{"id":2168,"date":"2022-10-06T16:12:07","date_gmt":"2022-10-06T20:12:07","guid":{"rendered":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=2168"},"modified":"2023-08-02T11:41:24","modified_gmt":"2023-08-02T15:41:24","slug":"47-chap-vi-a-loubli-des-reves-2eme-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=2168","title":{"rendered":"47- Chap. VII-A-L&rsquo;oubli des r\u00eaves-2\u00e8me partie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">S\u00c9MINAIRE \u00ab&nbsp;PENSER AVEC FREUD&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">ANN\u00c9E 2022-2023<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>RELIRE <em>L\u2019INTERPR\u00c9TATION DU R\u00caVE<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">Document 47<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">CHAPITRE VII<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">A- L\u2019OUBLI DES R\u00caVES (2<span style=\"font-size: 10pt; vertical-align: super;\">e<\/span> partie)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Dominique Scarfone<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Dans <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em>, l\u2019emploi par Freud des termes \u201cd\u00e9termination\u201d et encore plus \u201csurd\u00e9termination\u201d peut pr\u00eater \u00e0 confusion. Il vaut la peine qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate. Il me semble possible d\u2019avancer que la d\u00e9termination et la surd\u00e9termination dont parle Freud n\u2019est pas une <em>causalit\u00e9 <\/em>ordinaire (elle n\u2019est \u00e9tablie qu\u2019apr\u00e8s-coup); ni m\u00eame un <em>d\u00e9terminisme<\/em> au sens courant.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais d\u2019abord&nbsp;: que veulent dire les mots <em>d\u00e9termination, d\u00e9termin\u00e9, surd\u00e9termin\u00e9, d\u00e9terminisme?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;D\u00e9termin\u00e9&nbsp;\u00bb signifie, entre autres choses, d\u00e9fini. On d\u00e9termine quelque chose lorsqu\u2019on en \u00e9tablit les limites, les contours.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;D\u00e9terminisme&nbsp;\u00bb d\u00e9signe une conception du monde comme r\u00e9gi par des lois telles qu\u2019il serait th\u00e9oriquement possible de pr\u00e9dire au temps t<span style=\"font-size: 10pt; vertical-align: sub;\">1<\/span> l\u2019\u00e9tat du monde du temps t<span style=\"font-size: 10pt; vertical-align: sub;\">2<\/span> si l\u2019on poss\u00e9dait <em>toutes<\/em> les donn\u00e9es de l\u2019\u00e9tat du monde \u00e0 t<span style=\"font-size: 10pt; vertical-align: sub;\">1<\/span> (ce qui est en pratique impossible). C\u2019est un <em>d\u00e9terminisme strict, <\/em> tel que postul\u00e9 par Laplace.<\/p>\n\n\n\n<p>De cette sorte de d\u00e9terminisme, Paul Val\u00e9ry \u00e9crit dans ses <em>Cahiers<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00ab Le d\u00e9terminisme rigoureux est profond\u00e9ment d\u00e9iste. \u00bb <sup class='footnote'><a href='#fn-2168-1' id='fnref-2168-1' onclick='return fdfootnote_show(2168)'>1<\/a><\/sup><\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Auparavant, Val\u00e9ry avait aussi not\u00e9:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><span style=\"font-size: 11pt;\">\u00ab&nbsp;Le d\u00e9terminisme \u2013 subtil anthropomorphisme \u2013 dit que tout se passe comme dans une machine telle qu\u2019elle est comprise par moi. Mais toute loi m\u00e9canique est au fond irrationnelle \u2013 exp\u00e9rimentale.&nbsp;\u00bb (p. 492.)<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ce que Val\u00e9ry semble rappeler ainsi est que ce d\u00e9terminisme n\u2019est concevable que si, exp\u00e9rimentalement, nous \u00e9tablissons un syst\u00e8me clos dont nous contr\u00f4lons la plupart des variables. Or l\u2019exp\u00e9rimentation est bien un reflet de la r\u00e9alit\u00e9 \u00ab&nbsp;telle qu\u2019elle est comprise par moi&nbsp;\u00bb, elle vise \u00e0 v\u00e9rifier une hypoth\u00e8se que <em>je<\/em> me suis faite au sujet de la r\u00e9alit\u00e9. Sauf que la r\u00e9alit\u00e9, elle, est un <em>syst\u00e8me ouvert<\/em>, et Val\u00e9ry a encore ceci \u00e0 dire:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><span style=\"font-size: 11pt;\">\u00ab&nbsp;Innombrables sont les <em>faits<\/em> \u2013 La moindre observation en contient une infinit\u00e9, le moindre \u00ab&nbsp;coup d\u2019\u0153il&nbsp;\u00bb \u2013 Puissance du continu?<br>Or la causalit\u00e9 est par l\u00e0 mise en question.<br>De m\u00eame, le changement de grossissement du microscope montre au m\u00eame point d\u2019espace-temps <em>un autre monde<\/em>.<br>De sorte que la causalit\u00e9 rigoureuse du d\u00e9terminisme n\u2019a aucun sens. (<em>Op. cit., <\/em>Vol. II, p. 1673).<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>En fait, du vivant de Val\u00e9ry, qui \u00e9tait un ami d\u2019Einstein, la science physique avait bien \u00e9tabli que le principe de causalit\u00e9 n\u2019est pas tenable parce que tout ce que la physique d\u00e9crit est r\u00e9versible, ce dont Val\u00e9ry donne un exemple:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><span style=\"font-size: 11pt;\">\u00ab&nbsp;<em>Cause<\/em> \u2013 Si l\u2019on dit que le coup de mer a ruin\u00e9 une jet\u00e9e. Tout ici est <em>homo<\/em> [c.\u00e0.d. anthropomorphe- note de D.S.] \u2013 <em>Coup<\/em> \u2013 et l\u2019emploi du verbe actif comme l\u2019id\u00e9e de ruine ou de d\u00e9sordre \u2013 qui est relative \u00e0 <em>notre<\/em> ordre. Et l\u2019on n\u00e9glige la modification r\u00e9ciproque de la mer. On ne dit pas : la jet\u00e9e a vomi ses pierres sur la mer, a transform\u00e9, dissip\u00e9 l\u2019\u00e9nergie de la lame.<br>Mais quoi qu\u2019on fasse, c\u2019est toujours un homme qui observe. (Vol. I, p. 673-674)<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>\u00c0 ce point de notre parcours reprenons la diff\u00e9rence entre d\u00e9terminisme et causalit\u00e9, les deux termes \u00e9tant souvent utilis\u00e9s l\u2019un pour l\u2019autre. La <em>causalit\u00e9<\/em> concerne les \u00e9v\u00e9nements individuels (un pont s\u2019\u00e9croule parce qu\u2019un pilier a \u00e9t\u00e9 dynamit\u00e9; le dynamitage <em>cause<\/em> l\u2019\u00e9croulement du pont); le <em>d\u00e9terminisme<\/em> concerne les grands syst\u00e8mes soumis \u00e0 des lois g\u00e9n\u00e9rales. La loi de la gravit\u00e9 (l\u2019attraction terrestre) <em>d\u00e9termine<\/em> en derni\u00e8re analyse la chute des corps, et donc l\u2019\u00e9croulement du pont, mais elle d\u00e9termine tout autant le fait que le pont tient debout si sa structure est agenc\u00e9e correctement, tant que personne ne le dynamite. Ainsi, la physique de Newton est d\u00e9terministe (p.ex. de par sa loi de la gravitation universelle), mais elle <em>n\u2019est pas causale<\/em>, vu la r\u00e9versibilit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9tudi\u00e9s (cf. Val\u00e9ry, d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>Selon le d\u00e9terminisme, qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement puisse se produire, c\u2019est une question de calcul des probabilit\u00e9s, sauf que la statistique ne peut pr\u00e9dire le cas particulier. Un fait inattendu (par exemple, un bateau heurte un pilier du pont) <em>cause<\/em> l\u2019\u00e9croulement, mais le d\u00e9terminisme qui r\u00e9git la chute des corps n\u2019aurait pas pu le pr\u00e9dire. De sorte qu\u2019il y a, dans la causalit\u00e9, des encha\u00eenements complexes, impr\u00e9visibles parce que certains sont dus au hasard, alors que le d\u00e9terminisme est assez stable et calculable. Si vous habitez sous les tropiques, attendez-vous \u00e0 des ouragans (d\u00e9terminisme du climat), mais n\u2019essayez pas de pr\u00e9voir la date pr\u00e9cise \u00e0 plus de quelques jours d\u2019avance (combinaison impr\u00e9visible des multiples facteurs en cause, horizon limit\u00e9 des pr\u00e9dictions m\u00e9t\u00e9orologiques, dynamique non-lin\u00e9aire du syst\u00e8me m\u00e9t\u00e9o, comportement \u00ab&nbsp;chaotique&nbsp;\u00bb du syst\u00e8me etc.)<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la citation ci-haut de Val\u00e9ry, le fait que \u00ab&nbsp;la vague a ruin\u00e9 la jet\u00e9e&nbsp;\u00bb est parfaitement r\u00e9versible en \u00ab&nbsp;la jet\u00e9e a modifi\u00e9 l\u2019\u00e9nergie de la vague&nbsp;\u00bb ; la relation causale va dans les deux directions. Toutefois, ces deux fa\u00e7ons oppos\u00e9es de d\u00e9crire le ph\u00e9nom\u00e8ne sont d\u00e9terministes parce qu\u2019elles font appel aux lois de la thermodynamique (conservation de l\u2019\u00e9nergie; augmentation de l\u2019entropie).<\/p>\n\n\n\n<p>On devine alors en quoi cette distinction concerne la psychanalyse et tout particuli\u00e8rement l\u2019usage par Freud de la notion de surd\u00e9termination. Mais ce n\u2019est pas aussi simple et direct qu\u2019on pourrait le penser. Comme le physicien Markus Reiner le notait en 1932 \u00e0 l\u2019endroit des lecteurs du tout premier num\u00e9ro du <em>Psychoanalytic Quarterly<\/em>, la psychanalyse est sans doute causale puisqu\u2019elle r\u00e9v\u00e8le des <em>motifs<\/em> sous-jacents. Pensons p.ex. aux actes manqu\u00e9s ou aux sentiments humains. <sup class='footnote'><a href='#fn-2168-2' id='fnref-2168-2' onclick='return fdfootnote_show(2168)'>2<\/a><\/sup> Reiner dit&nbsp;: la psychanalyse peut expliquer (sous-entendu&nbsp;: apr\u00e8s-coup) pourquoi un sujet a fait tel ou tel acte manqu\u00e9 (causalit\u00e9), mais elle ne pourrait pas affirmer qu\u2019il y avait x probabilit\u00e9s qu\u2019il le fasse (d\u00e9terminisme). Ce qui s\u2019exprime par un <em>lapsus linguae<\/em> aurait tr\u00e8s bien pu se manifester sous une autre forme (oubli de nom, chute accidentelle).<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><span style=\"font-size: 11pt;\">\u00ab&nbsp;Causality is certainly inherent in the discipline of psychology. But is determinism? If psychoanalysis reveals the underlying causation-that is, the motive-of a case of stumbling, does it have to maintain that the subject could not have escaped stumbling? What could be the meaning of such an assertion? I do not know.&nbsp;\u00bb<br>(La causalit\u00e9 est certainement inh\u00e9rente \u00e0 la discipline de la psychologie. Mais le d\u00e9terminisme l\u2019est-il ? Si la psychanalyse r\u00e9v\u00e8le la causalit\u00e9 sous-jacente \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire le motif \u2013 d\u2019un cas de tr\u00e9buchement, doit-elle soutenir que le sujet n\u2019aurait pu \u00e9viter de tr\u00e9bucher ? Quel serait le sens d\u2019une telle affirmation ? Je ne le sais pas.)<\/span><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>On peut dire alors qu\u2019en psychanalyse se v\u00e9rifie cette id\u00e9e qu\u2019il y a causalit\u00e9 dans le d\u00e9tail, mais que, comme l\u2019affirmait aussi Val\u00e9ry, il n\u2019y a pas de d\u00e9terminisme dans le d\u00e9tail.<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous revenons au d\u00e9terminisme freudien, et surtout \u00e0 la surd\u00e9termination, il nous faut garder en t\u00eate cette distinction, parce que la tentation est forte de confondre entre d\u00e9termination et causalit\u00e9. Pourquoi cela? Parce que nous avons affaire \u00e0 des situations humaines, o\u00f9 interviennent des <em>choix<\/em>, des <em>d\u00e9cisions,<\/em> m\u00eame si les motifs de ces choix ne sont pas conscients, ce qui complique passablement la question de l\u2019\u00e9tique et de la responsabilit\u00e9 (voir plus loin). Si je <em>d\u00e9cide<\/em> de diriger mon bateau contre le pilier du pont, je vais en effet <em>causer<\/em> son effondrement, et dans ce cas je n\u2019ai aucun besoin de me demander si la d\u00e9termination due aux lois physiques sera pr\u00e9sente: elle l\u2019est en tout temps. Mais quant \u00e0 savoir si mon choix \u00e9tait lui-m\u00eame d\u00e9termin\u00e9 par une loi g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est plus compliqu\u00e9. Une loi g\u00e9n\u00e9rale qu\u2019on peut invoquer est que mon appareil psychique a besoin de r\u00e9duire le niveau de tension interne par quelque moyen (principe de plaisir), mais cela ne d\u00e9termine pas <em>la fa\u00e7on<\/em> d\u2019op\u00e9rer cette r\u00e9duction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">La clarification de ce que signifie d\u00e9terminisme en psychanalyse est d\u2019autant plus importante que, pendant longtemps, la psychanalyse (nord-am\u00e9ricaine, mais pas seulement) a eu tendance \u00e0 chercher des causes \u00e0 ceci ou cela dans les \u00e9v\u00e9nements ext\u00e9rieurs pass\u00e9s ou pr\u00e9sents (surtout pass\u00e9s)&nbsp;: p.ex. \u00ab&nbsp;votre m\u00e8re \u00e9tait comme ceci, pas \u00e9tonnant que vous soyez comme cela\u2026&nbsp;\u00bb On n\u00e9gligeait alors au moins deux aspects importants: 1- le contexte ext\u00e9rieur cr\u00e9e non des causes mais des <em>conditions<\/em>, dont les effets peuvent ou non s\u2019ensuivre; 2- ces conditions ext\u00e9rieures n\u2019agiront pas directement, mais seront \u201ctrait\u00e9es\u201d par le syst\u00e8me psychique en fonction de ses lois internes. Ces <em>lois<\/em> internes constituent \u00e0 leur tour des d\u00e9terminations mais non des causes. Il faudra encore le hasard d\u2019une rencontre, la combinaison fortuite d\u2019un certain nombre des conditions (internes et externes) pour que se produise l\u2019\u00e9v\u00e9nement d\u00e9clencheur. Et encore, cette d\u00e9termination ne sera aper\u00e7ue qu\u2019apr\u00e8s le fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je dirais donc que d\u2019une part, on peut parler de d\u00e9terminisme, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019un certain nombre de lois g\u00e9n\u00e9rales telles que: \u00ab&nbsp;\u00e0 tout progr\u00e8s dans l\u2019organisation correspond ne nouvelle censure&nbsp;\u00bb. D\u2019autre part, aujourd\u2019hui, on parle plut\u00f4t de <em>chaos d\u00e9terministe<\/em> (aussi connu comme th\u00e9orie des syst\u00e8mes dynamiques non-lin\u00e9aires). Cette th\u00e9orie tient compte du fait que dans le monde r\u00e9el les \u00e9v\u00e9nements ne se d\u00e9veloppent pas de mani\u00e8re lin\u00e9aire \u00e9tant donn\u00e9 le grand nombre de variables qui interviennent. Ce grand nombre de variables rend les syst\u00e8mes hypercomplexes et par l\u00e0 <em>sensibles \u00e0 de petites diff\u00e9rences dans les conditions initiales<\/em> lors de l\u2019observation. Lors de deux observations cons\u00e9cutives du m\u00eame syst\u00e8me, pourtant r\u00e9gi par les m\u00eames lois d\u00e9terministes, une petite diff\u00e9rence au d\u00e9part r\u00e9sultera en des grandes diff\u00e9rences au bout d\u2019un temps suffisamment long. On con\u00e7oit ainsi ais\u00e9ment que lors de la description d\u2019un processus psychique il ne saurait y avoir de d\u00e9terminisme que dans le <em>g\u00e9n\u00e9ral <\/em>(Val\u00e9ry encore), vu la quantit\u00e9 de variables qui doivent \u00eatre prises en compte tout au long du d\u00e9veloppement du processus.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, lorsque Freud invoque des images de r\u00eave <em>surd\u00e9termin\u00e9es<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire qui poss\u00e8dent de multiples valences les rendant capables de servir d\u2019interm\u00e9diaire entre plusieurs pens\u00e9es de r\u00eave, on voit bien que cette surd\u00e9termination ne signifie pas qu\u2019il s\u2019y produit un d\u00e9terminisme strict, ni m\u00eame calculable en termes de probabilit\u00e9s (qui se ram\u00e8nerait \u00e0 une causalit\u00e9), bien au contraire! Il pense \u00e0 toutes les les facettes que pr\u00e9sente un \u00e9l\u00e9ment du r\u00eave et qui le rendent <em>susceptible<\/em> de se lier \u00e0 plusieurs autres, <em>rendant possible<\/em> un <em>encha\u00eenement causal<\/em> donn\u00e9, mais non la cause directe. On peut discerner une inspiration darwinienne dans la fa\u00e7on dont Freud invoque la surd\u00e9termination : un certain nombre de facteurs influent sur les m\u00e9canismes de s\u00e9lection, sans directement <em>causer<\/em> quoi que ce soit. Cela signifie que les images en question sont comme des carrefours ouvrant sur de multiples chemins possibles, et que d\u2019autres facteurs venant ensuite influeront sur ce qui sera retenu. Lorsque l\u2019analyse d\u2019un r\u00eave donne l\u2019impression que le r\u00e9sultat obtenu \u00e9tait n\u00e9cessairement celui-l\u00e0, c\u2019est une impression due au fait que l\u2019on parcourt \u00e0 l\u2019envers le chemin qui a \u00e9t\u00e9 suivi, <em>mais rien ne dit que c\u2019\u00e9tait le seul chemin possible<\/em>. (Le m\u00eame raisonnement s\u2019appliquerait \u00e0 un sympt\u00f4me hyst\u00e9rique, par exemple.)<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce qui permet \u00e0 Freud d\u2019\u00e9crire qu\u2019il est tout \u00e0 fait possible de faire une tout autre interpr\u00e9tation du m\u00eame r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Le plus difficile est d\u2019amener celui qui d\u00e9bute dans l\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave a reconna\u00eetre le fait que sa t\u00e2che n\u2019est pas pleinement liquid\u00e9e lorsqu\u2019il a en main une interpr\u00e9tation compl\u00e8te du r\u00eave, une interpr\u00e9tation riche de sens, coh\u00e9rente et donnant des renseignements sur touts les \u00e9l\u00e9ments du contenu du r\u00eave. Il se peut en outre qu\u2019une autre interpr\u00e9tation du m\u00eame r\u00eave soit possible, une surinterpr\u00e9tation qui lui a \u00e9chapp\u00e9.&nbsp;\u00bb (576)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Notons le mot \u00ab&nbsp;surinterpr\u00e9tation&nbsp;\u00bb qui renvoie de fa\u00e7on \u00e9vidente \u00e0 l\u2019id\u00e9e de surd\u00e9termination. On voit bien que la surd\u00e9termination ne conduit pas \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019un r\u00e9sultat unique, strictement d\u00e9termin\u00e9, mais que, tout au contraire, elle ouvre sur de multiples possibilit\u00e9s. Cela se confirme dans la suite du m\u00eame paragraphe:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><span style=\"font-size: 11pt;\">\u00ab<\/span>&nbsp;Il n\u2019est vraiment pas facile de se faire une repr\u00e9sentation de la richesse des cheminements de pens\u00e9e inconscients luttant pour s\u2019exprimer<sup class='footnote'><a href='#fn-2168-3' id='fnref-2168-3' onclick='return fdfootnote_show(2168)'>3<\/a><\/sup> dans notre penser et de croire \u00e0 l\u2019habilet\u00e9 avec laquelle le travail de r\u00eave touche \u00e0 chaque fois, par un mode d\u2019expression multivoque, en quelque sorte sept mouches d\u2019un coup&#8230;&nbsp;\u00bb (576)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Devant cette richesse de cheminements possibles, bien malin celui qui pr\u00e9tendrait d\u00e9tenir l\u2019unique interpr\u00e9tation juste. Mais alors, cela signifie-t-il que l\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave n\u2019est pas praticable?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce serait oublier ce que Freud a clairement \u00e9tabli deux pages plus t\u00f4t, \u00e0 savoir que le r\u00eave manifeste lui-m\u00eame nous importe peu. Une \u00ab&nbsp;traduction&nbsp;\u00bb m\u00eame la plus coh\u00e9rente des \u00e9l\u00e9ments du r\u00eave manifeste, cela n\u2019est encore qu\u2019un travail pr\u00e9liminaire. Sa valeur est de donner acc\u00e8s aux pens\u00e9es de r\u00eave (latentes), apr\u00e8s quoi l\u2019interpr\u00e9tation, au sens d\u2019une vue plus large du paysage psychique, devient possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Que cette vue sur le paysage psychique soit ce que la m\u00e9thode de Freud poursuit, cela nous est \u00e0 mon avis illustr\u00e9 par une des deux m\u00e9taphores qu\u2019il emploiera quelques pages plus loin. Je veux parler de la m\u00e9taphore du myc\u00e9lium d\u2019o\u00f9 surgissent les champignons (l\u2019autre m\u00e9taphore utilis\u00e9e juste avant est celle de l\u2019ombilic du r\u00eave).<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Les pens\u00e9es de r\u00eave auxquelles on arrive dans l\u2019interpr\u00e9tation doivent en effet, d\u2019une mani\u00e8re tout \u00e0 fait g\u00e9n\u00e9rale, rester sans ach\u00e8vement et d\u00e9boucher de tous c\u00f4t\u00e9s dans le r\u00e9seau inextricable de notre monde de pens\u00e9e. D\u2019un point plus dense de cet entrelacs s\u2019\u00e9l\u00e8ve alors le souhait de r\u00eave, comme le champignon de son myc\u00e9lium.&nbsp;\u00bb (578)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Comme notre ami Jacques Mauger aime \u00e0 le rappeler, Freud \u00e9tait friand de champignons et Ernest Jones raconte que quand il partait pour une cueillette, d\u00e8s qu\u2019il en apercevait un, il se d\u00e9p\u00eachait de jeter dessus son chapeau, comme s\u2019il craignait que le champignon ne s\u2019\u00e9chappe!<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p><em>Le trait le plus caract\u00e9ristique des activit\u00e9s de Freud en vacances \u00e9tait sa passion pour les champignons, en particulier pour leur d\u00e9couverte. Il avait un flair inou\u00ef pour deviner o\u00f9 ils \u00e9taient susceptibles de se trouver, et il pouvait m\u00eame indiquer de tels endroits lorsqu\u2019il voyageait en train. Lors d\u2019une telle exp\u00e9dition, il laissait souvent les enfants et ceux-ci \u00e9taient s\u00fbrs d\u2019entendre bient\u00f4t son cri de victoire. Il avait alors l\u2019habitude de se glisser silencieusement jusqu\u2019au champignon et de bondir soudainement pour le capturer avec son chapeau, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un oiseau ou d\u2019un papillon.<\/em> (Jones, vol. 2, p. 438, ma traduction.)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette image peut nous servir. Bien s\u00fbr, d\u00e8s que l\u2019on se saisit d\u2019un r\u00e9cit de r\u00eave, on aimerait le tenir fermement et le diss\u00e9quer pour en \u00e9tablir les tenants et aboutissants. D\u2019autant plus que, contrairement aux champignons r\u00e9els, les r\u00eaves ont vraiment tendance \u00e0 s\u2019\u00e9chapper, comme en fait foi toute cette section du chapitre VII sur l\u2019oubli des r\u00eaves. Mais, justement, poursuivant cette analogie r\u00eave\/champignon, on s\u2019aper\u00e7oit d\u2019abord qu\u2019une interpr\u00e9tation unique du souhait de r\u00eave est insuffisante.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est que le champignon dont on se saisit n\u2019est pas la plante elle-m\u00eame <sup class='footnote'><a href='#fn-2168-4' id='fnref-2168-4' onclick='return fdfootnote_show(2168)'>4<\/a><\/sup>. L\u2019organisme v\u00e9ritable, c\u2019est le <em>myc\u00e9lium<\/em> qui prolif\u00e8re sous terre et dont les champignons visibles en surface sont les \u00e9manations compos\u00e9es de multiples prolongements des hyphes souterraines. De m\u00eame, le \u00ab&nbsp;souhait de r\u00eave&nbsp;\u00bb peut \u00eatre vu comme une \u00e9manation parmi d\u2019autres d\u2019un r\u00e9seau inextricable de pens\u00e9es latentes. Lui mettre dessus, \u00e0 la mani\u00e8re de Freud, notre chapeau d\u2019analyste peut nous rassurer sur le fait que le r\u00eave ne s\u2019\u00e9chappera pas. Mais, s\u2019il m\u2019est pardonn\u00e9 de poursuivre encore plus loin l\u2019analogie, cette immobilisation du r\u00eave unique, la tentative d\u2019analyse compl\u00e8te du r\u00eave, Freud a compris que ce n\u2019\u00e9tait pas possible. Pour mieux visualiser le pourquoi de cette impossibilit\u00e9, proc\u00e9dons \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 la dissection d\u2019un champignon. Nous avons dit qu\u2019il n\u2019est que l\u2019\u00e9manation du v\u00e9ritable organisme qu\u2019est le myc\u00e9lium souterrain. Mais de quoi est fait le champignon sorti de terre?<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/PastedGraphic-2022-10-6-16-12.png\" alt=\"PastedGraphic-2022-10-6-16-12.png\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><span style=\"font-size: 12pt;\"><\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019illustre cette image, nous apprenons que le champignon individuel \u00e9merg\u00e9 de terre est compos\u00e9 d\u2019<em>hyphes<\/em> (filaments) multiples qui ne sont que la continuation du r\u00e9seau des hyphes souterraines composant le myc\u00e9lium. Autrement dit, le champignon qui semblait former une <em>unit\u00e9<\/em> est en fait une <em>multiplicit\u00e9<\/em> d\u2019hyphes qui \u00e9mergent ensemble du sol.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, consid\u00e9rons les hyphes \u2013 celles sous terre et celle \u00e9merg\u00e9es qui forment le champignon \u2013 comme \u00e9quivalentes des courants de pens\u00e9e qui se trouvent \u00e0 converger dans ce \u00ab&nbsp;point plus dense de cet entrelacs&nbsp;\u00bb (p. 578, d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9). Qu\u2019est-ce alors qu\u2019un champignon? Pour le savoir proc\u00e9dons \u00e0 une coupe transversale du champignon, que ce soit au niveau du pied ou du chapeau (le chapeau naturel du champignon, pas le chapeau de Freud!)&nbsp;: qu\u2019obtenons-nous?<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Champignon-Coupetransversale-2022-10-6-16-12.png\" alt=\"Champignon-Coupetransversale-2022-10-6-16-12.png\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><\/p>\n\n\n\n<p>Les petits cercles&nbsp; (1,2,3&#8230;) dessin\u00e9s dans la coupe transversale du pied servent \u00e0 indiquer quelques unes des hyphes surgissant \u00e0 la verticale dans l\u2019image pr\u00e9c\u00e9dente. Or, ces hyphes \u00e0 la verticale ne sont pas n\u00e9cessairement li\u00e9es entre elles, elles courent en parall\u00e8le les unes aux autres et sont la continuation de celles qui courent dans tous les sens dans le myc\u00e9lium souterrain.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette coupe transversale, nous la comparons au r\u00e9cit de r\u00eave. Il s\u2019ensuit que si l\u2019on consid\u00e8re chaque petit cercle de l\u2019image n\u00b0 2 comme une des images de r\u00eave tel qu\u2019on s\u2019en souvient, on comprend aussit\u00f4t que leur pr\u00e9sence c\u00f4te-\u00e0-c\u00f4te ne signifie pas qu\u2019elles on entre elles un lien logique, de coh\u00e9rence, mais une <em>concomitance<\/em> (elles \u00e9mergent en formant un unique faisceau). On voit ainsi pourquoi&nbsp;on est condamn\u00e9 \u00e0 \u00e9chouer si l\u2019on essaie de trouver un sens coh\u00e9rent au r\u00eave manifeste. La m\u00e9thode de Freud consiste justement non pas \u00e0 chercher une coh\u00e9rence dans le contenu manifeste (\u00e7a, c\u2019est ce qu\u2019il appelle l\u2019interpr\u00e9tation all\u00e9gorique ou symbolique- cf. le Chapitre 2), mais bien \u00e0 suivre chaque hyphe individuelle pour voir \u00e0 quels autres segments du myc\u00e9lium elle se rattache.<\/p>\n\n\n\n<p>On arrive ainsi \u00e0 un certain nombre de correspondances (telle image pour telle id\u00e9e) qui peuvent nous donner l\u2019impression que nous avons fait une analyse compl\u00e8te du r\u00eave. Or, comme Freud le souligne, ce serait une illusion. Cela parce que, comme cit\u00e9 plus haut, \u00ab&nbsp;Il n\u2019est vraiment pas facile de se faire une repr\u00e9sentation de la richesse des cheminements de pens\u00e9e inconscients luttant pour s\u2019exprimer&#8230;&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Mais alors, se dira-t-on, \u00e0 quoi bon tenter d\u2019interpr\u00e9ter un r\u00eave?<\/p>\n\n\n\n<p>On a vu que, pour une bonne part, un r\u00eave donn\u00e9 n\u2019est qu\u2019un point de d\u00e9part, un accident dans le flux du psychique nous donnant acc\u00e8s au fonctionnement g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019appareil en \u00e9tat de sommeil. Ce n\u2019est pas le r\u00eave lui-m\u00eame, mais <em>le r\u00eaver<\/em> qui est l\u2019objet d\u2019\u00e9tude. Mais nous aurons une vue plus large encore si nous prenons un certain recul pour voir o\u00f9 se situe <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> dans la trajectoire de la pens\u00e9e de Freud. Nous sommes \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1890, et Freud n\u2019a pas encore pris la mesure de l\u2019importance d\u2019un fait qui s\u2019av\u00e9rera capital non seulement dans la pratique de l\u2019analyse, mais aussi dans la th\u00e9orisation plus exacte des faits psychiques mis en \u00e9vidence dans cette pratique. Je veux parler du <em>transfert<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le terme, de m\u00eame que le concept de transfert sont bien pr\u00e9sents, \u00e0 plus d\u2019un endroit, dans <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em>, et il serait tout \u00e0 fait int\u00e9ressant d\u2019en faire une recension compl\u00e8te afin de voir les multiples sens dans lesquels Freud l\u2019emploie. Ce qui, \u00e0 premi\u00e8re vue du moins, semble n\u2019\u00eatre qu\u2019implicitement pris en compte dans cette partie du chapitre VII, c\u2019est la valeur de transfert que poss\u00e8de <em>le fait m\u00eame de produire un r\u00eave qui sera apport\u00e9 en s\u00e9ance<\/em>. Freud est bien au fait de cet aspect, si l\u2019on pense aux r\u00eaves racont\u00e9s au chapitre V, comme ceux de la femme du boucher (p. 220 et ss.). Il vaut donc la peine de rappeler cet aspect, puisqu\u2019il nous indique ce qui, dans l\u2019analyse d\u2019un r\u00eave, nous offrira un fil conducteur plus utile que la vaine poursuite d\u2019un sens qui serait ind\u00e9pendant de la situation analytique dans laquelle il s\u2019ins\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><span style=\"font-size: 14pt;\">*<\/span><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Causalit\u00e9, d\u00e9terminisme et responsabilit\u00e9<\/strong><br>Quelles qu\u2019en soient les d\u00e9terminations multiples ou la surd\u00e9termination d\u2019une action (donc ses composantes en termes d\u2019acte), il reste que sa r\u00e9alisation implique le <em>choix<\/em> du sujet de donner ou non le libre passage \u00e0 l\u2019impulsion d\u2019agir. Se pose donc ici la question du <em>jugement<\/em> dans son rapport avec le conscient et le pr\u00e9-conscient. Il peut, bien s\u00fbr, y avoir erreur de jugement pour cause de facteurs inconscients, conflictuels, mais le probl\u00e8me est que cela n\u2019annule pas pour autant la <em>responsabilit\u00e9<\/em> (\u00e0 distinguer de la culpabilit\u00e9, qui suppose une intention r\u00e9pr\u00e9hensible).<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne le r\u00eave, les choses sont encore plus compliqu\u00e9es, puisque le r\u00f4le du moi est att\u00e9nu\u00e9 par l\u2019\u00e9tat de sommeil. Le moi n\u2019est pas totalement absent, mais il est repouss\u00e9 vers la marge des \u00e9v\u00e9nements psychiques, de sorte que le fonctionnement psychique rel\u00e8ve davantage des processus primaires que des secondaires. C\u2019est pourquoi Freud consid\u00e8re que c\u2019est le travail de r\u00eave qui est le v\u00e9ritable objet de son \u00e9tude, travail qui se fait sans demander l\u2019avis du moi du r\u00eaveur. Reste qu\u2019au r\u00e9veil on est port\u00e9s \u00e0 dire \u00ab&nbsp;J\u2019ai r\u00eav\u00e9 que\u2026&nbsp;\u00bb et non \u00ab&nbsp;Il a \u00e9t\u00e9 r\u00eav\u00e9 que\u2026&nbsp;\u00bb. La deuxi\u00e8me expression serait la plus exacte, mais seulement si le r\u00eave se produisait dans un syst\u00e8me non-humain. Comme c\u2019est dans l\u2019appareil psychique d\u2019un \u00eatre humain que se produit le r\u00eave et que nous ne le connaissons que parce que le r\u00eaveur (se) le raconte au r\u00e9veil, nous parvenons \u00e0 la situation originale qu\u2019introduit la connaissance psychanalytique: savoir que l\u2019inconscient est ce qui par d\u00e9finition \u00e9chappe \u00e0 la prise du moi, mais que cela ne nous d\u00e9responsabilise pas de ce que cet inconscient produit!<\/p>\n\n\n\n<p>Par un apparent paradoxe, c\u2019est ce qui permet \u00e0 Freud d\u2019affirmer, \u00e0 la toute fin de <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u201cil semble alors injustifi\u00e9 que les hommes soient r\u00e9calcitrants \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019assumer la responsabilit\u00e9 de l\u2019immoralit\u00e9 de leurs r\u00eaves\u201d (675-676).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Non que Freud veuille accabler les humains avec cette responsabilit\u00e9. Il semble au contraire proposer que lorsque nus comprenons la diff\u00e9rence entre conscient et inconscient, nous pouvons assumer cette responsabilit\u00e9 parce que notre rapport aux contenus immoraux en est modifi\u00e9:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;ce qui est \u00e9thiquement choquant dans notre vie de r\u00eave et de fantaisie est appel\u00e9 la plupart du temps \u00e0 dispara\u00eetre.&nbsp;\u00bb (676)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Freud cite alors Sachs qui note que ce qui dans le r\u00eave se pr\u00e9sente comme un monstre, nous para\u00eetra \u00e0 la lumi\u00e8re du jour \u00ab&nbsp;un infusoire&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela est sans doute vrai, mais peut-\u00eatre trop simple. Si l\u2019on maintient \u2013 en suivant encore Freud \u2013 que r\u00eaves et sympt\u00f4mes se produisent de la m\u00eame mani\u00e8re, ont une structure analogue comme formations de compromis entre souhait et censure, il nous appara\u00eetra alors que la disparition de ce qui est \u00e9thiquement choquant, chose courante dans la vie de r\u00eave, elle n\u2019est pas pas aussi courante pour ce que rec\u00e8le un sympt\u00f4me. Rappelons, par exemple, que pour Freud \u00ab&nbsp;la n\u00e9vrose est le n\u00e9gatif de la perversion&nbsp;\u00bb. Or, alors que le r\u00eave s\u2019\u00e9vanouit peu \u00e0 peu apr\u00e8s le r\u00e9veil, le sympt\u00f4me, qui est lui aussi une formation de compromis, persiste toutefois dans le temps,. Qu\u2019en est-il alors de l\u2019\u00e9thiquement choquant et surtout de la responsabilit\u00e9 du sujet ?<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre une autre approche est-elle pensable ici. Le moi n\u2019est manifestement pas ma\u00eetre dans sa maison, mais, consid\u00e9r\u00e9 en tant que sujet, il a au moins la responsabilit\u00e9, \u00e0 l\u2019instar d\u2019\u0152dipe, de <em>faire enqu\u00eate<\/em>, de chercher \u00e0 savoir ce qui l\u2019habite; non pour ma\u00eetriser cet \u00ab&nbsp;intrus&nbsp;\u00bb, mais bien pour mieux pouvoir s\u2019en porter responsable. Responsable, comme un berger est responsable des \u00e9ventuels d\u00e9g\u00e2ts que ferait son troupeau de moutons dans le champ du voisin. Ici, l\u2019advenue de la psychanalyse dans la culture humaine sur un bonne partie de la plan\u00e8te change quelque chose d\u2019important \u00e0 la culture elle-m\u00eame. Elle \u00e9claire d\u2019abord le probl\u00e8me de la culpabilit\u00e9. C\u2019est que le moi, ignorant ce qui l\u2019habite, opte facilement pour la position masochiste de base et assume sa responsabilit\u00e9 <em>sous forme de culpabilit\u00e9<\/em>. Cette culpabilit\u00e9, on pourrait la consid\u00e9rer comme la responsabilit\u00e9 \u00e9rotis\u00e9e. Comme nous le montrent les m\u00e9lancoliques, il y a une jouissance dans la culpabilit\u00e9 \u2013&nbsp;jouissance et non plaisir, faut-il pr\u00e9ciser. C\u2019est ce jeu assez pervers par lequel le moi se rend malade de culpabilit\u00e9, se soustrayant du m\u00eame coup \u00e0 ses responsabilit\u00e9s! Ruse m\u00e9lancolique&nbsp;: en s\u2019attaquant lui-m\u00eame, le m\u00e9lancolique d\u00e9clare en quelque sorte n\u2019avoir de comptes \u00e0 rendre qu\u2019\u00e0 lui-m\u00eame&nbsp;; il se fait justice lui-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire se soustrait au jugement d\u2019autrui, non sans grandiosit\u00e9 d\u2019ailleurs&nbsp;: \u00ab&nbsp;Plus coupable que moi, tu meurs\u2026&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La responsabilit\u00e9, elle, est plus sobre; elle ne se d\u00e9file pas, mais ne grossit pas non plus le trait. Se savoir responsable, c\u2019est s\u2019inscrire dans un mouvement de reconnaissance, dans tous les sens du mot. C\u2019est, encore une fois comme \u0152dipe, \u00ab&nbsp;partir en reconnaissance&nbsp;\u00bb, faire enqu\u00eate \u2013&nbsp;investigation psychanalytique incluse. C\u2019est reconna\u00eetre sa part dans une situation donn\u00e9e, en reconnaissant aussi, au passage, la part \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb, inconsciente; c\u2019est encore reconna\u00eetre l\u2019existence de l\u2019autre externe et son droit de regard sur ce que je fais et qui le concerne; c\u2019est finalement \u00eatre reconnaissant pour la solidarit\u00e9 que manifeste cet autre qui, de son c\u00f4t\u00e9, assume sa propre responsabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je prends pour exemple les commissions \u00ab&nbsp;V\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9conciliation&nbsp;\u00bb qui ont \u0153uvr\u00e9 en Afrique du Sud apr\u00e8s la chute du r\u00e9gime d\u2019apartheid et en Argentine apr\u00e8s la fin de la dictature militaire. Ces exp\u00e9riences remarquables incluaient certes la reconnaissance de fautes, voire de crimes graves, mais ne les laissaient pas se \u00ab&nbsp;putr\u00e9fier&nbsp;\u00bb, si je peux dire, dans un bain de culpabilit\u00e9. Par l\u2019exercice de la parole, par la reconnaissance des fautes qui entra\u00eenait pardon et r\u00e9conciliation, on donnait une chance \u00e0 la culpabilit\u00e9 de se muer en responsabilit\u00e9. J\u2019oppose cette transformation en responsabilit\u00e9 \u00e0 la \u00ab&nbsp;putr\u00e9faction&nbsp;\u00bb en culpabilit\u00e9 dont je viens de parler. Je pense \u00e0 ce sujet \u00e0 ce qu\u2019\u00e9crit Freud dans un passage de <em>Le moi et le \u00e7<\/em>a, passage que je dirais d\u2019allure \u00abnietzsch\u00e9enne&nbsp;\u00bb et&nbsp;qui m\u00e9riterait une discussion plus approfondie :<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Quand le moi souffre de l\u2019agression du sur-moi ou m\u00eame succombe, son destin fait pendant \u00e0 celui des Protistes qui p\u00e9rissent de par les produits de d\u00e9composition qu\u2019ils ont eux-m\u00eames fabriqu\u00e9s. Un semblable produit de d\u00e9composition, au sens \u00e9conomique, telle nous appara\u00eet la morale \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le sur-moi.&nbsp;\u00bb (O.C. XVI, p. 299-300, italiques ajout\u00e9s par moi.)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\"><strong>Du travail de r\u00eave \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u2019analyse<\/strong><br>La distinction op\u00e9r\u00e9e par Hannah Arendt<sup class='footnote'><a href='#fn-2168-5' id='fnref-2168-5' onclick='return fdfootnote_show(2168)'>5<\/a><\/sup> entre <em>travail<\/em>, <em>\u0153uvre<\/em> et <em>action<\/em> me semble une autre approche possible de cette question de la responsabilit\u00e9 pour les r\u00eaves. Le <em>travail<\/em> (d\u00e9riv\u00e9 de <em>tripallium,<\/em> un antique instrument de torture\u2026) est ce qui sert \u00e0 assurer la pr\u00e9servation minimale de l\u2019individu et de sa famille, permettant au travailleur de vivre, mais juste assez pour pouvoir\u2026 retourner au travail. Le travail est donc condamn\u00e9 \u00e0 <em>se<\/em> <em>r\u00e9p\u00e9ter<\/em> chaque jour, sans laisser v\u00e9ritablement une trace reconnaissable du travailleur qui l\u2019a accompli. Cela rel\u00e8ve de la lutte pour la survie, du travail ali\u00e9nant sur les cha\u00eenes de montage\u2026 Et si ses formes les plus extr\u00eames ont \u00e9t\u00e9 att\u00e9nu\u00e9es dans les pays riches, notamment gr\u00e2ce aux luttes syndicales au cours du XXe si\u00e8cle, un bref regard vers les pays pauvres nous r\u00e9v\u00e9lera que c\u2019est encore la cas de millions d\u2019\u00eatres humains.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a ensuite, dans la trilogie d\u2019Arendt, l\u2019<em>\u0153uvre<\/em>; c\u2019est quand le travail produit quelque chose d\u2019unique, au sens o\u00f9 l\u2019on peut y apposer sa signature. Cela n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre une \u0153uvre d\u2019art. Il y a \u0153uvre quand on peut reconna\u00eetre la trace, le savoir-faire de quelqu\u2019un en particulier. Bref, le produit de l\u2019\u0153uvre est assignable \u00e0 un <em>auteur<\/em>. Un muret de pierres s\u00e8ches, fait par tel paysan, \u00e0 telle \u00e9poque, peut \u00eatre reconnu comme son \u0153uvre\u2026<sup class='footnote'><a href='#fn-2168-6' id='fnref-2168-6' onclick='return fdfootnote_show(2168)'>6<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019<em>action<\/em> est de l\u2019ordre de l\u2019intervention dans la soci\u00e9t\u00e9 et elle entre aussit\u00f4t dans le courant de l\u2019histoire (grande ou petite). L\u2019action a des effets en cascade (grands ou petits) parce qu\u2019elle d\u00e9clenche des <em>processus<\/em> sur lesquels elle n\u2019aura pas de prise. Elle est irr\u00e9versible et ineffa\u00e7able. La prise en consid\u00e9ration des processus, et donc des d\u00e9terminations existant dans le champ o\u00f9 l\u2019on intervient, est par cons\u00e9quent de la plus haute importance. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 une question de responsabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on applique ces trois cat\u00e9gories \u00e0 notre regard sur le r\u00eave, il semble assez clair, et sans surprise, que le r\u00eave rel\u00e8ve du <em>travail\u2026 de r\u00eave. <\/em>Un travail \u00e9ph\u00e9m\u00e8re qui ne laisse le plus souvent que peu ou pas de traces. Ce travail est pourtant n\u00e9cessaire \u00e0 la vie psychique, et l\u2019on serait mal venus de pr\u00e9tendre apposer notre signature \u00e0 nos r\u00eaves, m\u00eames s\u2019ils sont notre production la plus intime. Paradoxe de l\u2019intime quand la psychanalyse y jette un regard: les plus intime en nous, nous est \u00e9tranger&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Freud, nous l\u2019avons vu, semble dire que nous sommes responsables de nos r\u00eaves m\u00eame les plus immoraux, et que nous pouvons sans grand risque assumer cette responsabilit\u00e9 puisque, au r\u00e9veil, nous pouvons nous dire que \u00ab&nbsp;ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00eave&nbsp;\u00bb\u2026 Le r\u00eave, vu ainsi, c\u2019est un <em>travail<\/em> qui ne regarde que le r\u00eaveur (et qui est appel\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9vaporer au r\u00e9veil). Toutefois, <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> nous livre un savoir qui permet de s\u2019emparer du produit de ce travail de r\u00eave et de le traiter comme une \u0153uvre, traitant m\u00eame la moindre bribe de r\u00e9cit de r\u00eave comme \u00ab&nbsp;un texte sacr\u00e9&nbsp;\u00bb (566). La m\u00e9thode freudienne arrache ainsi le r\u00eave \u00e0 sa condition de <em>travail<\/em> \u2013&nbsp;ordinairement destin\u00e9 \u00e0 ne pas laisser de traces&nbsp;\u2013 pour l\u2019inscrire dans une <em>\u0153uvre d\u2019analyse<\/em>. Analyser un r\u00eave, comme on a vu, cela peut m\u00eame signifier que le r\u00eave manifeste nous importe peu; c\u2019est le travail qui compte. Mais si par l\u2019analyse on \u00e9claire quelques uns parmi les nombreux \u00ab&nbsp;cheminements de pens\u00e9e&nbsp;\u00bb qui s\u2019y croisent, alors le travail de r\u00eave, par l\u2019analyse, s\u2019\u00e9l\u00e8ve au niveau de l\u2019\u0153uvre, parce que ces croisements ainsi reconnus peuvent \u00eatre assum\u00e9s comme nous appartenant, comme parlant de nous et en d\u00e9finitive sign\u00e9s, entra\u00eenant alors la prise de responsabilit\u00e9. Du produit unique de cette \u0153uvre d\u2019analyse il sera toujours possible \u00e0 l\u2019analysant comme \u00e0 l\u2019analyste de faire usage dans leurs actions\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Reprenons donc la question de la responsabilit\u00e9. Ne perdons pas de vue le fait que le r\u00eave n\u2019est pas une entit\u00e9 discr\u00e8te, mais l\u2019indice de l\u2019existence d\u2019un flux psychique donn\u00e9; alors nous serons oblig\u00e9s de penser que les \u00e9l\u00e9ments \u00ab&nbsp;\u00e9thiquement choquants&nbsp;\u00bb, ce ne sont pas ceux visibles dans le r\u00eave dont on se souvient \u2013&nbsp;et se d\u00e9gage&nbsp;\u2013 au matin\u2026 L\u2019analyse du r\u00eave nous r\u00e9v\u00e8le que les \u00e9l\u00e9ments choquants qui comptent sont ceux pr\u00e9sents <em>dans les courants psychiques latents<\/em>, ceux dont le r\u00eaveur est porteur en tout temps. Bien entendu, ces courants, ces souhaits, ces d\u00e9sirs ne sont agis que sur <em>l\u2019autre sc\u00e8ne<\/em>. Il reste que sur cette autre sc\u00e8ne le r\u00eave est de l\u2019ordre de l\u2019<em>acte<\/em> \u2013 acte virtuel, si l\u2019on veut, mais acte tout de m\u00eame et qui affecte parfois le r\u00eaveur comme s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 agi dans la r\u00e9alit\u00e9. Ce qui permet n\u00e9anmoins de reconna\u00eetre et d\u2019assumer sans grande cons\u00e9quence la responsabilit\u00e9 du r\u00eave, c\u2019est que les cons\u00e9quences n\u2019existent que dans une des instances de la psych\u00e9 du r\u00eaveur. Mais celle-ci n\u2019\u00e9tant pas unitaire, une autre instance psychique peut traiter les actes dans le r\u00eave comme s\u2019ils \u00e9taient r\u00e9ellement accomplis. En posant la question de la responsabilit\u00e9 pour nos r\u00eaves, ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment pour le contenu de nos r\u00eaves, il faut donc pr\u00e9ciser&nbsp;: contenu manifeste ou contenu latent? Et encore, si c\u2019est du contenu latent qu\u2019il faut \u00eatre tenu responsable, on peut admirer le fait qu\u2019une instance morale est \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez la personne qui se contente de r\u00eaver ce que d\u2019autres r\u00e9alisent en acte dans la vie \u00e9veill\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voici sur un paradoxe. Freud le signale dans <em>Le moi et le \u00e7a<\/em>&nbsp;: plus une personne est morale, plus elle se sentira coupable, parce que sa grande moralit\u00e9 est une formation r\u00e9actionnelle par rapport \u00e0 ses d\u00e9sirs inacceptables. Dans une vision anthropomorphe (mais comment pourrait-elle ne pas l\u2019\u00eatre?) le surmoi \u00ab&nbsp;sait&nbsp;\u00bb quels mouvements coupables le sujet moral a refoul\u00e9s\u2026 Fait int\u00e9ressant, suivant une approche tr\u00e8s diff\u00e9rente, le philosophe Emmanuel L\u00e9vinas arrive \u00e0 des conclusions semblables, quoique non identiques&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab\u00a0[\u2026] La mise en question de soi est d\u2019autant plus s\u00e9v\u00e8re que le soi se contr\u00f4le d\u00e9j\u00e0 plus rigoureusement soi-m\u00eame. Cet \u00e9loignement du but au fur et \u00e0 mesure, que l\u2019on s\u2019en approche, est la vie de la conscience morale. L\u2019accroissement d\u2019exigence que j\u2019ai \u00e0 l\u2019\u00e9gard de moi-m\u00eame, aggrave le jugement qui se porte sur moi, accro\u00eet ma responsabilit\u00e9.\u00a0\u00bb<sup class='footnote'><a href='#fn-2168-7' id='fnref-2168-7' onclick='return fdfootnote_show(2168)'>7<\/a><\/sup><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><span style=\"font-size: 14pt;\"><strong>Notes<\/strong><br><\/span><\/p>\n\n\n<div class='footnotes' id='footnotes-2168'><div class='footnotedivider'><\/div><ol><li id='fn-2168-1'> Paul Val\u00e9ry,&nbsp; <em>Cahiers<\/em>, Vol. I, Gallimard, \u00ab Biblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade \u00bb, p. 531. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-2168-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-2168-2'> Markus Reiner (1932) Causality and Psychoanalysis, <em>P.Q.<\/em> Vol. 1, n\u00b0 1, p. 711 <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-2168-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-2168-3'> Notons au passage les chemins de pens\u00e9e multiples luttant pour s\u2019exprimer; belle expression du darwinisme freudien. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-2168-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-2168-4'>&nbsp;En fait, on pense aujourd\u2019hui que les champignons ne sont pas des plantes car ils n\u2019appartiennent ni au r\u00e8gne animal ni au r\u00e8gne v\u00e9g\u00e9tal, mais constituent un r\u00e8gne \u00e0 part. Cf. Merlin Sheldrake, Entangled Life, New York, Random House, 2020. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-2168-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-2168-5'>&nbsp;&nbsp;H. Arendt, <em>La condition de l\u2019homme moderne<\/em>, Paris, Agora Pocket, 1983. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-2168-5'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-2168-6'>&nbsp;&nbsp;L\u2019\u0153uvre, dirais-je, est propos\u00e9e au monde environnant, qui peut y voir un simple travail (d\u00e9valorisant le produit en question), l\u2019appr\u00e9cier comme \u0153uvre ou m\u00eame y voir une action, c\u2019est-\u00e0-dire une intervention dans la dimension sociale ou politique. Plusieurs artistes visent \u00e0 ce que leur \u0153uvre soit en m\u00eame temps une intervention, donc une action (peu importe ce qu\u2019on pense de cette vis\u00e9e). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-2168-6'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-2168-7'>\u00a0E. L\u00e9vinas, <em>Totalit\u00e9 et infini<\/em>, Le livre de poche \u00ab\u00a0Biblio Essais\u00a0\u00bb, p. 103. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-2168-7'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00c9MINAIRE \u00ab&nbsp;PENSER AVEC FREUD&nbsp;\u00bb ANN\u00c9E 2022-2023 RELIRE L\u2019INTERPR\u00c9TATION DU R\u00caVE Document 47 CHAPITRE VII A- L\u2019OUBLI DES R\u00caVES (2e partie) Dominique Scarfone Dans L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave, l\u2019emploi par Freud des termes \u201cd\u00e9termination\u201d et encore plus \u201csurd\u00e9termination\u201d peut pr\u00eater \u00e0 confusion. Il vaut la peine qu\u2019on s\u2019y arr\u00eate. Il me semble possible d\u2019avancer que la d\u00e9termination<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=2168\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a047- Chap. VII-A-L&rsquo;oubli des r\u00eaves-2\u00e8me partie\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-2168","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles-proposes-a-la-discussion"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2168","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2168"}],"version-history":[{"count":22,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2168\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2406,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2168\/revisions\/2406"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2168"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2168"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2168"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}