toutefois, il nous faudra revenir sur la signification de ce mouvement particulier parmi les autres mouvements, de ce \u00ab&nbsp;moment&nbsp;\u00bb particulier de la vie psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes \u00e0 pr\u00e9sent ramen\u00e9s \u00e0 notre sujet central: l\u2019hallucinatoire. Ce n\u2019est pas un hasard si nous y entrons par le chemin du refoulement et du retour du refoul\u00e9. C\u2019est que la pens\u00e9e de Freud est des plus coh\u00e9rentes. Lorsqu\u2019un concept central est propos\u00e9, il doit n\u00e9cessairement trouver un \u00e9cho dans d\u2019autres ph\u00e9nom\u00e8nes importants, sans quoi la centralit\u00e9 en question pourrait \u00eatre mise en doute. Or Freud affirme sans ambages que le refoulement est un des principaux piliers de sa doctrine. Nous pouvons donc d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 soup\u00e7onner que si l\u2019hallucinatoire dont il sera question dans notre s\u00e9minaire est bien un courant important dans la pens\u00e9e freudienne, alors il ne se r\u00e9sumera certainement pas \u00e0 la simple distinction classique entre perception et hallucination. D\u00e9j\u00e0 dans le mod\u00e8le classique nous avons de quoi soup\u00e7onner que ces deux notions ne s\u2019excluent pas mutuellement, qu\u2019il y a des chevauchements, des zones interm\u00e9diaires, des ph\u00e9nom\u00e8nes apparent\u00e9s o\u00f9 il est difficile de tracer une ligne claire de d\u00e9marcation. \u00c0 ce sujet, l\u2019ouvrage remarquable d\u2019Oliver Sacks, intitul\u00e9 tout simplement <em>Hallucinations<\/em> nous offre un panorama extraordinaire. Mais Freud, l\u00e0-dessus, fait comme toujours \u0153uvre originale en allant au-del\u00e0 du fait de r\u00e9pertorier et documenter les divers modes d\u2019exp\u00e9rience s\u2019apparentant de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 l\u2019hallucination. Il en va de l\u2019hallucinatoire comme des autres sujets abord\u00e9s par Freud: il les aborde tous suivant les trois points de vue de la m\u00e9tapsychologie (topique, dynamique et \u00e9conomique) et les ayant ainsi \u00ab&nbsp;embroch\u00e9s&nbsp;\u00bb par trois c\u00f4t\u00e9s (si l\u2019on peut dire) il peut nous en montrer le caract\u00e8re vivant, incarn\u00e9 et \u00ab&nbsp;situ\u00e9&nbsp;\u00bb, comme on dit chez les ph\u00e9nom\u00e9nologues. \u00ab&nbsp;Situ\u00e9&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire se produisant dans la situation concr\u00e8te dans laquelle se trouve le sujet et sa psych\u00e9. Ce que nous sommes ainsi amen\u00e9s \u00e0 aborder ce n\u2019est donc pas tant l\u2019hallucination ou l\u2019hallucinatoire dans l\u2019abstrait, ni un \u00ab&nbsp;j\u2019hallucine&nbsp;\u00bb, mais \u00ab&nbsp;l\u2019Humain hallucinant&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, o\u00f9 donc rencontrons-nous le plus couramment l\u2019humain hallucinant et pourquoi n\u2019est-ce pas la m\u00eame chose que le \u00ab&nbsp;j\u2019hallucine&nbsp;\u00bb? Nous le retrouvons bien s\u00fbr en nous-m\u00eames, avec nos r\u00eaves de chaque nuit, avec nos r\u00eaveries diurnes et parfois avec nos hallucinations au sens le plus classique. Que Freud ait toujours consid\u00e9r\u00e9 <em>L\u2019Interpr\u00e9tation du r\u00eave <\/em>comme son \u0153uvre ma\u00eetresse nous conduit donc aussi \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019hallucinatoire (ou l\u2019Humain hallucinant) comme un des filons principaux de sa recherche. Mais ce que Freud nous a propos\u00e9 avec l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un inconscient et d\u2019un appareil psychique o\u00f9 le Moi \u00ab&nbsp;n\u2019est pas ma\u00eetre dans sa maison&nbsp;\u00bb, c\u2019est cette id\u00e9e assez radicale: que \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb ne r\u00eavons pas, mais que \u00ab&nbsp;\u00e7a r\u00eave&nbsp;\u00bb en nous; on peut m\u00eame aller plus loin et dire que \u00ab&nbsp;nous&nbsp;\u00bb ne pensons pas, et qu\u2019il faudrait dire, avec Nietzsche,\u00ab&nbsp;\u00e7a pense&nbsp;\u00bb ou encore \u00ab&nbsp;il pense&nbsp;\u00bb dans le m\u00eame sens o\u00f9 l\u2019on dit \u00ab&nbsp;il pleut&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hallucinatoire n\u2019est donc pas une modalit\u00e9 qui correspondrait \u00e0 une quelconque volont\u00e9 du sujet, consciente ou inconsciente. Cela s\u2019impose \u00e0 un sujet qui n\u2019y peut rien. Et d\u2019ailleurs, m\u00eame l\u2019inhibition qu\u2019op\u00e8re le moi, selon Freud, <em>par sa seule pr\u00e9sence,<\/em> ce n\u2019est pas une action d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e du moi, ce n\u2019est pas une d\u00e9cision ou un jugement exerc\u00e9 par le moi. Cela se passe ainsi de mani\u00e8re impersonnelle. Nous devons donc approcher l\u2019hallucinatoire avec une perspective qui. comme dans le cas du fantasme que nous avons discut\u00e9 l\u2019automne dernier, \u00e9chappe aux dichotomies spontan\u00e9es entre r\u00e9el et imaginaire, int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, une question importante consiste \u00e0 se demander ce qui fait que l\u2019hallucinatoire, comme le r\u00eave, et m\u00eame la pens\u00e9e!, s\u2019imposent \u00e0 nous, malgr\u00e9 nous. De quoi s\u2019agit-il au juste qui se passe en nous et pourtant <em>sans<\/em> nous?<\/p>\n\n\n\n<p>NOTES<\/p>\n\n\n<div class='footnotes' id='footnotes-922'><div class='footnotedivider'><\/div><ol><li id='fn-922-1'> Freud \u00e9crit \u00ab&nbsp;<em>der \u201cAuftrieb\u201d der Verdr\u00e4ngten<\/em>&nbsp;\u00bb<em>,<\/em> GW, vol XVI, p. 53. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-922-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-922-2'> Notons que la m\u00eame chose se passe en physique sub-atomique : lorsque les physiciens parlent de \u00ab&nbsp;particules&nbsp;\u00bb, il ne faut pas penser que ces \u00ab&nbsp;petites parties&nbsp;\u00bb (c\u2019est le sens du mot particule) sont obtenues en coupant plus finement de plus grosses entit\u00e9s. Le fameux Boson de Higgs, dont l\u2019existence a pu \u00eatre attest\u00e9e au CERN il y a deux ans n\u2019est pas une \u00ab&nbsp;tr\u00e8s petite partie&nbsp;\u00bb d\u2019un atome. Ce que les physiciens ont capt\u00e9, ce sont des ondes, des \u00e9nergies correspondant \u00e0 ce qui dans le \u00ab&nbsp;mod\u00e8le standard&nbsp;\u00bb de la physique correspond \u00e0 la \u00ab&nbsp;particule&nbsp;\u00bb appel\u00e9e Boson de Higgs. Il est toutefois commode de parler, au quotidien, de \u00ab&nbsp;particules \u00e9l\u00e9mentaires&nbsp;\u00bb, \u00e0 condition de ne pas se laisser prendre par l\u2019image que le mot \u00e9voque. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-922-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis ses tout premiers \u00e9crits, par exemple son texte de 1890 \u00ab&nbsp;Traitement psychique (traitement d\u2019\u00e2me)&nbsp;\u00bb, et jusqu\u2019\u00e0 la fin de son \u0153uvre, Freud s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 l\u2019hallucination, ou \u00e0 ce que nous pr\u00e9f\u00e9rons appeler l\u2019\u00ab&nbsp;hallucinatoire&nbsp;\u00bb pour en marquer la dimension englobante qui va bien au-del\u00e0 de l\u2019hallucination au sens strict. De ses premi\u00e8res remarques \u00e0<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=922\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a016- Approches de l&rsquo;hallucinatoire\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-922","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles-proposes-a-la-discussion"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/922","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=922"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/922\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1988,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/922\/revisions\/1988"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=922"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=922"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=922"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}