{"id":1931,"date":"2021-11-12T16:21:12","date_gmt":"2021-11-12T21:21:12","guid":{"rendered":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1931"},"modified":"2023-05-10T15:16:54","modified_gmt":"2023-05-10T19:16:54","slug":"38-la-deformation-de-reve","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1931","title":{"rendered":"38- LA D\u00c9FORMATION DE R\u00caVE"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">S\u00e9minaire \u00ab&nbsp;Penser avec Freud&nbsp;\u00bb, Automne 2021<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">46- Chapitre IV de <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">La d\u00e9formation de r\u00eave<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Dominique Scarfone<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><a href=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/38-LA-DEFORMATION-DE-REVE.pdf\">Obtenir la version .pdf<em>\u00a0<\/em><\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Pourquoi lire ou relire <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> de Freud&nbsp;? De cela nous avons discut\u00e9 au d\u00e9but de ce trimestre, mais il vaut la peine de poursuivre notre r\u00e9flexion. Il s&rsquo;agit pour une part d&rsquo;aller vraiment \u00e0 la rencontre du texte freudien, s&rsquo;exposer \u00e0 sa clart\u00e9 \u2013 qui peut avoir \u00e9t\u00e9 voil\u00e9e par des lectures de sources secondaires&nbsp;\u2013, mais affronter aussi ses obscurit\u00e9s et ses difficult\u00e9s, car m\u00eame si Freud essaie \u00e0 tout moment d&rsquo;\u00eatre le plus clair possible, la mati\u00e8re dont il traite n&rsquo;est pas, elle, limpide.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela devrait nous appara\u00eetre avec plus de force encore dans ce chapitre sur la \u00ab&nbsp;d\u00e9formation <em>de<\/em> r\u00eave&nbsp;\u00bb. Je souligne le \u00ab&nbsp;de&nbsp;\u00bb qui figure dans la traduction des <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, puisque c&rsquo;est une expression, \u00e0 premi\u00e8re vue, grammaticalement \u00e9trange. On peut parler d&rsquo;une \u00ab&nbsp;maison de r\u00eave&nbsp;\u00bb, mais que serait une \u00ab&nbsp;d\u00e9formation <em>de<\/em> r\u00eave&nbsp;\u00bb&nbsp;? \u00c0 ce sujet, je ne peux que renvoyer \u00e0 la note introductive du volume IV dans laquelle les traducteurs s&rsquo;expliquent de leurs choix parfois surprenants, mais toujours instructifs et provoquant la r\u00e9flexion. Cela concerne tout d\u2019abord le titre du livre tout entier: non pas <em>L\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, mais <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em>, ce dont ils s\u2019expliquent ainsi:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Die Traumdeutung. <\/em>Le titre allemand \u00e0 lui seul ne permet pas d\u2019opter entre les deux traductions fran\u00e7aises: \u201cL\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves\u201d ou \u201cL\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave\u201d. Cependant l\u2019ampleur de l&rsquo;ouvrage, l&rsquo;ambition que manifeste d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;\u00e9pigraphe latine <sup class='footnote'><a href='#fn-1931-1' id='fnref-1931-1' onclick='return fdfootnote_show(1931)'>1<\/a><\/sup><\/span>, la certitude qu\u2019a Freud d\u2019avoir d\u00e9voil\u00e9 le \u2018myst\u00e8re du r\u00eave\u201d nous ont amen\u00e9 \u00e0 choisir la seconde option: c\u2019est le r\u00eave <em>en g\u00e9n\u00e9ral<\/em> qui est l\u2019objet de l\u2019interpr\u00e9tation, comme formation psychique \u00e0 part enti\u00e8re.&nbsp;\u00bb ( O.C. Vol. IV, p. 11.)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Plus loin, ils ajoutent:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;[\u2026] l\u2019une des principales difficult\u00e9s de traduction rencontr\u00e9es tient \u00e0 la multiplicit\u00e9 des mots compos\u00e9s avec <em>Traum- <\/em>(plus d\u2019une centaine), imposant de choisir entre l\u2019ind\u00e9fini (\u201cde r\u00eave\u201d) et le d\u00e9fini (\u201cdu r\u00eave\u201d). D\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, nous employons l\u2019ind\u00e9fini lorsque le d\u00e9terminant <em>Traum-<\/em> a valeur d\u2019adjectif correspondant \u00e0 \u201conirique\u201d, terme qui a le plus souvent \u00e9t\u00e9 \u00e9vit\u00e9 pour des raisons de continuit\u00e9 lexicale. Exemple: vie de r\u00eave (<em>Traumleben<\/em>), processus de r\u00eave (<em>Traumvorgang<\/em>), travail de r\u00eave (<em>Traumarbeit<\/em>)\u2026&nbsp;\u00bb<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cela peut sembler un souci excessif du d\u00e9tail, un probl\u00e8me de sp\u00e9cialistes de la traduction, mais ce n\u2019est pas le cas. Les traducteurs se sont donn\u00e9 pour t\u00e2che de nous faire entendre le texte de Freud en s\u2019y tenant au plus pr\u00e8s, non pas pour des raisons linguistiques, mais parce qu\u2019il y a va de la teneur \u2013&nbsp;et de la tenue&nbsp;\u2013 des id\u00e9es de leur auteur, et donc de la tenue de la psychanalyse.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, si nous traduisons le titre allemand du chapitre <em>Die Traumentstellung<\/em> par \u00ab&nbsp;La d\u00e9formation <em>du <\/em>r\u00eave&nbsp;\u00bb, nous venons de poser qu\u2019il existerait un r\u00eave non d\u00e9form\u00e9 \u00e0 l\u2019origine et qu\u2019un facteur quelconque d\u00e9formerait. Ce qui n\u2019est pas du tout la m\u00eame chose que de poser une d\u00e9formation \u00ab&nbsp;<em>de<\/em> r\u00eave&nbsp;\u00bb, une <em>d\u00e9formation onirique<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire effectu\u00e9e <em>par le processus onirique lui-m\u00eame<\/em>, comme ce chapitre l\u2019illustre amplement. Le titre du chapitre a d\u2019autant plus d\u2019importance que, sans le rappel qu\u2019il nous sert, on pourrait lire le dit chapitre et n\u00e9anmoins manquer de voir la diff\u00e9rence entre ces deux versions contraires de ce dont il traite.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais on peut quand m\u00eame remarquer ceci : que ce soit \u00ab&nbsp;de r\u00eave&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;du r\u00eave&nbsp;\u00bb, reste qu\u2019il y a d\u00e9formation\u2026 De quoi parlons-nous donc&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 suivre le cours de la pens\u00e9e de Freud, il me semble que, ayant pos\u00e9 (et pensant avoir d\u00e9montr\u00e9) que les r\u00eaves sont accomplissement de souhait, il se demande comme tout un chacun: pourquoi donc le r\u00eave ne pr\u00e9sente-t-il pas <em>en clair<\/em> les souhaits r\u00e9alis\u00e9s&nbsp;? Pourquoi faut-il travailler fort pour d\u00e9tecter, sous les apparences de non-sens, que le r\u00eave a en effet un sens, mais que ce sens est pr\u00e9sent\u00e9 sous d\u00e9guisement. Vers la fin du chapitre, Freud corrigera la \u00ab&nbsp;th\u00e9or\u00e8me&nbsp;\u00bb du chapitre III. D\u00e9sormais, il se lira ainsi:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Le r\u00eave est l\u2019accomplissement (d\u00e9guis\u00e9) d\u2019un souhait (r\u00e9prim\u00e9, refoul\u00e9).<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 196.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce d\u00e9guisement, Freud le nomme <em>censure<\/em>, et il fait le parall\u00e8le avec la censure des journaux exerc\u00e9e par un pouvoir despotique (il n\u2019en manquait pas \u00e0 son \u00e9poque comme il n\u2019en manque toujours pas de nos jours). Cela soul\u00e8ve quelques questions sur lesquelles nous reviendrons. Pour le moment attardons-nous au seul m\u00e9canisme de d\u00e9formation-de-r\u00eave (que j\u2019\u00e9cris ainsi pour refl\u00e9ter le mot compos\u00e9 allemand <em>Traumentstellung<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<p>Si la d\u00e9formation dont il est question n\u2019est pas une d\u00e9formation <em>du <\/em>r\u00eave, cela sugg\u00e8re qu\u2019il n\u2019y a pas de r\u00eave non d\u00e9form\u00e9&nbsp;; le r\u00eave <em>est<\/em> cette d\u00e9formation, ou du moins la d\u00e9formation est \u00ab&nbsp;la fa\u00e7on d\u2019\u00eatre du r\u00eave&nbsp;\u00bb (p. 171). \u00c0 premi\u00e8re vue, cela semble illogique puisque parler de d\u00e9formation c\u2019est implicitement invoquer quelque chose de non d\u00e9form\u00e9. Mais la d\u00e9formation n\u2019est pas une d\u00e9formation <em>du <\/em>r\u00eave parce que\u2026 le r\u00eave est ce qu\u2019il est. Autrement dit, Freud n\u2019a pas d\u00e9couvert que le r\u00eave est une version d\u00e9form\u00e9e d\u2019autre chose. Le r\u00eave \u2013&nbsp;tout comme l\u2019identification hyst\u00e9rique dont il parle au passage dans ce chapitre&nbsp;\u2013, \u00ab&nbsp;se d\u00e9veloppe sur un autre terrain psychique&nbsp;\u00bb (p. 185). La d\u00e9formation est ce qui permettra \u00e0 Freud d\u2019\u00e9noncer que le r\u00eave proc\u00e8de selon des processus de pens\u00e9e autres que ceux qui tiennent compte de la logique du discours ordinaire, secondaris\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Vers le milieu du chapitre Freud \u00e9crit:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Peut-\u00eatre en viendrons-nous ici \u00e0 pressentir que l\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave est en mesure de nous livrer des renseignements sur la fa\u00e7on dont est construit notre appareil animique \u2013 renseignements que nous avons attendus en vain de la philosophie. Nous ne suivrons pourtant pas cette piste\u2026&nbsp;\u00bb ( p. 180-181)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>S\u2019il ne suit pas \u00e0 fond cette piste au cours de ce chapitre \u2013 il la suivra pleinement avec le chapitre VII \u2013, Freud nous introduit quand m\u00eame pas \u00e0 pas au c\u0153ur de ce fonctionnement \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb qui rend compte de la d\u00e9formation-de-r\u00eave. Il s\u2019agit ici de prendre absolument au s\u00e9rieux le fait que l\u2019inconscient n\u2019est pas \u00ab&nbsp;le psychique ordinaire moins la conscience&nbsp;\u00bb. Qu\u2019il s\u2019agit bien d\u2019un \u00ab&nbsp;autre terrain psychique&nbsp;\u00bb, r\u00e9gi par des lois diff\u00e9rentes. Il nous introduit par l\u00e0 \u00e0 la connaissance des processus primaires de pens\u00e9e, essentiellement la condensation et le d\u00e9placement, et \u00e0 la diff\u00e9renciation entre deux \u00ab&nbsp;puissances&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;courants&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;syst\u00e8mes&nbsp;\u00bb psychiques, le tout \u00e0 la faveur de l\u2019analyse du \u00ab&nbsp;r\u00eave de l\u2019oncle \u00e0 barbe jaune&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>La compte-rendu de ce r\u00eave nous donne pour commencer l\u2019occasion de d\u00e9gager une autre caract\u00e9ristique du r\u00eave. Le r\u00eave se comporte comme une <em>entit\u00e9 vivante<\/em>. Ainsi, Freud dit du r\u00eave de l\u2019oncle:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Lorsque le r\u00eave, dans le courant de la matin\u00e9e, me revint \u00e0 l\u2019id\u00e9e, je me mis \u00e0 rire et je dis: Ce r\u00eave est un non-sens. <em>Mais il ne se laissa pas abolir et me poursuivit toute la journ\u00e9e\u2026&nbsp;\u00bb <\/em>(p. 173, italiques ajout\u00e9s par moi).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Le r\u00eave a donc une vie, une \u00e9nergie qui lui est propre&nbsp;; il insiste, il poursuit le r\u00eaveur, il ne se laisse pas oublier. On s\u2019entend, me direz-vous, que ce \u00ab&nbsp;il ne se laissa pas abolir&nbsp;\u00bb est une figure de style! \u00c0 quoi je r\u00e9pondrai&nbsp;: bien s\u00fbr, mais\u2026 justement, la notion d\u2019un \u00ab&nbsp;autre terrain psychique&nbsp;\u00bb nous am\u00e8ne \u00e0 nous demander <em>dans <\/em>ou <em>pour quel syst\u00e8me<\/em> cette fa\u00e7on de parler ne serait <em>que<\/em> figure de style, et l\u2019est-elle toujours sur l\u2019 \u00ab&nbsp;autre terrain psychique&nbsp;\u00bb&nbsp;? Le r\u00eave, en tant que formation hybride, formation de compromis entre des souhaits oppos\u00e9s \u00e9mergeant de syst\u00e8mes contrast\u00e9s, a entre autres effets de nous sugg\u00e9rer que ce qui est figure de style dans un syst\u00e8me est la chose m\u00eame sur l\u2019autre terrain psychique, d\u2019o\u00f9 le sentiment de r\u00e9alit\u00e9 du r\u00eave et le sentiment que le r\u00eave insiste, poursuit, hante le r\u00eaveur, demande \u00e0 \u00eatre racont\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout en admettant que parler du r\u00eave comme \u00ab&nbsp;vivant&nbsp;\u00bb, cela a tout de la figure de style, que c\u2019est la personnification du ph\u00e9nom\u00e8ne du r\u00eave, notons que c\u2019est <em>parce que nous r\u00eavons,<\/em> ou mieux: parce qu\u2019en nous fonctionnent deux syst\u00e8mes \u00e0 la fronti\u00e8re desquels se produit le r\u00eave, que nous pouvons, dans la vie \u00e9veill\u00e9e, produire des figures de style. Freud a tr\u00e8s bien document\u00e9 cela, cinq ans apr\u00e8s <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em>, dans <em>Le mot d\u2019esprit dans ses rapports avec l\u2019inconscient<\/em>. Les figures de style (m\u00e9taphores, m\u00e9tonymies, all\u00e9gories etc.) que nous employons dans notre discours secondaris\u00e9 sont un \u00e9cho des <em>images<\/em> qui sont le mode sp\u00e9cifique du \u00ab&nbsp;penser inconscient&nbsp;\u00bb tel que l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue du r\u00eave nous le laisse entrevoir <sup class='footnote'><a href='#fn-1931-2' id='fnref-1931-2' onclick='return fdfootnote_show(1931)'>2<\/a><\/sup><\/span>. Si, par l\u2019absurde, nous abolissions les processus secondaires, alors le r\u00eave s\u2019abolirait aussi et le d\u00e9sordre inconscient se pr\u00e9senterait comme la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame<sup class='footnote'><a href='#fn-1931-3' id='fnref-1931-3' onclick='return fdfootnote_show(1931)'>3<\/a><\/sup><\/span>. C\u2019est pourquoi, afin de bien nous situer dans la logique de l\u2019\u00ab&nbsp;autre sc\u00e8ne&nbsp;\u00bb, il me semble avantageux de consid\u00e9rer que le r\u00eave est bien une entit\u00e9 vivante<sup class='footnote'><a href='#fn-1931-4' id='fnref-1931-4' onclick='return fdfootnote_show(1931)'>4<\/a><\/sup><\/span>. Certes, par \u00ab&nbsp;vivante&nbsp;\u00bb je ne veux pas dire de nature animale ou v\u00e9g\u00e9tale, mais n\u00e9anmoins comme entit\u00e9 qui nait, se d\u00e9veloppe (le travail de r\u00eave) et meurt (par oubli ou par analyse) et poss\u00e9dant, entre les deux extr\u00e9mit\u00e9s, ses propres exigences. Si \u00ab&nbsp;entit\u00e9&nbsp;\u00bb fait trop film d\u2019horreur, parlons de <em>rejeton<\/em> <em>vivant<\/em> de la rencontre entre un syst\u00e8me vivant qui a nom inconscient et un autre syst\u00e8me vivant qui a nom pr\u00e9conscient-conscient. Et soulignons encore que nous ne pouvons parler de ces deux syst\u00e8mes que gr\u00e2ce au travail d\u2019analyse de Freud, (et n\u2019en parlons que du point de vue d\u2019un des deux syst\u00e8mes seulement). Comme l\u2019\u00e9crit Laurence Kahn&nbsp;<sup class='footnote'><a href='#fn-1931-5' id='fnref-1931-5' onclick='return fdfootnote_show(1931)'>5<\/a><\/sup> <\/span>:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Nous devons admettre que c\u2019est l\u2019activit\u00e9 interpr\u00e9tative elle-m\u00eame qui cr\u00e9e l\u2019objet de l\u2019interpr\u00e9tation&nbsp;; que c\u2019est par exemple l\u2019interpr\u00e9tation m\u00eame du transfert qui \u00e9rige ce ph\u00e9nom\u00e8ne g\u00e9n\u00e9ral, banal, en un produit sp\u00e9cifique de la relation analytique. Ce qui est chose famili\u00e8re pour les scientifiques\u2026&nbsp;\u00bb<br>Observation qui demanderait \u00e0 elle seule toute une r\u00e9flexion, mais que nous ne pouvons faire en ce moment.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le probl\u00e8me de la censure<br><\/em>\u00c0 suivre le texte du chapitre IV, on peut parfois avoir le sentiment que Freud parle de la d\u00e9formation <em>puis<\/em> de la censure&nbsp;; d\u2019autres fois, que d\u00e9formation et censure, cela revient au m\u00eame. Ainsi, \u00e0 la page 177, en parlant du sentiment absurde de tendresse \u00e0 l\u2019endroit de l\u2019oncle (qui, dans le r\u00eave, est son ami R.), Freud note que cette tendresse<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;n\u2019appartient pas au contenu latent, aux pens\u00e9es \u00e0 l\u2019arri\u00e8re plan du r\u00eave&nbsp;; elle est en opposition avec ce contenu&nbsp;; elle est propre \u00e0 me masquer la connaissance de l\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave&nbsp;\u00bb (p.176).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Cette <em>manifestation d\u2019affect<\/em> est l\u2019exact contre-point \u00e0 la r\u00e9sistance ressentie \u00e0 interpr\u00e9ter le r\u00eave&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;La tendresse que j\u2019\u00e9prouve pour R., je ne peux la ramener aux pens\u00e9es de r\u00eave latentes, mais bien \u00e0 la r\u00e9bellion qui est la mienne [&#8230;elle] est au service [la] d\u00e9formation, ou, en d\u2019autres termes, la <em>d\u00e9formation<\/em> s\u2019av\u00e8re <strong>ici<\/strong> \u00eatre intentionnelle, \u00eatre un moyen de <em>dissimulation<\/em>.&nbsp;\u00bb (p. 177, caract\u00e8res gras ajout\u00e9s par moi.)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Bien que ce ne soit pas tout \u00e0 fait clair, voir Freud \u00e9crire que \u00ab&nbsp;la <em>d\u00e9formation<\/em> s\u2019av\u00e8re \u00eatre <em>ici <\/em>intentionnelle&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;\u00eatre un moyen de <em>dissimulation&nbsp;\u00bb, <\/em>jointe au fait que c\u2019est une r\u00e9action, un r\u00e9bellion face aux pens\u00e9es du r\u00eave, tout cela laisse entendre qu\u2019il n\u2019en serait pas toujours ainsi&nbsp;; qu\u2019il s\u2019agit <em>ici<\/em> d\u2019un cas particulier o\u00f9 la d\u00e9formation entre au service de la censure. Encore une fois, il n\u2019est pas tout \u00e0 fait s\u00fbr que c\u2019est bien ce que veut dire Freud, puisque \u00e0 d\u2019autres moments ces deux termes semblent d\u00e9signer un seul et m\u00eame fait. Pourtant, voyons la citation suivante<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;La concordance qu&rsquo;on peut suivre jusque dans le d\u00e9tail entre les ph\u00e9nom\u00e8nes de la censure et ceux de la d\u00e9formation de r\u00eave nous autorise \u00e0 pr\u00e9supposer des conditions analogues <em>pour les deux<\/em>.&nbsp;\u00bb (p. 179, italiques ajout\u00e9s par moi.)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>On dirait bien ici que censure et d\u00e9formation concordent, mais ne sont pas la m\u00eame chose puisque Freud suppose \u00ab&nbsp;des conditions analogues pour les deux&nbsp;\u00bb i.e. il s\u2019agit donc de deux ph\u00e9nom\u00e8nes jouissant de conditions analogues. Poursuivons:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Nous pouvons donc admettre que chez l\u2019individu les auteurs de la mise en forme du r\u00eave sont deux puissances psychiques (courants, syst\u00e8mes) dont l&rsquo;une constitue le souhait amen\u00e9 \u00e0 l&rsquo;expression par le r\u00eave, tandis que l&rsquo;autre exerce une censure sur ce souhait de r\u00eave et par la contrainte de cette censure aboutit \u00e0 une d\u00e9formation de la manifestation de ce souhait. La question se pose seulement de savoir de quelle puissance dispose cette seconde instance, puissance en vertu de laquelle elle peut exercer la censure. \u00bb (p. 179).<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Ici, la d\u00e9formation est carr\u00e9ment la cons\u00e9quence de la contrainte exerc\u00e9e par la censure et Freud attribue seulement \u00e0 la \u00ab&nbsp;seconde instance&nbsp;\u00bb la capacit\u00e9 d\u2019op\u00e9rer la censure et il n\u2019est alors pas question de la d\u00e9formation. Mais citons encore:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Si nous nous souvenons que les pens\u00e9es de r\u00eave latentes ne sont pas conscientes avant l&rsquo;analyse, mais que c&rsquo;est le contenu de r\u00eave manifeste issu de celle-ci qui est rem\u00e9mor\u00e9 de fa\u00e7on consciente, nous nous sommes pas loin de supposer que la pr\u00e9rogative de la seconde instance est justement l&rsquo;admission \u00e0 la conscience.&nbsp;\u00bb (p. 179)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>O\u00f9 l\u2019on comprend, et c\u2019est fondamental, que cette seconde instance <em>n\u2019est pas la conscience elle-m\u00eame<\/em>, mais le syst\u00e8me dont la t\u00e2che, ou en tout cas une pr\u00e9rogative, est de rendre certains contenus admissibles \u00e0 la conscience. Fort bien, mais continuons \u00e0 lire:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u00ab&nbsp;Du premier syst\u00e8me rien ne pourrait parvenir \u00e0 la conscience qui ne soit d\u2019abord pass\u00e9 par la seconde instance, et la seconde instance ne laisserait rien passer sans exercer ses droits et sans imposer des modifications lui agr\u00e9ant au candidat \u00e0 la conscience.&nbsp;\u00bb (p. 179-180)<br>Nous comprenons alors que le r\u00eave dont nous nous souvenons est bien n\u00e9 \u00e0 l\u2019interface des deux syst\u00e8mes. Ey Freud de conclure:<br>\u00ab&nbsp;Nous laissons voir ici une conception tout \u00e0 fait d\u00e9termin\u00e9e de l\u2019 \u201cessence\u201d de la conscience&nbsp;; le devenir-conscient et pour nous un acte psychique particulier, distinct et ind\u00e9pendant du processus que constitue l&rsquo;\u00eatre-pos\u00e9 ou l\u2019\u00eatre-repr\u00e9sent\u00e9, et la conscience nous appara\u00eet comme un organe sensoriel qui per\u00e7oit un contenu donn\u00e9 autre part.&nbsp;\u00bb (p. 179-180.)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>O\u00f9 Freud semble dire que \u00ab&nbsp;la premi\u00e8re instance&nbsp;\u00bb se charge de \u00ab&nbsp;poser&nbsp;\u00bb (ou pr\u00e9senter) et la seconde de \u00ab&nbsp;repr\u00e9senter&nbsp;\u00bb, apr\u00e8s avoir censur\u00e9, ce qui sera ensuite per\u00e7u par \u00ab&nbsp;l\u2019organe sensoriel&nbsp;\u00bb qu\u2019est la conscience<sup class='footnote'><a href='#fn-1931-6' id='fnref-1931-6' onclick='return fdfootnote_show(1931)'>6<\/a><\/sup><\/span>. Retenons qu\u2019il y a un acte de repr\u00e9sentation qui n\u2019est pas encore la conscience, mais offre \u00e0 la conscience quelque chose susceptible d\u2019\u00eatre per\u00e7u par elle. Freud, ici comme ailleurs, pense toujours la conscience comme un organe de perception. Nous verrons cela au chapitre VII, mais ce sera tout aussi vrai deux d\u00e9cennies plus tard dans <em>Le moi et le \u00e7a<\/em> o\u00f9 la conscience s\u2019appelle toujours chez lui \u00ab&nbsp;appareil de perception-conscience&nbsp;\u00bb (Pcpt-Cs) et o\u00f9 Freud s\u2019int\u00e9resse non \u00e0 la conscience (dont il d\u00e9clare la nature difficile sinon impossible \u00e0 expliquer), mais au <em>devenir-conscient<\/em>. La conscience, il faut le souligner, <em>n\u2019est pas<\/em> la seconde instance, le second syst\u00e8me psychique dont parle Freud dans ce chapitre. La seconde puissance psychique ne porte pas dans ces passages un nom pr\u00e9cis, mais on comprend que la d\u00e9formation\/censure dont elle est responsable a quelque chose \u00e0 voir avec le refoulement. Refoulement qui, rappelons-le, \u00e9tait d\u00e9fini par Freud deux ans plus t\u00f4t comme \u00ab&nbsp;\u00e9chec de traduction&nbsp;\u00bb. La d\u00e9formation, qui ici est pr\u00e9sent\u00e9e comme un travail intentionnel de censure, serait-elle pensable autrement, c&rsquo;est-\u00e0-dire comme \u00e9chec in\u00e9vitable de l\u2019entreprise qui viserait \u00e0 transposer int\u00e9gralement le contenu latent en contenu manifeste&nbsp;? Il serait permis de penser que la censure est l\u2019\u0153uvre m\u00eame du processus de mise en repr\u00e9sentation (\u00e0 travers une transduction ou une traduction), travail qui au moment de s\u2019accomplir est bien oblig\u00e9 de puiser dans la r\u00e9serve de formes existantes et qui d\u00e9pend donc des capacit\u00e9s du moi (<em>Pcs-Cs<\/em>) tant de les agencer que d\u2019en tol\u00e9rer certains agencements.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, il faut bien ajouter une autre remarque concernant la censure. Il est bon de rappeler, comme Freud le dit \u00e0 un certain moment, que les humains r\u00eavaient avant la psychanalyse et que les r\u00eaves ne sont pas faits <em>pour<\/em> \u00eatre analys\u00e9s. L\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue de r\u00eaver a toujours intrigu\u00e9 les humains, mais c\u2019est seulement avec Freud \u2013 et cela on ne le soulignera jamais assez \u2013 qu\u2019elle a donn\u00e9 lieu \u00e0 la description de deux syst\u00e8mes distincts dans l\u2019appareil de l\u2019\u00e2me. Avant Freud, on sentait bien que le \u00ab&nbsp;pays des r\u00eaves&nbsp;\u00bb \u00e9tait \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb, on \u00e9prouvait le r\u00eave comme <em>visitation<\/em> ou comme message venu d\u2019un au-del\u00e0. Freud a d\u2019un seul geste fait deux choses oppos\u00e9es: il a d\u2019une part <em>rapatri\u00e9<\/em> le r\u00eave dans l\u2019aire o\u00f9 le discours rationnel peut en dire quelque chose, mais ce faisant il a aussi signal\u00e9 que l\u2019au-del\u00e0, le pays \u00e9tranger se trouve dans l\u2019appareil de l\u2019\u00e2me de chaque individu. On peut ainsi dire qu\u2019il a <em>d\u00e9plac\u00e9 la fronti\u00e8re<\/em>, et pos\u00e9 une division, une <em>limite<\/em> \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de l\u2019appareil. Sauf que de l\u2019une des instances (l\u2019inconscient) on ne saurait rien dire sinon du point de vue de la seconde, de sorte que nous ne pouvons pas nous placer en surplomb de ces deux syst\u00e8mes comme Freud tente de le faire dans ce chapitre. En tant que tenant de la psychanalyse comme science naturelle, Freud ne pouvait pas proc\u00e9der autrement&nbsp;; il se devait de d\u00e9crire cet appareil comme s\u2019il \u00e9tait visible alors m\u00eame qu\u2019il rappelait que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 une fiction th\u00e9orique. La visibilit\u00e9, la construction du mod\u00e8le, r\u00e9pondait aux exigences de rigueur de son \u00e9poque, mais elle se payait (de notre point de vue r\u00e9trospectif) d\u2019un certain prix&nbsp;: celui de <em>spatialiser<\/em> l\u2019appareil psychique alors m\u00eame que Freud mettait en garde contre la tentative de localiser cet appareil dans le cerveau ou ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela m\u2019am\u00e8ne \u00e0 penser que puisque le r\u00eave na\u00eet sur la ligne de cr\u00eate entre les deux instances ou syst\u00e8mes d\u00e9crits par Freud, on pourrait concevoir l\u2019essentiel de appareil de l\u2019\u00e2me comme \u00e9tant cette limite, fronti\u00e8re, cette diff\u00e9rence. Dans ce sens, l\u2019appareil de l\u2019\u00e2me est (avec et sans jeu de mots) un <em>\u00e9tat-limite<\/em>, et la fa\u00e7on qu\u2019ont les psychanalystes depuis cinq ou six d\u00e9cennies de discourir sur les patients \u00ab&nbsp;\u00e9tats-limites&nbsp;\u00bb est peut-\u00eatre, entre autres choses, une r\u00e9action au scandale de cette possibilit\u00e9. Je veux par l\u00e0 mettre en relief ceci: Une fois d\u00e9gag\u00e9s ces deux syst\u00e8mes, on est port\u00e9s \u00e0 les voir s\u00e9par\u00e9s par une fronti\u00e8re, une limite qui ne servirait qu\u2019\u00e0 les\u2026 d\u00e9limiter. Mais \u00e0 la lumi\u00e8re de ce que nous impose la notion de d\u00e9formation, nous pourrions aussi bien avancer l\u2019hypoth\u00e8se que cette fronti\u00e8re est le lieu-limite o\u00f9 se produisent les op\u00e9rations qui donnent l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue du r\u00eave et ses d\u00e9formations et censures.<br>Le r\u00eave manifeste n\u2019est donc pas le r\u00e9sultat d\u2019une d\u00e9formation <em>cons\u00e9cutive<\/em> \u00e0 la production&nbsp;; le r\u00eave (pris comme un tout) est toujours d\u00e9j\u00e0 d\u00e9form\u00e9&nbsp;; il <em>est<\/em> d\u00e9formation \u2013 chose difficile \u00e0 concevoir dans la logique du secondaire, mais tout \u00e0 fait possible selon ce qu\u2019on peut savoir des processus primaires. Le r\u00eave ne surgit pas comme un produit du \u00ab&nbsp;pays voisin&nbsp;\u00bb qu\u2019il s\u2019agirait de d\u00e9former avant de l\u2019admettre dans le champ de la conscience. Il na\u00eet, comme d\u00e9j\u00e0 dit, sur la ligne de s\u00e9paration, et les deux syst\u00e8mes y contribuent chacun selon ses possibilit\u00e9s. Il arrive d\u00e9form\u00e9, parce qu\u2019il n\u2019y aurait pas moyen pour le syst\u00e8me de la conscience de \u00ab&nbsp;comprendre&nbsp;\u00bb le contenu inconscient si celui-ci, dans l\u2019absurde, se pr\u00e9sentait \u00ab&nbsp;non d\u00e9form\u00e9&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette fa\u00e7on de poser les choses \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire, de situer l\u2019essentiel de l\u2019appareil sur la ligne fronti\u00e8re&nbsp;\u2013 heurte sans doute notre sens commun, mais c\u2019est la logique des processus secondaires qui cause cette difficult\u00e9. Devant le probl\u00e8me du r\u00eave, comme devant d\u2019autres sujets m\u00e9tapsychologiques, nous sommes oblig\u00e9s de nous faire violence, mais pas plus que l\u2019astronome amateur quand il veut d\u00e9crire un beau coucher de soleil en termes astronomiques rigoureux.<br>Penser \u00e0 partir de la notion de limite, situer l\u2019appareil de l\u2019\u00e2me sur cette limite permet d\u2019\u00e9viter un \u00e9cueil, \u00e0 mon avis majeur, qui se pr\u00e9sente si on utilise la notion de censure sans une certaine prudence. Si nous m\u00e9ditons encore un peu cette m\u00e9taphore de la censure, nous notons en effet qu\u2019elle nous expose \u00e0 un autre biais, lui aussi d\u00e9coulant de la logique secondaire. Qui dit censure, en effet, pose implicitement un censeur, un <em>d\u00e9cideur<\/em>&nbsp;; cela suppose l\u2019acte <em>d\u00e9lib\u00e9r\u00e9<\/em> de censurer, c&rsquo;est-\u00e0-dire d\u2019emp\u00eacher que le contenu du r\u00eave \u2013 le souhait pr\u00e9sent\u00e9 comme r\u00e9alis\u00e9&nbsp;\u2013, parvienne \u00ab&nbsp;en clair&nbsp;\u00bb \u00e0 la connaissance du sujet. \u00c0 prendre la notion de censure \u00e0 la lettre, on aurait donc l\u2019impression que Freud pose dans la psych\u00e9 un agent anthropomorphe qui fait le n\u00e9cessaire <em>afin de censurer<\/em> et qui, dans ce but, op\u00e8re un choix d\u00e9lib\u00e9r\u00e9 entre ce qui passe et ce qui ne passe pas la dite censure.Nous voil\u00e0 alors en pr\u00e9sence du vieux probl\u00e8me de l\u2019<em>homunculus<\/em>. Le censeur \u2013 qui agit \u00e0 l\u2019insu du r\u00eaveur&nbsp;\u2013 agirait comme une \u00ab&nbsp;seconde conscience&nbsp;\u00bb, une \u00ab&nbsp;conscience inconsciente&nbsp;\u00bb. Or, toute l\u2019\u0153uvre de Freud milite contre cette hypoth\u00e8se d\u2019une seconde conscience<sup class='footnote'><a href='#fn-1931-7' id='fnref-1931-7' onclick='return fdfootnote_show(1931)'>7<\/a><\/sup>, et Freud insiste bien que la deuxi\u00e8me puissance psychique \u2013 responsable de la repr\u00e9sentation&nbsp;\u2013 <em>n\u2019est pas la conscience.<\/em> Mais alors, demandera-t-on, <em>qu\u2019est-ce qui<\/em> op\u00e8re ces d\u00e9formations dans le r\u00eave&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre la question est-elle mal pos\u00e9e&nbsp;? Je veux dire qu\u2019il n\u2019y a ni \u00ab&nbsp;quelqu\u2019un&nbsp;\u00bb ni \u00ab&nbsp;quelque chose&nbsp;\u00bb qui op\u00e8re la censure intentionnellement, mais que c\u2019est tout simplement \u00ab&nbsp;la fa\u00e7on d\u2019\u00eatre du r\u00eave&nbsp;\u00bb puisqu\u2019il na\u00eet \u00e0 la limite entre deux syst\u00e8mes et qu\u2019il serait vain d\u2019en attribuer une part \u00e0 l\u2019un et une autre part \u00e0 l\u2019autre. Si on parvenait \u00e0 s\u00e9parer ainsi les r\u00f4les, il n\u2019y aurait plus de r\u00eave. Il y aurait des images absurdes d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et, de l\u2019autre, un discours qui ne nous apprendrait rien que nous ne sachions d\u00e9j\u00e0. C\u2019est, en tout cas, ce sur quoi ce chapitre sur la d\u00e9formation \u00ab&nbsp;<em>de<\/em> r\u00eave&nbsp;\u00bb me para\u00eet ouvrir si nous veillons \u00e0 ne pas prendre la notion de censure \u00e0 la lettre. Des <em>m\u00e9canismes<\/em> sont au service de la formation du r\u00eave, m\u00e9canismes de transduction\/traduction qui, si nous nous rappelons le propos de la \u00ab&nbsp;lettre 52&nbsp;\u00bb, sont aussi ceux du refoulement.<\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait objecter \u00e0 cela que Freud, comme d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, \u00e9crit bien que \u00ab&nbsp;la d\u00e9formation s\u2019av\u00e8re ici \u00eatre <em>intentionnelle<\/em>, \u00eatre un moyen de dissimulation&nbsp;\u00bb (p. 177). Mais souvenons-nous qu\u2019une telle affirmation ne peut elle aussi \u00eatre faite que gr\u00e2ce \u00e0 la seconde instance (celle qui peut former des repr\u00e9sentations). Ayant d\u00e9couvert la mani\u00e8re de d\u00e9monter un r\u00eave, Freud a beau jeu de proc\u00e9der \u00e0 un \u00ab&nbsp;reverse engineering&nbsp;\u00bb et, dans ce but, d\u2019user de toutes sortes de figures pour essayer d\u2019\u00e9clairer cet \u00e9v\u00e9nement de la nuit par les lumi\u00e8res de la raison. Mais le fait est que nous n\u2019avons du r\u00eave que le contenu manifeste, d\u00e9j\u00e0 d\u00e9form\u00e9, et que la figure <em>homunculaire<\/em> du censeur fait elle-m\u00eame partie de la version secondaris\u00e9e du processus-de-r\u00eave.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut en effet tenir compte, comme souvent dans la m\u00e9tapsychologie freudienne, d\u2019une dissym\u00e9trie. C\u2019est que le sujet qui r\u00eave, qui fait l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue (<em>Erlebnis<\/em>) du r\u00eave n\u2019est pas exactement celui qui se souvient du r\u00eave et qui (se) le raconte. Le r\u00eave racont\u00e9 (le seul dont on peut faire l\u2019analyse) l\u2019est toujours du point du vue du moi. L\u2019\u00e9v\u00e9nement-limite qu\u2019est le r\u00eave est par l\u00e0 divis\u00e9 (comme on divise l\u2019atome) et une des parties s\u2019empare du r\u00eave pour le mettre en discours (en m\u00eame temps que le r\u00eave semble s\u2019\u00eatre empar\u00e9 d\u2019elle: le r\u00eave nous \u00ab&nbsp;poursuit&nbsp;\u00bb). Il serait tentant, par analogie avec la physique moderne, de parler du r\u00eave comme d\u2019une superposition d\u2019\u00e9tats (le r\u00eave en train d\u2019avoir lieu) puis d\u2019un effondrement de cette superposition, d\u2019une sorte \u00ab&nbsp;choix&nbsp;\u00bb qui s\u2019op\u00e8re entre les diverses possibilit\u00e9s contenues dans cette superposition, ce \u00ab&nbsp;choix&nbsp;\u00bb \u00e9tant lui-m\u00eame automatique, en fonction de ce qui convient le plus aux possibilit\u00e9s du moi du r\u00eaveur. La \u00ab&nbsp;convenance&nbsp;\u00bb du r\u00eave ainsi obtenue a bien entendu ses limites. Le fait de se souvenir du r\u00eave indique bien qu\u2019il en va du r\u00eave comme du refoulement: si nous en savons quelque chose, c\u2019est parce qu\u2019il n\u2019est pas compl\u00e8tement r\u00e9ussi, et que l\u2019accomplissement du souhait n\u2019a pas trouv\u00e9 une forme parfaite. D\u2019o\u00f9 le fait qu\u2019un r\u00eave comme celui de l\u2019oncle \u00e0 barbe jaune \u00ab&nbsp;poursuit&nbsp;\u00bb Freud et semble lui demander des comptes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce dernier aspect (que le r\u00eave dont on se souvient est en partie un \u00e9chec, que le r\u00eave demande encore des comptes) m\u00e9riterait plus ample discussion. Pour le moment posons que Freud ne pouvait pas aborder cet aspect sans aller plus (trop) loin dans le d\u00e9voilement de sa vie intime: ainsi, <em>rien de l\u2019infantile<\/em> ne transpire dans son interpr\u00e9tation. Mais je crois bien que dans la pratique de l\u2019analyse nous faisons cette exp\u00e9rience: que le fait pour le moi de se souvenir d\u2019un r\u00eave signale en quelque sorte une \u00ab&nbsp;mini-crise&nbsp;\u00bb dans son fonctionnement&nbsp;; comme si un \u00e9l\u00e9ment, sur lequel le couvercle du sommeil aurait d\u00fb se refermer, \u00e9tait rest\u00e9 coinc\u00e9, enrayant le m\u00e9canisme de l\u2019oubli du r\u00eave. Raison de croire que le processus onirique n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 \u00ab&nbsp;traiter&nbsp;\u00bb suffisamment le mouvement psychique qui s\u2019est amorc\u00e9 \u00e0 la faveur d\u2019un \u00e9v\u00e9nement quelconque, lui-m\u00eame entr\u00e9 en r\u00e9sonance avec quelque chose de l\u2019infantile. Quelque chose de proprement refoul\u00e9 et qui fait retour, donnant au r\u00eave cette allure d\u2019entit\u00e9 vivante, d\u2019animal dot\u00e9 d\u2019une vie propre et d\u2019une sorte de \u00ab&nbsp;volont\u00e9&nbsp;\u00bb de venir \u00e0 bout de ce qui s\u2019anime en son fond, d\u2019o\u00f9 \u00ab&nbsp;l\u2019intentionnalit\u00e9&nbsp;\u00bb que Freud attribue \u00e0 la d\u00e9formation.<\/p>\n\n\n\n<p>La dissym\u00e9trie (o\u00f9 la narration du r\u00eave est l&rsquo;\u0153uvre du seul moi) permettra \u00e0 Freud, au chapitre VI, de parler de l<em>\u2019\u00e9laboration secondaire<\/em>, de ce travail qui met ce qui se pr\u00e9sente de l\u2019inconscient dans un certain ordre, un ordre qui convient au moi. Il y a \u00ab&nbsp;couplage&nbsp;\u00bb fonctionnel entre les deux syst\u00e8mes, mais un seul de ces syst\u00e8mes peut parler du r\u00eave et en penser quelque chose. On verra aussi, toujours au chapitre VI, que pour Freud le r\u00eave \u00ab&nbsp;ne pense ni ne calcule, ne juge absolument pas, mais se borne \u00e0 ceci: donner une autre forme&nbsp;\u00bb (p. 558).<\/p>\n\n\n\n<p>NOTES<\/p>\n\n\n<div class='footnotes' id='footnotes-1931'><div class='footnotedivider'><\/div><ol><li id='fn-1931-1'> <span style=\"font-size: 10pt;\">Allusion \u00e0 \u00ab&nbsp;Flectere si nequeo superos, acheronta movebo&nbsp;\u00bb sur la page frontispice du livre (\u00ab&nbsp;Si je ne peux fl\u00e9chir ceux d\u2019en haut, je remuerai les enfers&nbsp;\u00bb. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1931-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1931-2'> &nbsp;<span style=\"font-size: 10pt;\">\u00ab&nbsp;Penser inconscient&nbsp;\u00bb \u00e0 garder entre guillemets puisque Freud dira du r\u00eave qu\u2019il ne pense pas (voir plus loin)<\/span><span style=\"font-size: 9pt;\">. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1931-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1931-3'> <span style=\"font-size: 10pt;\">C\u2019est un peu ce qu\u2019\u00e9crit Aulagnier \u00e0 propos de la psychose, dans laquelle le discours n\u2019est pas aboli, mais d\u00e9tourn\u00e9 de son r\u00f4le, oblig\u00e9 de rendre compte de l\u2019originaire sans la m\u00e9diation du fantasme. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1931-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1931-4'> <span style=\"font-size: 10pt;\">On verra que Freud le compare \u00e0 un champignon, qui, \u00e9tonnamment, selon les botanistes, n\u2019est ni animal ni v\u00e9g\u00e9tal, mais appartient \u00e0 une classe \u00e0 part. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1931-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1931-5'> <span style=\"font-size: 10pt;\">Kahn, L. (2021)\u00ab&nbsp;\u201cL\u2019\u00e9preuve de l\u2019inconnu\u201d. \u00c0 propos de l\u2019intranquillit\u00e9 dans l\u2019\u00e9coute analytique. &nbsp;\u00bb, Revue canadienne de psychanalyse, n\u00b0 2, p. 9-10. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1931-5'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1931-6'> <span style=\"font-size: 10pt;\">Laurence Kahn, dans l\u2019article d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, \u00e9crit \u00e0 propos de ce passage pr\u00e9cis que Freud distingue l\u00e0 entre le Bewu\u00dftwerden et le Vorgestellwerden c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;le processus du \u2018devenir-conscient\u201d et l\u2019acte l\u2019acte de repr\u00e9sentation proprement dit par lequel la conscience pose devant elle l\u2019objet de sa pens\u00e9e.&nbsp;\u00bb<\/span> <span style=\"font-size: 10pt;\">Op. cit. p. 7. \u00c0 quoi j\u2019ajouterais que je ne suis pas s\u00fbr que le fais de repr\u00e9senter, ce soit la consciente qui \u00ab&nbsp;pose devant elle&nbsp;\u00bb la repr\u00e9sentation. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1931-6'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1931-7'> <span style=\"font-size: 10pt;\">Voir notamment le texte de 1915, \u00ab&nbsp;L\u2019inconscient&nbsp;\u00bb.<\/span> <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1931-7'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00e9minaire \u00ab&nbsp;Penser avec Freud&nbsp;\u00bb, Automne 2021 46- Chapitre IV de L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave La d\u00e9formation de r\u00eave Dominique Scarfone Obtenir la version .pdf\u00a0 Pourquoi lire ou relire L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave de Freud&nbsp;? De cela nous avons discut\u00e9 au d\u00e9but de ce trimestre, mais il vaut la peine de poursuivre notre r\u00e9flexion. Il s&rsquo;agit pour une<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1931\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a038- LA D\u00c9FORMATION DE R\u00caVE\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1931","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles-proposes-a-la-discussion"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1931","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1931"}],"version-history":[{"count":15,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1931\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2189,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1931\/revisions\/2189"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1931"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1931"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1931"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}