{"id":672,"date":"2016-02-12T19:09:13","date_gmt":"2016-02-13T00:09:13","guid":{"rendered":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=672"},"modified":"2021-12-24T11:05:47","modified_gmt":"2021-12-24T16:05:47","slug":"6-lenroulement","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=672","title":{"rendered":"6- L&rsquo;enroulement"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">La m\u00e9taphore de l\u2019\u00e9talement ou de la mise \u00e0 plat peut sembler \u00e9vidente: \u00e9couter avec une attention \u00e9galement distribu\u00e9e, mettre tout sur un m\u00eame plan, donner, dans un premier temps, autant de valeur au petit d\u00e9tail apparemment insignifiant qu\u2019\u00e0 l\u2019expression la plus charg\u00e9e d\u2019affect\u2026 tout analyste peut reconna\u00eetre l\u00e0 quelque chose de la m\u00e9thode courante. Et cependant, il y a de plus en plus d\u2019analystes qui, officiellement ou sans le crier sur les toits, ont abandonn\u00e9 cette m\u00e9thode qui, il est vrai, est assez exigeante. Ne voyons-nous pas, par exemple, des comptes-rendus cliniques o\u00f9 le contenu manifeste est consid\u00e9r\u00e9 tel quel, apparemment sans y trouver quoi que ce soit \u00e0 d\u00e9plier.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour donner une id\u00e9e de combien cela peut-\u00eatre trompeur, je vous inviterai plus loin dans cet article \u00e0 lire un extrait de <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> de Freud. Mais tout d\u2019abord, si j\u2019\u00e9tais vous, je me demanderais o\u00f9 est le rapport entre cette question de la mise \u00e0 plat et le sujet sur lequel nous avons amorc\u00e9 notre discussion: la pulsion.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 premi\u00e8re vue, on pourrait croire qu\u2019il n\u2019y a aucun lien n\u00e9cessaire entre les deux et qu\u2019on peut faire appel \u00e0 la mise \u00e0 plat sans invoquer la pulsion. Mais le d\u00e9tour par <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> permettra d\u00e9j\u00e0 de soup\u00e7onner que si la mise \u00e0 plat est n\u00e9cessaire, c\u2019est parce qu\u2019il y eu convolution, complication, <em>enroulement<\/em> et qu\u2019il faut se demander comment cela se produit, quel facteur op\u00e8re derri\u00e8re ces m\u00e9canismes. Dans le r\u00eave, Freud pose le souhait (<em>Wunsch<\/em>) comme le moteur, et on se doute bien que derri\u00e8re le souhait (ph\u00e9nom\u00e8ne pleinement psychique) se profile la pulsion. Mais sans m\u00eame prendre le d\u00e9tour par le r\u00eave, la notion de mise-\u00e0-plat nous int\u00e9resse parce que, l\u2019intention de ce s\u00e9minaire est de travailler autant, sinon plus, sur la m\u00e9thode freudienne que sur les contenus conceptuels. Il faudra donc, avec la pulsion \u00e9galement, tenter d\u2019op\u00e9rer une mise \u00e0 plat, ce qui devrait nous faire mieux voir \u00e0 la fois ce qu\u2019il en est de la pulsion elle-m\u00eame <em>et<\/em> comment Freud op\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019une part, on pourrait poser que la m\u00e9thode de la mise \u00e0 plat est n\u00e9cessaire parce que nous affrontons dans la pratique une fait exactement \u00e0 l\u2019oppos\u00e9: un enroulement, comme j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 le dire. Un enroulement signifie que quelque chose s\u2019est oppos\u00e9 au mouvement pulsionnel id\u00e9al, qui serait de tendre vers la satisfaction: opposition qui a pris la forme d\u2019une complication, d\u2019une complexification. Complication qu\u2019il ne s\u2019agit pas, avec la mise \u00e0 plat, de d\u00e9faire une fois pour toutes, mais de tout simplement d\u00e9plier, \u00e9taler \u2014 selon le mot d\u2019Imbeault&nbsp;\u2014, afin d\u2019en voir les lignes de pliage, les articulations, puis de la laisser ensuite se recomposer. La recomposition se fait de toute fa\u00e7on, mais nous la laissons advenir avec la confiance que le d\u00e9pliage \u2014&nbsp;op\u00e9r\u00e9 par la m\u00e9thode des libres associations et de l\u2019attention en \u00e9gal suspens&nbsp;\u2014 n\u2019aura pas \u00e9t\u00e9 une simple \u00ab&nbsp;inspection&nbsp;\u00bb et que l\u2019analyse aura au contraire influ\u00e9 sur la fa\u00e7on dont s\u2019est faite la recomposition, qu\u2019elle y aura chang\u00e9 quelque chose, m\u00eame d\u2019infime. L\u2019aspect quantitativement \u00ab&nbsp;minime&nbsp;\u00bb ne doit d\u2019ailleurs pas nous inqui\u00e9ter, puisque, ayant affaire \u00e0 des syst\u00e8mes hypercomplexes, nous savons que cela peut conduire, \u00e0 terme, \u00e0 des changements significatifs de trajectoire <sup class='footnote'><a href='#fn-672-1' id='fnref-672-1' onclick='return fdfootnote_show(672)'>1<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette id\u00e9e d\u2019un enroulement n\u2019est pas sans faire penser \u00e0 quelque chose que Freud introduit tr\u00e8s t\u00f4t dans son \u0153uvre, d\u00e8s 1895. La Quantit\u00e9 en \u00ab&nbsp;Phi&nbsp;\u00bb, \u00e9crit-il, se mue en complication (complexit\u00e9) en \u00ab&nbsp;Psy&nbsp;\u00bb. Et il y ajoute un sch\u00e9ma <sup class='footnote'><a href='#fn-672-2' id='fnref-672-2' onclick='return fdfootnote_show(672)'>2<\/a><\/sup> dans lequel on reconnait une sorte de neurone \u00e9l\u00e9mentaire avec une axone dont les embranchements, (I,II,III) se terminent en autant d\u2019arborescences (marqu\u00e9es par des lettres grecques) \u00e0 mesure que l\u2019on s\u2019\u00e9loigne du corps cellulaire. On pourrait aussi y voir un fleuve qui \u00e0 son estuaire se subdivise en de nombreuses branches plus petites. Freud dira aussi: \u00ab&nbsp;La quantit\u00e9 de l\u2019excitation \u00ab&nbsp;phi&nbsp;\u00bb s\u2019exprime en \u00ab&nbsp;psy&nbsp;\u00bb par une complication, la qualit\u00e9 par une <em>topique<\/em>, car d\u2019apr\u00e8s leur situation anatomique, les diff\u00e9rents organes des sens n\u2019entrent en relation qu\u2019avec des neurones \u00ab&nbsp;psy&nbsp;\u00bb d\u00e9termin\u00e9s.&nbsp;\u00bb <sup class='footnote'><a href='#fn-672-3' id='fnref-672-3' onclick='return fdfootnote_show(672)'>3<\/a><\/sup> Pour ceux qui, moins familiers avec la neuro-anatomie c\u00e9r\u00e9brale, peuvent trouver cette phrase un peu obscure, pr\u00e9cisons que Freud dit quelque chose comme ceci: la quantit\u00e9 qui atteint les organes des sens et les premi\u00e8res couches perceptives de l\u2019appareil nerveux central va n\u00e9cessairement se distribuer, dans les syst\u00e8mes plus internes, selon une g\u00e9ographie (topique) particuli\u00e8re puisque les organes des sens sont en relations avec des ensembles particuliers de neurones qui seront charg\u00e9s de \u00ab&nbsp;traiter&nbsp;\u00bb cette quantit\u00e9 d\u2019excitation. Ainsi, le nerf acoustique rejoint pour finir l\u2019aire dite de Wernicke qui traite de la parole entendue, dans le lobe temporal; le nerf optique aboutit, apr\u00e8s de nombreux relais, \u00e0 l\u2019aire log\u00e9e autour de la \u00ab&nbsp;scissure calcarine&nbsp;\u00bb, dans le lobe occipital, et ainsi de suite.<br><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/PhiPsy-2016-02-12-19-09.jpg\" alt=\"PhiPsy-2016-02-12-19-09.jpg\"><\/p>\n\n\n\n<p>La <em>topique<\/em> dont il est question ici semble donc \u00eatre une topique c\u00e9r\u00e9brale, mais, sachant aujourd\u2019hui ce qui suivra quelques ann\u00e9es plus tard dans la pens\u00e9e de Freud, on peut aussi y avoir le pr\u00e9curseur de la topique psychique. La topique se diff\u00e9rencie, selon Freud, \u00e0 partir de l\u2019appareil de perception-conscience (Pcpt-Cs)\u00e8 celui-ci, en effet, est le noyau autour duquel se d\u00e9veloppe le moi. Or, comme le souligne Laplanche, toute topique \u00ab&nbsp;est du moi&nbsp;\u00bb, voulant dire au moins deux choses: que s\u2019il y a diff\u00e9renciation topique, c\u2019est parce qu\u2019il y a naissance du moi, que Freud a toujours pos\u00e9 comme facteur d\u2019inhibition, s\u2019opposant au libre mouvement de l\u2019onde qui va de l\u2019excitation \u00e0 la r\u00e9ponse motrice r\u00e9flexe. On voit donc le moi comme un premier obstacle, une complication, un premier <em>enroulement <\/em>(nous y reviendrons bient\u00f4t). Mais \u00ab&nbsp;toute topique est du moi&nbsp;\u00bb signifie aussi qu\u2019on ne peut parler de topique que du <em>du point de vue du moi<\/em>, parce que c\u2019est le moi qui con\u00e7oit les choses ainsi, qui fait l\u2019exp\u00e9rience de la \u00ab&nbsp;pouss\u00e9e&nbsp;\u00bb lorsque le refoul\u00e9 fait retour, ou encore qui ressent le poids de la conscience morale (surmoi). Freud parle beaucoup du moi dans \u00ab&nbsp;Le moi et le \u00e7a&nbsp;\u00bb, mais ici retenons qu\u2019il souligne \u00e0 maintes reprises que ce moi se constitue \u00e0 partir de l\u2019appareil de perception-conscience (<em>Pcpt-Cs<\/em>). Dans le sch\u00e9ma ci-dessus on peut situer ce processus de d\u00e9veloppement \u00e0 partir de la ligne de s\u00e9paration entre la \u00ab&nbsp;quantit\u00e9&nbsp;\u00bb et la \u00ab&nbsp;complication&nbsp;\u00bb (donc aussi entre <em>quantit\u00e9<\/em> et <em>qualit\u00e9<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame si l\u2019on ne voit pas \u00ab&nbsp;l\u2019enroulement&nbsp;\u00bb en tant que tel figurer dans cette image de Freud, on y reconna\u00eet ais\u00e9ment ce qui, dans notre m\u00e9taphore de la structure des prot\u00e9ines \u00e9voqu\u00e9e dans la section pr\u00e9c\u00e9dente, correspond \u00e0 la structure primaire et secondaire. On imagine aussi sans peine ce qui conduirait une telle complication topique \u00e0 se compliquer davantage, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 s\u2019enrouler, puisqu\u2019il est \u00e9vident que les ramifications de plus en plus fines dans la partie du haut finiront par \u00e9tablir entre elles des ponts, des connexions, rendant la forme plus complexe encore, semblable \u00e0 la structure tertiaire des prot\u00e9ines. Je me permets de repr\u00e9senter la chose dans le diagramme ci-dessous.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><a href=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Phi-PsyMod.jpg\" rel=\"attachment wp-att-678\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"181\" src=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Phi-PsyMod-300x181.jpg\" alt=\"Phi-PsyMod\" class=\"wp-image-678\" srcset=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Phi-PsyMod-300x181.jpg 300w, https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Phi-PsyMod-768x464.jpg 768w, https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Phi-PsyMod-1024x618.jpg 1024w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\"><\/span><\/p>\n\n\n\n<p>On imagine ais\u00e9ment que les traces laiss\u00e9es par les nombreuses exp\u00e9riences v\u00e9cues au cours du temps s\u2019associent entre elles \u2014&nbsp; par ressemblance, par voisinage, par le contraire, etc.&nbsp;\u2014 suivant les al\u00e9as de l\u2019histoire individuelle, familiale, sociale. Les processus primaires (d\u00e9placement, condensation) compliquant encore plus les choses cr\u00e9eront des enchev\u00eatrement encore plus compliqu\u00e9s au point de rendre Freud (et nous tous) admiratifs devant l\u2019inventivit\u00e9 du processus de construction des n\u00e9vroses.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le <em>Projet<\/em>, le moi comme \u00ab&nbsp;enroulement&nbsp;\u00bb est bien pr\u00e9sent dans le sch\u00e9ma qui nous est familier <sup class='footnote'><a href='#fn-672-4' id='fnref-672-4' onclick='return fdfootnote_show(672)'>4<\/a><\/sup>:<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><a href=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/MoiProjet.jpg\" rel=\"attachment wp-att-675\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"168\" src=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/MoiProjet-300x168.jpg\" alt=\"MoiProjet\" class=\"wp-image-675\" srcset=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/MoiProjet-300x168.jpg 300w, https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/MoiProjet-768x431.jpg 768w, https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/MoiProjet-1024x574.jpg 1024w, https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/MoiProjet.jpg 1462w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Si on observe attentivement, on notera combien les deux sch\u00e9mas dessin\u00e9s par Freud sont en fait superposables, \u00e0 la diff\u00e9rence que dans le second sch\u00e9ma, Freud dessine, dans la partie sup\u00e9rieure droite, une sorte de circuit au lieu d\u2019embranchements ouverts. La branche inf\u00e9rieure reste, quant \u00e0 elle, de forme simple, lin\u00e9aire. Dans la section du <em>Projet<\/em> contenant ce sch\u00e9ma (Section 14 de la premi\u00e8re partie) Freud introduit la notion de <em>frayage<\/em> et accompagne le dessin par une description du moi \u00ab&nbsp;comme un r\u00e9seau de neurones investis, bien fray\u00e9s les uns par rapport aux autres&nbsp;\u00bb (p. 631-632). Il explique ensuite que si ce n\u2019\u00e9tait de \u00ab&nbsp;l\u2019investissement lat\u00e9ral&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire la pr\u00e9sence du r\u00e9seau de neurones qu\u2019est le moi, la \u00ab&nbsp;Quantit\u00e9&nbsp;\u00bb se serait \u00e9coul\u00e9e simplement via la branche inf\u00e9rieure, mais la pr\u00e9sence du moi inhibe ce processus simple. \u00ab&nbsp;Si donc un moi existe, \u00e9crit Freud en conclusion, il ne peut qu\u2019<em>inhiber<\/em> les processus psychiques primaires.&nbsp;\u00bb (p. 632)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em>, Freud dit que le r\u00eave surgit comme un champignon \u00e9merge de son myc\u00e9lium. Or on sait qu\u2019un myc\u00e9lium, c\u2019est un r\u00e9seau souterrain qui constitue le corps v\u00e9ritable de la plante produisant les champignons.<br><span style=\"font-size: 12pt;\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2016\/02\/Schem_Mycelium-Sporocarpe-2016-02-12-19-09.jpg\" alt=\"Schem_Mycelium-Sporocarpe-2016-02-12-19-09.jpg\"><\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Je ne multiplie pas les images pour le seul plaisir, mais parce que les m\u00e9taphores employ\u00e9es par Freud (ou par tout autre auteur d\u2019importance) m\u00e9ritent qu\u2019on en prenne connaissance aussi pr\u00e9cis\u00e9ment que possible afin de comprendre ce qu\u2019elles nous disent, quitte \u00e0 se souvenir par la suite que ce ne sont que des m\u00e9taphores et qu\u2019elles poss\u00e8dent par cons\u00e9quent une limite inh\u00e9rente. Ainsi, le champignon comme celui dans le sch\u00e9ma ci-dessus est beaucoup trop statique pour vraiment se comparer \u00e0 un r\u00eave, mais gr\u00e2ce \u00e0 lui on voit mieux l\u2019id\u00e9e que se fait Freud de la production d\u2019un r\u00eave. Comme le champignon, le r\u00eave n\u2019est pas une entit\u00e9 en soi, il a des racines profondes dans l\u2019humus psychique. On peut par l\u00e0 comprendre plusieurs aspects de l\u2019approche freudienne du r\u00eave. Par exemple, qu\u2019il importe peu si le r\u00eaveur ne souvient pas du \u00ab r\u00eave au complet&nbsp;\u00bb, tout simplement parce que de toute fa\u00e7on, ce que que nous appelons \u00ab&nbsp;un r\u00eave&nbsp;\u00bb n\u2019est que la partie \u00e9merg\u00e9e d\u2019un ensemble infiniment plus riche et compliqu\u00e9. Sans exag\u00e9rer, on pourrait aller jusqu\u2019\u00e0 dire que le \u00ab&nbsp;r\u00eave complet&nbsp;\u00bb, ce serait tout le psychisme du sujet. On comprend d\u00e8s lors aussi l\u2019inanit\u00e9 de la tentative d\u2019analyser une r\u00eave \u00ab&nbsp;\u00e0 fond&nbsp;\u00bb, et aussi pourquoi Freud dit que tout r\u00eave, de toute fa\u00e7on, comporte un \u00ab&nbsp;ombilic&nbsp;\u00bb par o\u00f9 il se rattache \u00e0 l\u2019Inconnu. Cet \u00ab&nbsp;Inconnu&nbsp;\u00bb, comme on imagine ais\u00e9ment \u00e0 partir de la m\u00e9taphore du myc\u00e9lium, ce n\u2019est pas un inconnu m\u00e9taphysique, c\u2019est la part opaque \u00e9chappant \u00e0 tout projet de ma\u00eetrise par la connaissance, en chacun de nous. Je crois qu\u2019on peut dire que c\u2019est cette part que dans le <em>Projet<\/em> (encore lui), Freud appelle \u00ab&nbsp;La Chose&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre corollaire de la m\u00e9taphore du champignon et de son myc\u00e9lium, c\u2019est tout simplement la l\u00e9gitimit\u00e9 qui nous est accord\u00e9e de partir de n\u2019importe quel \u00e9l\u00e9ment du r\u00eave pour en amorcer l\u2019analyse. Dans l\u2019image ci-dessus, on voit bien qu\u2019\u00e0 suivre n\u2019importe quel filament ou tubule du faisceau qui constitue le corps \u00e9merg\u00e9 du champignon (sporocarpe) on aboutirait t\u00f4t ou tard, si on disposait d\u2019un temps ind\u00e9termin\u00e9, par parcourir l\u2019ensemble du r\u00e9seau. Mais alors, dira-t-on, pourquoi ne commen\u00e7ons-nous pas par n\u2019importe quelle partie d\u2019un r\u00eave au hasard? Pourquoi demandons-nous au patient d\u2019associer? La r\u00e9ponse est que justement en demandant au patient-r\u00eaveur d\u2019associer sur son r\u00eave nous nous assurons du choix qui se situera au plus pr\u00e8s de celui des \u00ab&nbsp;filaments&nbsp;\u00bb qui est le plus \u00ab&nbsp;chaud&nbsp;\u00bb dans le moment, et cela m\u00eame sir les processus d\u00e9fensifs du patient lui font choisir la partie du r\u00eave apparemment la moins importante. Les liaisons \u00ab&nbsp;souterraines&nbsp;\u00bb feront en sorte que m\u00eame si la chose se pr\u00e9sente par la n\u00e9gative, on se trouvera n\u00e9anmoins \u00e0 r\u00f4der autour de ce contre quoi ce choix \u00e9tait dirig\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse d\u2019un r\u00eave, si l\u2019on suit la logique qu\u2019impose la m\u00e9taphore du myc\u00e9lium, ce n\u2019est pas la dissection d\u2019un objet \u00ab&nbsp;discret&nbsp;\u00bb (au sens de: fini, d\u00e9fini, s\u00e9par\u00e9, discontinu), mais l\u2019occasion d\u2019obtenir un aper\u00e7u sur une \u00e9tendue psychique beaucoup plus grande. Si \u00ab&nbsp;un champignon&nbsp;\u00bb, ce n\u2019est en fait que la partie a\u00e9rienne, \u00e9merg\u00e9e (ici appel\u00e9e <em>sporocarpe<\/em>) d\u2019un tout beaucoup plus vaste, le <em>myc\u00e9lium<\/em>, et que le \u00ab&nbsp;d\u00e9roulement&nbsp;\u00bb doit chercher \u00e0 saisir, id\u00e9alement, la part immerg\u00e9e, souterraine, alors on peut dire que c\u2019est la m\u00eame chose lorsqu\u2019on \u00ab&nbsp;d\u00e9roule&nbsp;\u00bb un r\u00eave, c&rsquo;est-\u00e0-dire lorsqu\u2019on\u2026 l\u2019analyse. Si mon propos ci-dessus, selon lequel le \u00ab&nbsp;r\u00eave complet&nbsp;\u00bb ce serait tout le psychisme du sujet peut sembler exag\u00e9r\u00e9, qu\u2019on pense \u00e0 ceci: l\u2019\u00e9tude du r\u00eave, pour Freud, c\u2019est aussi, et peut-\u00eatre plus fondamentalement, l\u2019utilisation d\u2019une fen\u00eatre suppl\u00e9mentaire sur le psychisme inconscient. Pour acc\u00e9der \u00e0 quelque chose de l\u2019inconscient, il y a les donn\u00e9es obtenues \u00e0 partir de la pens\u00e9e \u00e9veill\u00e9e et celles que nous accorde l\u2019analyse du r\u00eave. Cette double entr\u00e9e permet une \u00e9tude comparative qui nous en apprend encore plus sur l\u2019inconscient. J\u2019imagine que je n\u2019ai pas besoin d\u2019insister l\u00e0-dessus. Il n\u2019y a qu\u2019\u00e0 relire les nombreux exemples d\u2019analyse de r\u00eaves que Freud expose dans son livre de 1900 pour se convaincre que c\u2019est bien ainsi qu\u2019il con\u00e7oit les choses. Sauf qu\u2019on peut se dire d\u2019accord en principe, mais proc\u00e9der bien autrement au pr\u00e9texte que \u00ab&nbsp;on ne fait plus \u00e7a de nos jours&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On a le droit, bien entendu. de chercher \u00e0 am\u00e9liorer la m\u00e9thode analytique, quitte \u00e0 abandonner celle invent\u00e9e par Freud. Il n\u2019y aurait l\u00e0 aucun probl\u00e8me s\u2019il s\u2019av\u00e9rait qu\u2019on avait d\u00e9velopp\u00e9 une mani\u00e8re plus appropri\u00e9e d\u2019analyser un r\u00eave, appuy\u00e9e sur une conception aussi rigoureuse du fonctionnement psychique.Le probl\u00e8me est que ce \u00e0 quoi on assiste, c\u2019est \u00e0 une r\u00e9gression: du point de vue pratique, on retourne \u00e0 l\u2019\u00e9poque pr\u00e9-freudienne, celle o\u00f9 le r\u00eave, eh bien, c\u2019\u00e9tait le r\u00eave manifeste. Du point de vue th\u00e9orique, cette r\u00e9gression ne s\u2019appuie sur aucune \u00e9laboration digne de ce nom. On se contente seulement d\u2019envoyer par dessus bord la m\u00e9thode exigeante de Freud. Ce qui signifie que, de proche en proche, on c\u00e8de sur l\u2019importance d\u2019analyser un r\u00eave, donc on abandonne l\u2019id\u00e9e d\u2019un r\u00eave latent, et donc on tient pour peu de chose la notion de \u00ab&nbsp;travail du r\u00eave&nbsp;\u00bb, ce qui \u00e0 son tour signifie qu\u2019on ne fait plus r\u00e9f\u00e9rence aux processus primaires, et par cons\u00e9quent aux \u00ab&nbsp;lois&nbsp;\u00bb particuli\u00e8res de fonctionnement de l\u2019inconscient, et donc \u00e0 l\u2019inconscient lui-m\u00eame!<\/p>\n\n\n\n<p>Or, si la m\u00e9thode freudienne nous apprend quelque chose de nouveau, c\u2019est de ne pas se fier au contenu manifeste, que ce soit celui du r\u00eave ou celui de la s\u00e9ance, ou encore la manifestation \u00ab&nbsp;\u00e9vidente&nbsp;\u00bb d\u2019affect. Le d\u00e9placement et la condensation sont des m\u00e9canismes qu\u2019il ne faut jamais perdre de vue si l\u2019on veut s\u2019y retrouver dans le mat\u00e9riel clinique. Ce sont les jonctions et les associations r\u00e9sultant de ces processus qui donnent en fin de compte les formes apparemment inextricables, les d\u00e9dales parfois exasp\u00e9rants, ou encore l\u2019obscurit\u00e9 totale dans laquelle on se sent pris en \u00e9coutant nos patients. Il faut alors se souvenir que l\u2019enchev\u00eatrement est n\u00e9anmoins compos\u00e9 de fils interconnect\u00e9s, et que si on r\u00e9ussit \u00e0 le d\u00e9plier quelque peu, on pourra voir de nouvelles connexions, suivre de nouveaux fils et, \u00e0 la fin, faire un peu de lumi\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ajoute ici un extrait de <em>L\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em> que nous pourrons discuter ensemble (j&rsquo;ai recours \u00e0&nbsp; la traduction Meyerson,1925, p. 133-138, parce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas prot\u00e9g\u00e9e par copyright; mais il serait plus souhaitable de consulter la traduction des \u0152uvres compl\u00e8tes, vol IV, p. 181-187):<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\"><p><span style=\"font-size: 11pt;\">Ainsi que je l&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 indiqu\u00e9, quand je traite un psychon\u00e9vros\u00e9, ses r\u00eaves deviennent r\u00e9guli\u00e8rement le sujet de nos entretiens. Je dois lui donner alors toutes les explications psychologiques gr\u00e2ce auxquelles je parviens moi-m\u00eame \u00e0 comprendre son cas, et je subis \u00e0 cette occasion des critiques impitoyables: des sp\u00e9cialistes ne seraient pas plus durs. R\u00e9guli\u00e8rement, mes malades se refusent \u00e0 admettre le principe d&rsquo;apr\u00e8s lequel tous les r\u00eaves seraient l&rsquo;accomplissement de d\u00e9sirs. Voici quelques exemples de r\u00eaves que l&rsquo;on m&rsquo;a oppos\u00e9s comme preuve du contraire.<br>\u00ab\u00a0Vous dites toujours, d\u00e9clare une spirituelle malade, que le r\u00eave est un d\u00e9sir r\u00e9alis\u00e9. Je vais vous raconter un r\u00eave qui est tout le contraire d&rsquo;un d\u00e9sir r\u00e9alis\u00e9. Comment accorderez-vous cela avec votre th\u00e9orie? Voici le r\u00eave:<\/span><\/p><p><em>Je veux donner un d\u00eener, mais je n&rsquo;ai pour toutes provisions qu&rsquo;un peu de saumon fum\u00e9. Je voudrais aller faire des achats, mais je me rappelle que c&rsquo;est dimanche apr\u00e8s-midi et que toutes les boutiques sont ferm\u00e9es. Je veux t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 quelques fournisseurs, mais le t\u00e9l\u00e9phone est d\u00e9traqu\u00e9. Je dois donc renoncer au d\u00e9sir de donner un d\u00eener.<\/em><br>Je r\u00e9ponds naturellement que seule l&rsquo;analyse peut d\u00e9cider du sens de ce r\u00eave; j&rsquo;accorde toutefois qu&rsquo;il semble \u00e0 premi\u00e8re vue raisonnable et coh\u00e9rent et parait tout le contraire de l&rsquo;accomplissement d&rsquo;un d\u00e9sir.<br>134<br>\u00ab\u00a0Mais de quel mat\u00e9riel provient ce r\u00eave? Vous savez que les motifs d&rsquo;un r\u00eave se trouvent toujours dans les faits des jours pr\u00e9c\u00e9dents.\u00a0\u00bb<br>Analyse. &#8211; Le mari de ma malade est boucher en gros; c&rsquo;est un brave homme, tr\u00e8s actif. Il lui a dit quelques jours avant qu&rsquo;il engraissait trop et voulait faire une cure d&rsquo;amaigrissement. Il se l\u00e8verait de bonne heure, ferait de l&rsquo;exercice, s&rsquo;en tiendrait \u00e0 une di\u00e8te s\u00e9v\u00e8re et n&rsquo;accepterait plus d&rsquo;invitations \u00e0 d\u00eener. Elle raconte encore, en riant, que son mari a fait, \u00e0 la table des habitu\u00e9s du restaurant o\u00f9 il prend souvent ses repas, la connaissance d&rsquo;un peintre qui voulait \u00e0 tout prix faire son portrait, parce qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas encore trouv\u00e9 de t\u00eate aussi expressive. Mais son mari avait r\u00e9pondu, avec sa rudesse ordinaire, qu&rsquo;il le remerciait tr\u00e8s vivement mais \u00e9tait persuad\u00e9 que le peintre pr\u00e9f\u00e9rerait \u00e0 toute sa figure un morceau du derri\u00e8re d&rsquo;une belle jeune fille (55). Ma malade est actuellement tr\u00e8s \u00e9prise de son mari et le taquine sans cesse. Elle lui a \u00e9galement demand\u00e9 de ne pas lui donner de caviar. &#8211; Qu&rsquo;est-ce que cela peut vouloir dire?<br>En r\u00e9alit\u00e9 elle souhaite depuis longtemps avoir chaque matin un sandwich au caviar, mais elle se refuse cette d\u00e9pense. Naturellement, elle aurait aussit\u00f4t ce caviar, si elle en parlait \u00e0 son mari. Mais elle l&rsquo;a pri\u00e9 au contraire de ne pas le lui donner, de mani\u00e8re \u00e0 pouvoir le taquiner plus longtemps avec cela.<br>(Cela me para\u00eet tir\u00e9 par les cheveux. Ces sortes de renseignements insuffisants cachent pour l&rsquo;ordinaire des motifs que l&rsquo;on n&rsquo;exprime pas. Songeons \u00e0 la mani\u00e8re dont les hypnotis\u00e9s de Bernheim accomplissant une mission posthypnotique l&rsquo;expliquent, quand on leur en demande la raison, par un motif visiblement insuffisant, au lieu de r\u00e9pondre: \u00ab\u00a0Je ne sais pas pourquoi j&rsquo;ai fait cela.\u00a0\u00bb Le caviar de ma malade sera un motif de ce genre. Je remarque qu&rsquo;elle est oblig\u00e9e de se cr\u00e9er, dans sa vie, un d\u00e9sir insatisfait. Son r\u00eave lui montre ce d\u00e9sir comme r\u00e9ellement non combl\u00e9. Mais pourquoi lui fallait-il un tel d\u00e9sir?) 135<br>Ce qui lui est venu \u00e0 l&rsquo;esprit jusqu&rsquo;\u00e0 pr\u00e9sent n&rsquo;a pu servir \u00e0 interpr\u00e9ter le r\u00eave. J&rsquo;insiste. Au bout d&rsquo;un moment, comme il convient lorsqu&rsquo;on doit surmonter une r\u00e9sistance, elle me dit qu&rsquo;elle a rendu visite hier \u00e0 une de ses amies; elle en est fort jalouse parce que son mari en dit toujours beaucoup de bien. Fort heureusement, l&rsquo;amie est mince et maigre, et son mari aime les formes pleines. De quoi parlait donc cette personne maigre? Naturellement de son d\u00e9sir d&rsquo;engraisser. Elle lui a aussi demand\u00e9: \u00ab\u00a0Quand nous inviterez-vous \u00e0 nouveau? On mange toujours si bien chez vous.\u00a0\u00bb<br>Le sens du r\u00eave est clair maintenant. Je peux dire \u00e0 ma malade: \u00ab\u00a0C&rsquo;est exactement comme si vous lui aviez r\u00e9pondu mentalement: \u00ab\u00a0Oui da! je vais t&rsquo;inviter pour que tu manges bien, que tu engraisses et que tu plaises plus encore \u00e0 mon mari! J&rsquo;aimerais mieux ne plus donner de d\u00eener de ma vie!\u00a0\u00bb Le r\u00eave vous dit que vous ne pourrez pas donner de d\u00eener, il accomplit ainsi votre voeu de ne point contribuer \u00e0 rendre plus elle votre amie. La r\u00e9solution, prise par votre mari, de ne plus accepter d&rsquo;invitation \u00e0 d\u00eener, pour ne pas engraisser, vous avait, en effet, indiqu\u00e9 que les d\u00eeners dans le monde engraissent.\u00a0\u00bb Il ne manque plus qu&rsquo;une concordance qui confirmerait la solution. On ne sait encore \u00e0 quoi le saumon fum\u00e9 r\u00e9pond dans le r\u00eave. \u00ab\u00a0D&rsquo;o\u00f9 vient que vous \u00e9voquez dans le r\u00eave le saumon fum\u00e9?\u00a0\u00bb &#8211; \u00ab\u00a0C&rsquo;est, r\u00e9pond-elle, le plat de pr\u00e9dilection de mon amie.\u00a0\u00bb Par hasard, je connais aussi cette dame et je sais qu&rsquo;elle a vis-\u00e0-vis du saumon fum\u00e9 la m\u00eame conduite que ma malade \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard du caviar.<br>Ce m\u00eame r\u00eave comporte une autre interpr\u00e9tation plus d\u00e9licate. On pourrait m\u00eame estimer que celle-ci est rendue n\u00e9cessaire par une circonstance accessoire. Les deux explications ne se contredisent pas, mais se recouvrent et sont un bel exemple du double sens que le r\u00eave, comme toutes les autres structures psychopathologiques, pr\u00e9sente habituellement. Nous savons qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9poque de son r\u00eave du d\u00e9sir non combl\u00e9 notre malade s&rsquo;effor\u00e7ait dans la r\u00e9alit\u00e9 de refuser de combler un de ses d\u00e9sirs (le sandwich au caviar). L&rsquo;amie avait aussi exprim\u00e9 un voeu, celui d&rsquo;engraisser, et il n&rsquo;y aurait rien d&rsquo;\u00e9tonnant \u00e0 ce que notre malade e\u00fbt r\u00eav\u00e9 qu&rsquo;un souhait de son amie ne s&rsquo;accompl\u00eet pas. Elle souhaite bien en effet que le d\u00e9sir de son amie (le d\u00e9sir d&rsquo;engraisser) ne soit pas accompli.<br>136<br>Mais, au lieu de cela, elle r\u00eave qu&rsquo;elle-m\u00eame voit un de ses d\u00e9sirs non accompli. Le r\u00eave acquiert un sens nouveau, s&rsquo;il n&rsquo;y est point question d&rsquo;elle mais de son amie, si elle s&rsquo;estime \u00e0 la place de celle-ci, ou, en d&rsquo;autres termes, si elle s&rsquo;est identifi\u00e9e avec elle. Je pense que c&rsquo;est l\u00e0 ce qu&rsquo;elle fait, et que le signe de cette identification est qu&rsquo;elle s&rsquo;est donn\u00e9 dans la vie r\u00e9elle un d\u00e9sir qu&rsquo;elle se refuse de combler.<\/p><p>Quel est le sens de l&rsquo;identification hyst\u00e9rique? Il convient, pour l&rsquo;expliquer, de p\u00e9n\u00e9trer quelque peu dans ce sujet. L&rsquo;identification est un facteur tr\u00e8s important dans le m\u00e9canisme de l&rsquo;hyst\u00e9rie. C&rsquo;est gr\u00e2ce \u00e0 ce moyen que les malades peuvent exprimer par leurs manifestations morbides les \u00e9tats int\u00e9rieurs d&rsquo;un grand nombre de personnes et non pas seulement les leurs, ils peuvent souffrir en quelque sorte pour une foule de gens et jouer \u00e0 eux seuls tous les r\u00f4les d&rsquo;un drame. On dira: c&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;imitation hyst\u00e9rique bien connue, l&rsquo;aptitude qu&rsquo;ont les hyst\u00e9riques \u00e0 imiter tous les sympt\u00f4mes qui les impressionnent chez les autres: une sympathie qui va jusqu&rsquo;\u00e0 la reproduction, pourrait-on dire. Mais on n&rsquo;aura fait par l\u00e0 qu&rsquo;indiquer la voie suivie par le processus psychique de l&rsquo;imitation hyst\u00e9rique; autre chose est le processus lui-m\u00eame. Celui-ci est un peu plus compliqu\u00e9 que l&rsquo;imitation hyst\u00e9rique telle qu&rsquo;on se pla\u00eet \u00e0 la repr\u00e9senter; ainsi qu&rsquo;un exemple va le prouver, il r\u00e9pond \u00e0 des d\u00e9ductions inconscientes. Si un m\u00e9decin a mis avec d&rsquo;autres patientes, dans une chambre de clinique, une malade qui pr\u00e9sente une certaine esp\u00e8ce de tremblement, il ne sera pas \u00e9tonn\u00e9 d&rsquo;apprendre, un matin, que cet accident hyst\u00e9rique a \u00e9t\u00e9 imit\u00e9. Il se dira simplement: les autres l&rsquo;ont vu, l&rsquo;ont imit\u00e9, c&rsquo;est de la contagion mentale. Oui, mais la contagion mentale se produit \u00e0 peu pr\u00e8s de la mani\u00e8re suivante. Les malades savent en g\u00e9n\u00e9ral plus de choses sur le compte les unes des autres que le m\u00e9decin n&rsquo;en peut savoir sur chacune d&rsquo;elles, et elles se pr\u00e9occupent encore les unes des autres apr\u00e8s la visite du m\u00e9decin. L&rsquo;une d&rsquo;entre elles a-t-elle eu sa crise aujourd&rsquo;hui, les autres sauront bient\u00f4t qu&rsquo;une lettre de chez elle, un rappel de son chagrin d&rsquo;amour ou d&rsquo;autres choses semblables en ont \u00e9t\u00e9 cause. Leur compassion s&rsquo;\u00e9meut et elles font inconsciemment le raisonnement suivant: Si ces sortes de motifs entra\u00eenent ces sortes de crises, je peux aussi avoir cette sorte de crise, car j&rsquo;ai les m\u00eames motifs.<br>137<br>Si c&rsquo;\u00e9taient l\u00e0 des conclusions conscientes, elles aboutiraient sans doute \u00e0 l&rsquo;angoisse de voir survenir cette m\u00eame crise. Mais les choses se passent sur un autre plan psychique et aboutissent \u00e0 la r\u00e9alisation du sympt\u00f4me redout\u00e9. L&rsquo;identification n&rsquo;est donc pas simple imitation, mais l\u2019appropriation \u00e0 cause d&rsquo;une \u00e9tiologie identique; elle exprime un \u00ab\u00a0tout comme si\u00a0\u00bb et a trait \u00e0 une communaut\u00e9 qui persiste dans l&rsquo;inconscient.<\/p><p>L&rsquo;identification est le plus souvent utilis\u00e9e dans l&rsquo;hyst\u00e9rie comme l&rsquo;expression d&rsquo;une communaut\u00e9 sexuelle. L&rsquo;hyst\u00e9rique s&rsquo;identifie de pr\u00e9f\u00e9rence, mais pas exclusivement, avec des personnes avec qui elle a \u00e9t\u00e9 en relations sexuelles ou qui ont des relations sexuelles avec les m\u00eames personnes qu&rsquo;elle. La langue est d&rsquo;ailleurs responsable de cette conception. Deux amoureux sont \u00ab\u00a0un\u00a0\u00bb. Le fantasme hyst\u00e9rique, comme le r\u00eave, se contente, pour identifier, du fait que l&rsquo;on songe \u00e0 des relations sexuelles, sans que, d&rsquo;ailleurs, celles-ci soient r\u00e9elles. Une malade ne fait donc que se conformer aux r\u00e8gles de la pens\u00e9e hyst\u00e9rique, quand elle exprime sa jalousie contre son amie (jalousie qu&rsquo;elle sait d&rsquo;ailleurs injustifi\u00e9e) en se mettant \u00e0 sa place dans le r\u00eave et en s&rsquo;identifiant avec elle par la cr\u00e9ation d&rsquo;un sympt\u00f4me (celui du d\u00e9sir qu&rsquo;elle se refuse). On aimerait \u00e9noncer ce processus de la mani\u00e8re suivante: elle se met \u00e0 la place de son amie dans le r\u00eave, parce que celle-ci se met \u00e0 sa place aupr\u00e8s de son mari, parce qu&rsquo;elle voudrait prendre, dans l&rsquo;estime de son mari, la place de son amie (56).<\/p><p>Une autre de mes malades, la plus spirituelle de toutes mes r\u00eaveuses, a d\u00e9montr\u00e9 d&rsquo;une mani\u00e8re plus simple encore comment le non-accomplissement d&rsquo;un d\u00e9sir peut indiquer l&rsquo;accomplissement d&rsquo;un autre. Je lui avais expliqu\u00e9 un jour que le r\u00eave \u00e9tait l&rsquo;accomplissement d&rsquo;un d\u00e9sir; le lendemain elle r\u00eavait qu&rsquo;elle partait \u00e0 la campagne avec sa belle-m\u00e8re. Je savais combien elle s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9battue pour ne point passer l&rsquo;\u00e9t\u00e9 aupr\u00e8s de sa belle-m\u00e8re, je savais aussi que peu de jours avant elle s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9livr\u00e9e de cette terreur en louant une maison de campagne tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e du lieu o\u00f9 sa belle-m\u00e8re r\u00e9sidait. Le r\u00eave annulait la solution tant d\u00e9sir\u00e9e, n&rsquo;\u00e9tait-ce pas l\u00e0 pr\u00e9cis\u00e9ment le contraire de ma th\u00e9orie?<br>138<br>Assur\u00e9ment, on pouvait, pour comprendre ce r\u00eave, s&rsquo;en tenir \u00e0 sa conclusion: d&rsquo;apr\u00e8s ce r\u00eave, j&rsquo;avais tort; elle d\u00e9sirait que j&rsquo;aie tort, ce r\u00eave lui montrait donc son d\u00e9sir comme accompli. Mais le d\u00e9sir que j&rsquo;aie tort, s&rsquo;il se r\u00e9alisait au sujet de la maison de campagne, avait trait, en r\u00e9alit\u00e9, \u00e0 un autre objet plus s\u00e9rieux. Vers le m\u00eame moment, j&rsquo;avais conclu, \u00e0 partir du mat\u00e9riel qu&rsquo;elle offrait \u00e0 l&rsquo;analyse, qu&rsquo;il devait s&rsquo;\u00eatre pass\u00e9 quelque chose d&rsquo;important pour sa maladie dans une certaine p\u00e9riode de sa vie. Elle l&rsquo;avait ni\u00e9 parce qu&rsquo;elle n&rsquo;en trouvait pas de traces dans sa m\u00e9moire. Nous reconn\u00fbmes peu apr\u00e8s que j&rsquo;avais eu raison. Son d\u00e9sir que je puisse avoir tort qui, dans le r\u00eave, prenait l&rsquo;aspect d&rsquo;un d\u00e9part \u00e0 la campagne avec sa belle-m\u00e8re, r\u00e9pondait donc au d\u00e9sir tr\u00e8s normal que la chose soup\u00e7onn\u00e9e alors ne se f\u00fbt jamais pass\u00e9e.<br>Je me suis permis d&rsquo;interpr\u00e9ter sans analyse et par une simple supposition le menu fait suivant, arriv\u00e9 \u00e0 un ami qui avait \u00e9t\u00e9 mon camarade de classe pendant nos huit ann\u00e9es de lyc\u00e9e. Un jour, dans un petit cercle, il m&rsquo;avait entendu exposer cette opinion nouvelle: tous les r\u00eaves seraient des accomplissements de d\u00e9sir; il rentra chez lui et r\u00eava qu&rsquo;il avait perdu tous ses proc\u00e8s -il \u00e9tait avocat- et il s&rsquo;en plaignit \u00e0 moi. Je me tirai de l\u00e0 en disant: on ne peut pas gagner tous les proc\u00e8s, mais je pensai en moi-m\u00eame: J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 pendant huit ans le premier de la classe, tandis qu&rsquo;il avait une place quelconque dans la moyenne; il serait bien \u00e9tonnant qu&rsquo;\u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 il n&rsquo;e\u00fbt jamais souhait\u00e9 que je dise une fois une bonne \u00e2nerie.<\/p><\/blockquote>\n\n\n<div class='footnotes' id='footnotes-672'><div class='footnotedivider'><\/div><ol><li id='fn-672-1'> Voir l\u2019article pr\u00e9c\u00e9dent. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-672-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-672-2'> Voir la figure tir\u00e9e du Projet d&rsquo;une psychologie, in <em>Lettres \u00e0 Whilhelm Fliess<\/em>, PUF, 2006, p. 623. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-672-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-672-3'> <em>Ibid.<\/em> <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-672-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-672-4'> <em>Op. cit. <\/em> p. 632 <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-672-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La m\u00e9taphore de l\u2019\u00e9talement ou de la mise \u00e0 plat peut sembler \u00e9vidente: \u00e9couter avec une attention \u00e9galement distribu\u00e9e, mettre tout sur un m\u00eame plan, donner, dans un premier temps, autant de valeur au petit d\u00e9tail apparemment insignifiant qu\u2019\u00e0 l\u2019expression la plus charg\u00e9e d\u2019affect\u2026 tout analyste peut reconna\u00eetre l\u00e0 quelque chose de la m\u00e9thode courante.<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=672\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a06- L&rsquo;enroulement\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-672","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles-proposes-a-la-discussion"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/672","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=672"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/672\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1976,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/672\/revisions\/1976"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=672"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=672"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=672"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}