{"id":1230,"date":"2020-10-16T05:20:00","date_gmt":"2020-10-16T09:20:00","guid":{"rendered":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1230"},"modified":"2023-08-13T11:11:56","modified_gmt":"2023-08-13T15:11:56","slug":"31-approches-du-quantitatif-linvestissement-1ere-partie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1230","title":{"rendered":"31- APPROCHES DU QUANTITATIF: L&rsquo;INVESTISSEMENT"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-group\"><div class=\"wp-block-group__inner-container is-layout-flow wp-block-group-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>S\u00e9minaire <em>Penser avec Freud<\/em>, Ann\u00e9e 2020-2021<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>APPROCHES DU QUANTITATIF: L\u2019INVESTISSEMENT<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>Parcours linguistique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Le destin de la quantit\u00e9, chez Freud, concerne au premier chef la notion d\u2019investissement. D\u00e8s le <em>Projet<\/em>, il est question de \u00ab&nbsp;neurone investi&nbsp;\u00bb, qui \u00ab&nbsp;peut \u00eatre rempli d\u2019une certaine quantit\u00e9 <em>Qn<\/em>&nbsp;et d\u2019autres fois \u00eatre vide \u00bb <sup class='footnote'><a href='#fn-1230-1' id='fnref-1230-1' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>1<\/a><\/sup><\/p>\n\n\n\n<p><span style=\"font-size: 12pt;\">\u00ab&nbsp;<\/span>Investissement&nbsp;\u00bb est un terme que l\u2019on utilise fr\u00e9quemment, mais auquel on ne s\u2019arr\u00eate peut-\u00eatre pas assez pour l\u2019interroger. En ce qui concerne son usage par Freud , il convient de consulter le <em>Vocabulaire de la psychanalyse<\/em> \u00e0 la voix <em>Investissement. <\/em>On y trouvera notamment la mise en \u00e9vidence de certains probl\u00e8mes, voire contradictions. Mais je n\u2019entrerai pas pour l\u2019instant dans cet aspect de la question, pr\u00e9f\u00e9rant explorer les divers usages linguistiques qui l\u2019entourent et qui me semblent apporter un \u00e9clairage int\u00e9ressant sur sa signification en psychanalyse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter que les termes d\u2019origine tr\u00e8s diff\u00e9rente, tel que <em>Besetzung, <\/em>d\u2019origine germanique, <em>Investissement,<\/em> d\u2019origine latine et <em>Cathexis,<\/em> que Strachey est all\u00e9 chercher dans le Grec ancien, convergent n\u00e9anmoins tr\u00e8s bien, tout en apportant chacun des dimensions compl\u00e9mentaires \u00e0 celles des deux autres. Je crois que si l\u2019on parcourt ce \u00ab&nbsp;panorama linguistique&nbsp;\u00bb on finit par avoir une meilleure id\u00e9e de ce dont il s\u2019agit. La d\u00e9finition en sortira, me semble-t-il, plus large et plus riche.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est que, comme on peut en faire l\u2019exp\u00e9rience avec \u00e0 peu pr\u00e8s tous les concepts freudiens \u2013 et comme je le signalais dans le premier texte de cette ann\u00e9e&nbsp;\u2013, ces concepts forment des grappes, des <em>clusters<\/em>: on tire sur un concept et il en vient d\u2019autres. Cette fluidit\u00e9 ne signifie pas, comme on pourrait le craindre, une dilution conceptuelle, mai plut\u00f4t une plus grande fluidit\u00e9 de la pens\u00e9e. Ce qui n\u2019emp\u00eache pas de devoir resserrer parfois le sens d\u2019un concept pr\u00e9cis.<br>Il en va donc des concepts comme de la th\u00e9orie physique de la lumi\u00e8re: \u00e0 la fois corpusculaire (ce serait notre concept au sens restreint) et ondulatoire (ensemble de concepts en continuit\u00e9 entre eux). Un exemple serait la \u00ab&nbsp;grappe&nbsp;\u00bb conceptuelle qui concerne la n\u00e9gation: on peut d\u2019une part distinguer de fa\u00e7on rigoureuse, chez Freud, entre la n\u00e9gation (<em>Verneinung<\/em>)<em>,<\/em> le d\u00e9ni (<em>Verleugung<\/em>) et le rejet, ou forclusion (<em>Verwerfung<\/em>). On peut, et on a raison d\u2019y voir trois m\u00e9canismes bien distincts. Ainsi, la <em>n\u00e9gation<\/em> est un m\u00e9canisme tr\u00e8s sophistiqu\u00e9, absolument n\u00e9cessaire \u00e0 la pens\u00e9e, et qu\u2019on peut situer \u00e0 l\u2019extr\u00eame oppos\u00e9 de la forclusion. Le <em>d\u00e9ni<\/em> est une forme de n\u00e9gation, qui n\u2019op\u00e8re pas dans la pens\u00e9e mais dans la perception. Quant \u00e0 la <em>forclusion<\/em>, elle concerne un rejet primordial; on pourrait dire qu\u2019un morceau de la psych\u00e9 elle-m\u00eame est emport\u00e9 par une exp\u00e9rience impossible, innommable: un trou, une b\u00e9ance s\u2019est cr\u00e9\u00e9e l\u00e0 o\u00f9 il y aurait d\u00fb y avoir inscription. Il reste que ce sont quand m\u00eame trois modalit\u00e9s par lesquelles s\u2019exprime quelque chose de n\u00e9gatif, et qu\u2019\u00e0 les consid\u00e9rer dans leur ensemble on voit se dessiner un arc conceptuel qui nous aide \u00e0 mieux voir la diff\u00e9rence <em>et <\/em>la continuit\u00e9 entre elles. \u00c0 les penser ensemble, on les comprend mieux dans leur individualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 propos de l\u2019investissement, ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait le m\u00eame proc\u00e9d\u00e9. Ici, il s\u2019agit d\u2019un seul et m\u00eame concept, mais \u00e9clair\u00e9 par <em>trois usages linguistiques<\/em> diff\u00e9rents. Cependant, ici \u00e9galement, nous faisons l\u2019exp\u00e9rience simultan\u00e9e de la continuit\u00e9 et de la diff\u00e9rence. Diff\u00e9rence qui s\u2019appellerait plut\u00f4t, dans ce cas-ci, <em>nuance<\/em>, mais la nuance est ce qui assure cette fluidit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 laquelle on peut ensuite revenir au concept dans la langue d\u2019origine et s\u2019apercevoir qu\u2019il en disait un peu plus qu\u2019il n\u2019en avait l\u2019air <sup class='footnote'><a href='#fn-1230-2' id='fnref-1230-2' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>2<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>En l\u2019occurrence, peut-\u00eatre trouverons-nous que les apparentes difficult\u00e9s not\u00e9es dans le <em>Vocabulaire de la psychanalyse<\/em> sont peut-\u00eatre moindres qu\u2019il n\u2019y para\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Allemand &#8211; Substantif : <em>Besetzung, <\/em>verbe&nbsp;: <em>Besetzen<\/em>.<\/strong><br>Freud utilise l\u2019adjectif <em>besetzt<\/em> d\u00e8s le <em>Projet<\/em> de 1895 pour parler de neurones investis d\u2019une certaine quantit\u00e9 ou d\u2019une charge \u00e9nerg\u00e9tique qui \u00ab&nbsp;occupe&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;remplit&nbsp;\u00bb les neurones; cette quantit\u00e9 est d\u00e9sign\u00e9e par les lettres grecques <em>Qn<\/em> pour marquer une quantit\u00e9 qui se d\u00e9place <em>\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur<\/em> de l\u2019appareil neuronal et qui est de dimension plus petite que la quantit\u00e9 d\u2019origine externe, marqu\u00e9e simplement Q.<\/p>\n\n\n\n<p>Le substantif <em>Besetzung<\/em>, dans son sens le plus courant, veut dire \u00ab&nbsp;occupation&nbsp;\u00bb comme celle d\u2019un lieu, d\u2019une place ou d\u2019un poste de travail. Dans un pays de langue allemande, un WC non disponible, occup\u00e9, sera dit <em>besetzt&nbsp;<\/em>(participe pass\u00e9 du verbe <em>besetzen<\/em>)<em>;<\/em> ou encore, si vous entrez dans un restaurant sans avoir fait de r\u00e9servation, on sera d\u00e9sol\u00e9 de vous apprendre que toutes les tables sont <em>besetzt<\/em>, occup\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Militairement, une ville qui est <em>besetzt<\/em> par une arm\u00e9e est une ville <em>occup\u00e9e<\/em>, (alors qu\u2019en fran\u00e7ais, <em>investir<\/em> militairement une ville, c\u2019est <em>l\u2019encercler<\/em> sans encore l\u2019occuper \u2013&nbsp;cette diff\u00e9rence aura son int\u00e9r\u00eat, nous y reviendrons).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais on peut aussi avoir l\u2019esprit <em>besetzt, <\/em>c&rsquo;est-\u00e0-dire <em>occup\u00e9<\/em> par un probl\u00e8me, m\u00eame si on n\u2019est pas en mesure de le formuler.<\/p>\n\n\n\n<p>Chose int\u00e9ressante, <em>besetzen <\/em>peut aussi se dire pour \u00ab&nbsp;mettre la table&nbsp;&nbsp;\u00bb et cette table peut \u00eatre <em>besetzt<\/em> au sens de <em>garnie<\/em> de nourriture. Or <em>garnir<\/em>, notons-le, c\u2019est aussi <em>couvrir<\/em>, de sorte qu\u2019un pr\u00e9 <em>couvert de fleurs<\/em> se dit en allemand <em>mit blumen besetzt (<\/em>litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;occup\u00e9 par des fleurs&nbsp;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs on peut <em>besetzen<\/em> un habit, c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u2019\u00ab&nbsp;occuper&nbsp;\u00bb au sens de le <em>rev\u00eatir <\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-1230-3' id='fnref-1230-3' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>3<\/a><\/sup>. Ainsi voil\u00e0 que d\u2019occuper (<em>besetzen<\/em>) au sens de <em>remplir<\/em> un espace, nous sommes pass\u00e9s \u00e0 \u00eatre <em>v\u00eatu <\/em>ou <em>rev\u00eatu<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire avoir le corps <em>entour\u00e9<\/em>, \u00ab&nbsp;encercl\u00e9&nbsp;\u00bb d\u2019un v\u00eatement. D\u2019ailleurs notons que le <em>v\u00eat<\/em>&#8211; dans v\u00eatement, contient la racine \u00ab&nbsp;<em>vest<\/em>&nbsp;\u00bb, qu\u2019on a rencontr\u00e9 dans <em>investir, <\/em>qui, comme d\u00e9j\u00e0 vu, est le mot fran\u00e7ais militaire pour <em>encercler<\/em>. On voit qu\u2019il n\u2019est pas finalement si loin du sens militaire allemand\u2026 Investir est, par ailleurs, un mot sur lequel on reviendra en passant par l\u2019italien, mais apr\u00e8s un d\u00e9tour par l\u2019anglais.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Anglais : <em>Cathexis (To cathect) <\/em>et Italien: <em>Investimento (Investire)<\/em><\/strong><br>Strachey a choisi, comme \u00e0 son habitude, un terme d\u2019allure savante pour traduire <em>Besetzung<\/em> : c\u2019est le mot grec <em>cathexis. <\/em>Or, qu\u2019en est-il de cette <em>cathexis<\/em>, en particulier dans ses rapports avec la langue anglaise&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le terme grec, dans sa forme de verbe, signifie \u00ab&nbsp;tenir, retenir&nbsp;\u00bb; son origine remonte \u00e0 la racine indo-europ\u00e9enne *<em>segh<\/em> qui se retrouve dans plusieurs mots susceptibles de nous int\u00e9resser, notamment dans le mot grec <em>skhema<\/em>: figure, apparence, nature d\u2019une chose. Or, avec \u00ab&nbsp;figure \u00bb et&nbsp;\u00ab&nbsp;apparence&nbsp;\u00bb, on retrouve quelque chose comme une surface de rev\u00eatement, ce qui s\u2019accorde aussi avec le \u00ab&nbsp;rev\u00eatir&nbsp;\u00bb que nous avons vu \u00e0 l\u2019instant. Ainsi, en suivant cette autre piste linguistique, on arrive \u00e0 une sorte de r\u00e9versibilit\u00e9 de l\u2019investissement qui a commenc\u00e9 \u00e0 nous appara\u00eetre avec le <em>besestzen<\/em> quand celui-ci prend le sens \u00e0 la fois d\u2019occuper et de recouvrir. On s\u2019aper\u00e7oit donc que, ou bien ce qui est investi est occup\u00e9, <em>rempli<\/em>, ou bien il est \u00ab&nbsp;v\u00eatu&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;rev\u00eatu&nbsp;\u00bb : dans ce dernier cas, il lui est donn\u00e9 une \u00ab&nbsp;figure&nbsp;\u00bb (<em>skhema<\/em>). Soit on consid\u00e8re l\u2019investissement du dehors et on voit alors se produire un <em>remplissage<\/em>; soit on le consid\u00e8re du dedans, et on assiste plut\u00f4t \u00e0 un <em>habillage<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Pensons ici \u00e0 ce que nous avons d\u00e9j\u00e0 vu: Freud parle parfois de la quantit\u00e9 qui investit la repr\u00e9sentation \u00ab&nbsp;comme une charge \u00e9lectrique \u00e0 la surface d\u2019un corps&nbsp;\u00bb. Voici le texte du dernier paragraphe de \u00ab&nbsp;Les n\u00e9vropsychoses de d\u00e9fense&nbsp;\u00bb <sup class='footnote'><a href='#fn-1230-4' id='fnref-1230-4' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>4<\/a><\/sup> :<\/p>\n\n\n\n<p><span style=\"font-size: 13pt;\">\u00ab&nbsp;Je vais pour finir rappeler en peu de mots la repr\u00e9sentation adjuvante dont je me suis servi dans cette pr\u00e9sentation des n\u00e9vroses de d\u00e9fense. C\u2019est la repr\u00e9sentation selon laquelle, dans les fonctions psychiques, quelque chose est \u00e0 diff\u00e9rencier (montant d\u2019affect, somme d\u2019excitation) qui a toutes les propri\u00e9t\u00e9s d\u2019une quantit\u00e9 \u2013&nbsp;bien que nous ne poss\u00e9dions aucun moyen de mesurer celle-ci&nbsp;\u2013, quelque chose qui est capable d\u2019agrandissement, d\u2019amoindrissement, de d\u00e9placement et d\u2019\u00e9conduction [d\u00e9charge], <em>et qui s\u2019\u00e9tend sur les traces m\u00e9morielles des repr\u00e9sentations, un peu comme une charge \u00e9lectrique sur la surface des corps.<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 17-18, italiques ajout\u00e9s par moi.) <\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette citation, donc, c\u2019est la quantit\u00e9 (la charge \u00e9lectrique) qui entoure les traces m\u00e9morielles.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres fois, cependant, il parle au contraire de l\u2019<em>habillage psychique<\/em> autour d\u2019un noyau h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne. Dans la discussion du cas Dora (1905) Freud utilise explicitement cette expression, mais elle est implicitement pr\u00e9sente dans d\u2019autres notations cliniques. Ce dont il est question dans ce texte de 1905, c\u2019est le catarrhe g\u00e9nital (les pertes blanches) de Dora, ph\u00e9nom\u00e8ne corporel r\u00e9el, n\u2019ayant en soi aucune valeur symbolique, mais dont Freud interroge le r\u00f4le dans la formation des sympt\u00f4mes hyst\u00e9riques \u2013 ceux-l\u00e0 \u00e0 forte valeur symbolique&nbsp;\u2013 de la jeune fille. Il \u00e9crit alors ceci&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Dans l\u2019\u00e9tat actuel de nos vues, on ne peut pas [&#8230;] exclure une influence directe et organique [des affections g\u00e9nitales], mais en tout cas son <em>habillage psychique<\/em> peut \u00eatre plus facilement mis en \u00e9vidence <sup class='footnote'><a href='#fn-1230-5' id='fnref-1230-5' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>5<\/a><\/sup>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>On constate ainsi que la <em>Besetzung,<\/em> quand on en poursuit les \u00e9quivalents dans d\u2019autres langues, se pr\u00eate bien \u00e0 ce double usage, \u00e0 cette possible inversion dedans\/dehors que nus avions rep\u00e9r\u00e9e dans la langue allemande qui a ses correspondances dans le terme grec choisi par James Strachey pour la traduction anglaise.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, ce que je viens de dire est aussi compatible \u00e0 propos du verbe italien <em>investire<\/em>, qui nous int\u00e9resse en lui-m\u00eame mais aussi parce qu\u2019il est la source du fran\u00e7ais \u00ab&nbsp;investissement&nbsp;\u00bb. C\u2019est de lui qu\u2019\u00e9mane le sens financier, bancaire, tant du verbe fran\u00e7ais \u00ab&nbsp;investir&nbsp;\u00bb que du verbe anglais \u00ab&nbsp;<em>to<\/em> <em>invest&nbsp;\u00bb<\/em>. Cela remonte \u00e0 la fin du Moyen-\u00c2ge et \u00e0 la Renaissance, lors de l\u2019invention en Italie des premi\u00e8res institutions bancaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter qu\u2019un des sens allemands de <em>Besetzen<\/em>, qui est \u00ab&nbsp;rev\u00eatir&nbsp;\u00bb, est parfaitement pr\u00e9sent dans le verbe italien <em>investire<\/em>, puisque celui-ci contient \u00ab&nbsp;<em>vestire&nbsp;\u00bb<\/em> qui signifie, on l\u2019aura compris, \u00ab&nbsp;v\u00eatir, rev\u00eatir&nbsp;\u00bb. Mais notons encore une fois la polys\u00e9mie du verbe, polys\u00e9mie qui existe aussi en d\u2019autres langues. Ainsi, on peut comme on sait investir du capital dans une entreprise \u2013&nbsp;et Freud se servira de cette m\u00e9taphore dans l\u2019explication du processus du r\u00eave, au chapitre VI de <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave<\/em> : le moi, comme entrepreneur du r\u00eave, l\u2019inconscient comme le capitaliste qui investit dans l\u2019entreprise. Notons qu\u2019on peut appeler cela, en fran\u00e7ais, un \u00ab&nbsp;placement&nbsp;\u00bb, ce qui renvoie \u00e0 \u00ab&nbsp;mettre&nbsp;\u00bb et, par suite, \u00e0 \u00ab&nbsp;remplir&nbsp;\u00bb\u2026 Mais on peut aussi investir quelqu\u2019un \u2013&nbsp;ou \u00eatre investi soi-m\u00eame&nbsp;\u2013 d\u2019un certain r\u00f4le, d\u2019un certain pouvoir. En anglais on peut \u00eatre \u00ab&nbsp;<em>vested<\/em>&nbsp;\u00bb d\u2019une fonction, qui peut vouloir dire qu\u2019on a \u00ab&nbsp;confi\u00e9 \u00e0&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;mis entre les mains de&nbsp;\u00bb, comme dans \u00ab&nbsp;<em>the power vested in the president<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, les liens entre les termes dans les diverses langues se mettent parfois \u00e0 faire des arabesques\u2026 Lorsqu\u2019on est investi d\u2019un r\u00f4le, on <em>tient<\/em> (<em>cathexis<\/em>) un r\u00f4le, on <em>occupe<\/em> une fonction (<em>besetzen<\/em>); d\u2019ailleurs, la <em>Besetzung<\/em> allemande d\u00e9signe aussi la <em>liste des acteurs<\/em> qui tiennent un r\u00f4le au th\u00e9\u00e2tre ou dans un film\u2026 autrement dit, le <em>cast<\/em> des g\u00e9n\u00e9riques en anglais (d\u2019apr\u00e8s les dictionnaires \u00e9tymologiques, <em>cast<\/em> d\u00e9rive tr\u00e8s probablement de <em>cathexis<\/em>). Or, le verbe to <em>cast<\/em> veut dire plusieurs choses, notamment: lancer violemment, (ex: <em>to cast the dies<\/em>, lancer les d\u00e9s), mais aussi \u00ab&nbsp;former un moule&nbsp;&nbsp;\u00bb ou couler dans un moule (<em>cast iron<\/em> = fonte), ou encore\u2026 recouvrir, tout comme <em>Besetzen : <\/em>un ciel couvert, se dit \u00ab&nbsp;<em>overcast<\/em>&nbsp;\u00bb. <em>To cast a shadow<\/em> c\u2019est jeter une ombre sur quelque chose, recouvrir. <em>To cast a spell<\/em> (jeter un sort) est un cas int\u00e9ressant, puisqu\u2019il contient une forme abstraite (le sort) li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9nergie (jeter).<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a plus. Si \u00ab&nbsp;jeter violemment&nbsp;\u00bb peut para\u00eetre loin de nos moutons, pensons \u00e0 un autre sens du verbe italien <em>investire<\/em>, qui est de <em>heurter<\/em> quelqu\u2019un dans un accident d\u2019automobile, par exemple. Si vous \u00eates en Italie et qu\u2019on vous dit que quelqu\u2019un a \u00e9t\u00e9 <em>investito,<\/em> cela signifie qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 renvers\u00e9 ou en tout cas heurt\u00e9 par un v\u00e9hicule automobile. On retrouve ainsi, c\u2019est le cas de le dire, une\u2026 <em>circulation<\/em> dans les deux directions de l\u2019id\u00e9e d\u2019investissement: ou bien on <em>rev\u00eat<\/em> quelque quantit\u00e9 d\u2019une forme (moulage, casting, r\u00f4le, ombre, v\u00eatement) ou bien on transmet, plus ou moins violemment une quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie (capital, accident d\u2019automobile, lancer des d\u00e9s\u2026).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">*<\/p>\n\n\n\n<p>Au terme de ce p\u00e9riple linguistique, je crois l\u00e9gitime de rappeler ceci&nbsp;:<br>Quantit\u00e9 et repr\u00e9sentation peuvent <em>s\u2019investir<\/em> mutuellement . On peut donc voir le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne de deux points de vue compl\u00e9mentaires: soit voir une certaine quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie <em>se<\/em> <em>recouvrir<\/em> d\u2019une forme (Freud appelait cela \u00ab&nbsp;habillage psychique&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>psychische Umkleiden<\/em>&nbsp;\u00bb<sup class='footnote'><a href='#fn-1230-6' id='fnref-1230-6' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>6<\/a><\/sup>), ou voir une certaine \u00e9nergie <em>se pr\u00eater<\/em> \u00e0\u2013 , <em>remplir<\/em> une forme. On en d\u00e9duit qu\u2019au fond, ce qui compte, c\u2019est la <em>jonction <\/em>des deux \u00e9l\u00e9ments (investissement), ou au contraire, leur <em>disjonction<\/em> (<em>d\u00e9sinvestissement<\/em>). Et voil\u00e0 qu\u2019apparaissent, sans qu\u2019on les ait cherch\u00e9es, la liaison et la d\u00e9liaison, Investir, c\u2019est lier. D\u00e9sinvestir, c\u2019est d\u00e9lier. On s\u2019en doutait, mais on y arrive \u00e0 pr\u00e9sent par le simple fait de constater la proximit\u00e9 de ces concepts qui se montrent bien comme appartenant \u00e0 la m\u00eame \u00ab&nbsp;grappe conceptuelle&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La question se ram\u00e8ne alors au fait de savoir si la psych\u00e9 (syst\u00e8me autopo\u00ef\u00e9tique) a ou non \u00e0 sa disposition des formes utilisables pour <em>lier<\/em>, <em>maintenir<\/em> (<em>cathect<\/em>) et \u00e9ventuellement <em>utiliser<\/em> l\u2019\u00e9nergie d\u2019excitation (l\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9nergie libre&nbsp;\u00bb, selon Freud). \u00c9nergie qui, libre i.e. non li\u00e9e, assaille le moi et se manifeste \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut en tant qu\u2019<em>angoisse<\/em>: c\u2019est l\u2019affect de base, le niveau z\u00e9ro de l\u2019affect. Quand au contraire des formes sont trouv\u00e9es, la quantit\u00e9 ainsi li\u00e9e \u00e0 une forme devient \u00ab&nbsp;qualifi\u00e9e&nbsp;\u00bb, et on obtient alors tout un spectre de <em>sentiments<\/em> (cf. Aulagnier).<\/p>\n\n\n\n<p>En termes d\u2019autopo\u00ef\u00e8se, l\u2019investissement correspond alors \u00e0 un \u00ab&nbsp;couplage structurel&nbsp;\u00bb (autre version de la liaison) entre le syst\u00e8me (le moi, ou la psych\u00e9 en son entier, selon le niveau que l\u2019on consid\u00e8re) et son environnement (sources pulsionnelles, ou excitation venant de l\u2019autre).<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><strong>2<span style=\"font-size: 9pt; vertical-align: super;\">e<\/span> partie &#8211; Mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Essayons \u00e0 pr\u00e9sent de voir si la conception que nous dirions \u00ab&nbsp;bi-directionnelle&nbsp;\u00bb de l\u2019investissement s\u2019av\u00e8re productive. Je pense par exemple \u00e0 la notion d\u2019investissement\/d\u00e9sinvestissement d\u2019une repr\u00e9sentation, comme Freud en parle \u00e0 propos du refoulement dans le texte \u00e9ponyme de 1915. \u00c0 partir de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, on dira que l\u2019investissement consiste aussi bien \u00e0 charger d\u2019\u00e9nergie libidinale une repr\u00e9sentation que, \u00e0 l\u2019inverse, \u00e0 rev\u00eatir d\u2019une figure, d\u2019une repr\u00e9sentation, une certaine quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela sugg\u00e8re, en premier lieu, une solution possible au probl\u00e8me auquel Freud s\u2019est attaqu\u00e9 (en h\u00e9sitant quant \u00e0 la r\u00e9ponse): le vieux probl\u00e8me dit \u00ab&nbsp;de la double inscription&nbsp;&nbsp;\u00bb, que Freud se pose, toujours en 1915, dans le texte voisin de celui sur le refoulement, c&rsquo;est-\u00e0-dire le texte \u00ab&nbsp;L\u2019inconscient&nbsp;\u00bb. Ce probl\u00e8me peut sembler purement \u00ab&nbsp;th\u00e9orique&nbsp;\u00bb au sens p\u00e9joratif que l\u2019on donne parfois \u00e0 ce terme quand on croit qu\u2019il n\u2019a aucune cons\u00e9quence pratique. On oppose alors th\u00e9orie et pratique de mani\u00e8re tr\u00e8s banale et, en fait, inad\u00e9quate. Je vais essayer de montrer que le probl\u00e8me dit \u00ab&nbsp;de la double inscription&nbsp;\u00bb est n\u00e9anmoins int\u00e9ressant, ne serait-ce que parce, \u00e0 le formuler autrement on parvient \u00e0 une fa\u00e7on un peu diff\u00e9rente de penser l\u2019inconscient et le refoulement.<\/p>\n\n\n\n<p>La question que Freud se pose correspond au point de vue topique de la m\u00e9tapsychologie; elle est la suivante: Premi\u00e8rement, est-ce que le refoulement signifie que la repr\u00e9sentation refoul\u00e9e est \u00ab&nbsp;d\u00e9plac\u00e9e&nbsp;\u00bb vers l\u2019inconscient&nbsp;? Ensuite: est-ce que lors de la lev\u00e9e d\u2019un refoulement il y a un mouvement inverse, c&rsquo;est-\u00e0-dire d\u00e9placement de la repr\u00e9sentation refoul\u00e9e vers le <em>Pcs-Cs <\/em>? Dans le premier cas, on serait tent\u00e9 de r\u00e9pondre positivement, puisque, en principe, ce qui est refoul\u00e9 n\u2019est plus \u00ab&nbsp;visible&nbsp;\u00bb dans la <em>Pcs-Cs<\/em>. Mais est-ce que, \u00e0 l\u2019inverse, la lev\u00e9e du refoulement signifie un retour \u00ab&nbsp;dans&nbsp;\u00bb le <em>Pcs-Cs<\/em>, ou se produit-il plut\u00f4t une deuxi\u00e8me inscription , le refoul\u00e9 restant n\u00e9anmoins inscrit \u00ab&nbsp;dans&nbsp;\u00bb l\u2019inconscient&nbsp;? \u00c0 ce sujet, Freud h\u00e9site, r\u00e9pond une chose puis l\u2019autre. Une autre fa\u00e7on qu\u2019il a de poser le m\u00eame probl\u00e8me est de se demander si lors du refoulement ou du retour du refoul\u00e9 il y a changement <em>de lieu<\/em> ou seulement changement <em>d\u2019\u00e9tat<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Une premi\u00e8re approche consiste \u00e0 se demander si ce probl\u00e8me de \u00ab&nbsp;d\u00e9placement&nbsp;\u00bb ne serait pas mal pos\u00e9. Freud lui-m\u00eame, vers la fin du m\u00eame texte sur l\u2019inconscient, finit par r\u00e9pondre qu\u2019aucune des deux solutions qu\u2019il a imagin\u00e9es dans un premier temps ne le satisfait, et qu\u2019une troisi\u00e8me semble la bonne&nbsp;: <em>il n\u2019y a ni changement de lieu, ni changement d\u2019\u00e9tat<\/em>, mais \u00ab&nbsp;la repr\u00e9sentation consciente comprend la repr\u00e9sentation de chose plus la repr\u00e9sentation de mot aff\u00e9rente, l\u2019inconsciente est la repr\u00e9sentation de chose seule.&nbsp;\u00bb (<em>OCP<\/em>, XIII, p. 242). Autrement dit, tout le monde reste \u00e0 sa place, mais ce n\u2019est pas le m\u00eame monde! Refoulement signifie <em>disjonction<\/em> entre repr\u00e9sentation de chose et repr\u00e9sentation de mot; lev\u00e9e du refoulement signifie <em>adjonction<\/em> d\u2019une repr\u00e9sentation de mot \u00e0 une repr\u00e9sentation de chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Voyons maintenant si et comment cela peut se penser en termes d\u2019investissement\/d\u00e9sinvestissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Rappelons d\u2019abord que Freud d\u00e9finit aussi le devenir inconscient ou le devenir conscient comme des cons\u00e9quences des processus <em>d\u2019investissement<\/em> ou de <em>d\u00e9sinvestissement<\/em>. C\u2019est dans le texte intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Le refoulement&nbsp;\u00bb, contemporain du texte \u00ab&nbsp;L\u2019inconscient&nbsp;\u00bb, tous deux figurant dans la <em>M\u00e9tapsychologie<\/em> de 1915. Le refoulement (le devenir inconscient) y est d\u00e9crit comme d\u00e9sinvestissement d\u2019une repr\u00e9sentation dans le <em>Pcs-cs,<\/em> corr\u00e9latif \u00e0 un investissement <em>Ics<\/em>. Inversement, le devenir conscient est d\u00e9crit comme la possibilit\u00e9 de r\u00e9investir dans le syst\u00e8me <em>Pcs-cs<\/em> la repr\u00e9sentation qui avait \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9e (d\u00e9sinvestie). Investissement et d\u00e9sinvestissement se pr\u00e9sentent alors dans leur sens \u00ab&nbsp;financier&nbsp;\u00bb, pourrait-on dire&nbsp;: placement ou retrait d\u2019un capital libidinal <em>Pcs-cs,<\/em> l\u2019investissement <em>Ics<\/em> persistant quant \u00e0 lui, m\u00eame apr\u00e8s la lev\u00e9e du refoulement. Mais comment se repr\u00e9senter cela?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous venons de voir que la derni\u00e8re solution que trouve Freud, c&rsquo;est de consid\u00e9rer qu\u2019au fond la diff\u00e9rence entre le refoul\u00e9 <em>Ics<\/em> et le <em>Pcs-Cs<\/em>, c\u2019est qu\u2019\u00e0 la seule repr\u00e9sentation de chose <em>Ics<\/em> s\u2019ajoute la repr\u00e9sentation de mot dans le <em>Pcs-Cs<\/em>. N\u2019est-ce pas l\u00e0 une fa\u00e7on de dire que le mot vient <em>habiller<\/em> psychiquement la chose&nbsp;? Ne serait-ce pas notre double direction dans la conception de l\u2019investissement: autant on peut dire que la \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb inconsciente vient \u00ab&nbsp;charger&nbsp;\u00bb le mot; autant, le mot peut \u00eatre vu comme \u00ab&nbsp;enrobant&nbsp;\u00bb la chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Enrobage dont j\u2019ai rappel\u00e9 au chapitre pr\u00e9c\u00e9dent qu\u2019il se dit, chez Freud, <em>Umkleiden<\/em>, et que ce mot signifie tout aussi bien \u00ab&nbsp;d\u00e9guisement&nbsp;\u00bb et n\u2019est pas sans \u00e9voquer l\u2019<em>Entstellung<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire la d\u00e9formation, dont nous avons discut\u00e9 l\u2019an dernier avec notre ami Udo Hock. (On trouvera son texte dans le section <em>Documents<\/em>.) Voil\u00e0 donc que nous aplanissons, me semble-t-il, cette autre question, \u00e0 savoir, pourquoi l\u2019<em>Ics<\/em> ne peut-il \u00eatre connu par le conscient que d\u00e9form\u00e9&nbsp;? La faute ne revient pas \u00e0 quelque malin g\u00e9nie qui s\u2019amuserait \u00e0 tout d\u00e9former&nbsp;; le fait est <em>qu\u2019il n\u2019y a tout simplement pas de \u00ab&nbsp;bonne forme&nbsp;\u00bb de la chose inconsciente<\/em>. Tout ce que nous saurons jamais de cette \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb sera toujours d\u00e9j\u00e0 une d\u00e9formation ou un habillage-d\u00e9guisement.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la m\u00eame question troublante se pose ici&nbsp;: Qu\u2019est-ce donc que cette \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb inconsciente ? Comment la <em>concevoir <\/em>? Comment <em>se la repr\u00e9senter <\/em>?<\/p>\n\n\n\n<p>Tout d\u2019abord, tenter de nous repr\u00e9senter la chose inconsciente, nous ne faisons que \u00e7a, mais peine perdue, puisque d\u00e8s le moment que nous enrobons la chose inconsciente de repr\u00e9sentations, nous n\u2019avons plus affaire \u00e0 une chose <em>Ics<\/em>, mais \u00e0 sa <em>d\u00e9formation<\/em>, \u00e0 son <em>d\u00e9guisement<\/em> et cela c\u2019est d\u00e8s lors <em>Pcs-Cs<\/em>. L\u2019erreur serait donc de croire que derri\u00e8re le d\u00e9guisement il y aurait le \u00ab&nbsp;vrai visage&nbsp;\u00bb de la chose inconsciente, alors que, <em>en toute logique<\/em> il nous faut accepter que le propre de la chose inconsciente est pr\u00e9cis\u00e9ment de ne pas avoir de visage.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Le probl\u00e8me de la v\u00e9rit\u00e9\u2026<br><\/strong>Va pour la logique, direz-vous, mais il reste que dans notre travail clinique nous cherchons \u00e0 faire en sorte qu\u2019\u00e0 travers les (d\u00e9)formations de compromis (r\u00eaves ou sympt\u00f4mes), et \u00e0 l\u2019encontre de la r\u00e9sistance, on atteigne \u00e0 quelque chose comme une <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em>, et que de fait, nous faisons parfois l\u2019exp\u00e9rience de \u00ab&nbsp;toucher au vrai&nbsp;\u00bb, de voir se produire, par exemple, ce que Freud nommait <em>rem\u00e9moration<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire l\u2019oppos\u00e9 de la r\u00e9p\u00e9tition. Or, si la chose inconsciente est sans visage, cette exp\u00e9rience d\u2019avoir surmont\u00e9 l\u2019obstacle et de voir la prise de conscience se produire est-elle une illusion?<\/p>\n\n\n\n<p>Pour tenter de r\u00e9pondre le plus clairement possible \u00e0 cette question, je repartirai de Freud lui-m\u00eame en revenant \u00e0 certaines questions de base, des questions comme : qu\u2019est-ce que la quantit\u00e9? et qu\u2019est-ce que la repr\u00e9sentation?<\/p>\n\n\n\n<p>Posons donc des affirmations \u00e9l\u00e9mentaires, quitte \u00e0 les discuter plus en d\u00e9tail par la suite. Allons d\u2019abord voir du c\u00f4t\u00e9 de la repr\u00e9sentation, en nous rappelant que tout au long de ce s\u00e9minaire nous essayons avant tout de comprendre <em>ce que<\/em> et <em>comment<\/em> Freud pensait ces choses.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Freud, et nous y reviendrons plus loin, <em>tout ce qui est repr\u00e9sentation a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 perception<\/em> <sup class='footnote'><a href='#fn-1230-7' id='fnref-1230-7' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>7<\/a><\/sup>. Autrement dit, il n\u2019y pas \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur&nbsp;\u00bb des repr\u00e9sentations tomb\u00e9es du ciel. L\u2019imagination peut bien produire des repr\u00e9sentations in\u00e9dites, mais ce sera toujours des formes composites, construites \u00e0 partir d\u2019\u00e9l\u00e9ments appartenant aux traces perceptives.<\/p>\n\n\n\n<p>Si maintenant nous nous tournons vers la quantit\u00e9, nous avons d\u00e9j\u00e0 con\u00e7u qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019une sorte d\u2019\u00e9nergie. Ce faisant, nous avons implicitement \u00e9tabli une \u00e9quivalence entre la \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb et la quantit\u00e9. Ensuite, cette \u00ab&nbsp;chose inconsciente&nbsp;\u00bb ne peut \u00eatre connue que d\u00e9form\u00e9e de par l\u2019enrobage psychique qui lui est donn\u00e9 au plan <em>Pcs-Cs.<\/em> Notre r\u00e9flexion sur l\u2019investissement nous a sugg\u00e9r\u00e9 qu\u2019investir, c\u2019est enrober la chose, c\u2019est lui ajouter une repr\u00e9sentation de mot; mais inversement \u2013 et plus classiquement&nbsp;\u2013, investir les repr\u00e9sentations de mot, c\u2019est faire en sorte de donner \u00e0 ces mots la charge n\u00e9cessaire pour les rendre op\u00e9rants, signifiants, autrement dit rendre ces mots \u00ab&nbsp;habit\u00e9s&nbsp;\u00bb et \u00e9nergis\u00e9s par la \u00ab&nbsp;chose&nbsp;&nbsp;\u00bb. <sup class='footnote'><a href='#fn-1230-8' id='fnref-1230-8' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>8<\/a><\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Ici, je vous demande de faire preuve de patience et de bien vouloir me suivre dans quelques m\u00e9andres n\u00e9cessaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb et la \u00ab&nbsp;repr\u00e9sentation&nbsp;\u00bb se combinent ensemble pour donner une forme <em>Pcs-cs<\/em>, et si la \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb tient dans cette combinaison la m\u00eame place et la m\u00eame fonction d\u2019occupation (<em>Besetzung<\/em>) que l\u2019\u00e9nergie, alors nous venons de dire, par une simple r\u00e8gle de trois, que la \u00ab&nbsp;chose&nbsp;\u00bb se con\u00e7oit comme un paquet d\u2019\u00e9nergie. Nous suivons donc ainsi ce qu\u2019on pourrait appeler la \u00ab&nbsp;fili\u00e8re \u00e9nerg\u00e9tique&nbsp;\u00bb. Nous sommes ainsi en train de formuler une conception de l\u2019inconscient au sens radical \u2013&nbsp;de la chose <em>Ics<\/em>&nbsp;<span style=\"font-size: 15pt;\">\u2013<\/span> comme essentiellement constitu\u00e9 d\u2019une quantit\u00e9 d\u2019\u00e9nergie. Comment cela se traduit-il en termes d\u2019exp\u00e9rience clinique? Que faire d\u2019une \u00ab&nbsp;chose inconsciente&nbsp;\u00bb \u00e0 laquelle nous n\u2019avons acc\u00e8s que gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019habillage pr\u00e9-conscient des repr\u00e9sentations de mot&nbsp;? La psychanalyse, finit-on par se demander, nous donne-t-elle vraiment acc\u00e8s \u00e0 l\u2019inconscient&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9ponse se trouve \u00e0 mon avis dans les m\u00eames textes de 1915 auxquels nous nous rapportons en ce moment. Ainsi, dans \u00ab L\u2019inconscient&nbsp;\u00bb, Freud note-t-il que les processus inconscients<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u2026sont en soi et pour soi inconnaissables et m\u00eame incapables d\u2019existence, parce que syst\u00e8mes <em>Ics<\/em> est recouvert tr\u00e8s pr\u00e9cocement par le <em>Pcs<\/em> qui s\u2019est empar\u00e9 de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la conscience et \u00e0 la motilit\u00e9.&nbsp;\u00bb (p. 226).<\/p>\n\n\n\n<p>Alors on se dit: fort bien, les processus inconscients sont inconnaissables, mais \u00ab&nbsp;incapables d\u2019existence&nbsp;\u00bb&nbsp;? Qu\u2019est-ce \u00e0 dire&nbsp;? Freud est-il en train de dire que l\u2019inconscient n\u2019existe tout simplement pas? Non, mais je crois que pour comprendre le sens de son affirmation il faut relire la phrase attentivement&nbsp;: \u00ab&nbsp;incapables d\u2019existence, <em>parce que<\/em> le syst\u00e8me <em>Ics <\/em>est <em>recouvert<\/em> tr\u00e8s pr\u00e9cocement par le <em>Pcs\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb On ne m\u2019en voudra pas, j\u2019esp\u00e8re, d\u2019une part de noter que la pens\u00e9e de Freud est ici explicitement <em>syst\u00e9mique<\/em>. Il est question de \u00ab&nbsp;syst\u00e8me inconscient&nbsp;\u00bb et de plus \u00ab&nbsp;recouvert&nbsp;\u00bb (<em>habill\u00e9<\/em>, dirons-nous) par le syst\u00e8me <em>Pcs<\/em>. D\u2019autre part de m\u2019attarder \u00e0 nouveau aux mots choisis par Freud.<\/p>\n\n\n\n<p>En allemand, pour \u00ab&nbsp;recouvert&nbsp;\u00bb Freud emploie le participe pass\u00e9 \u00ab&nbsp;<em>\u00fcberlagert<\/em>&nbsp;\u00bb qui vient du verbe \u00ab&nbsp;<em>\u00fcberlagern<\/em>&nbsp;\u00bb. Le grand dictionnaire allemand des fr\u00e8res Grimm dit de ce verbe qu\u2019il signifie \u00ab&nbsp;recouvrir&nbsp;\u00bb (<em>b<\/em>e<em>decken<\/em>) mais ce \u00ab&nbsp;recouvrir&nbsp;\u00bb a aussi le sens de \u00ab&nbsp;mentir&nbsp;\u00bb, comme lorsqu\u2019on fait \u00e9cran \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 \u2013&nbsp;pensons \u00e0 ce qui en anglais se dit \u00ab&nbsp;<em>a<\/em> <em>cover-up<\/em>&nbsp;\u00bb. Autrement dit, la recouvrement pr\u00e9coce de l\u2019<em>Ics<\/em> par le <em>Pcs<\/em> correspond assez bien \u00e0 la d\u00e9formation (<em>Entstellung<\/em>) et au d\u00e9guisement (<em>umkleidung<\/em>)! Rien d\u2019\u00e9tonnant, d\u2019ailleurs si on pense que le texte de Freud sur \u00ab&nbsp;Les souvenirs de couverture&nbsp;\u00bb s\u2019appelle en allemand \u00ab&nbsp;Decker<em>erinnerungen&nbsp;<\/em>\u00bb, o\u00f9 l\u2019on reconna\u00eet le verbe <em>bedecken<\/em>. Nous voil\u00e0 donc encore une fois devant une grappe terminologique, plusieurs mots convergeant vers un point particulier par des chemins divers. Je le souligne, parce que c\u2019est selon moi une bonne fa\u00e7on de saisir un concept : l\u2019approcher par plusieurs c\u00f4t\u00e9s, avec des mots avoisinants qui nous r\u00e9v\u00e8lent des nuances, des d\u00e9tails int\u00e9ressants. Ainsi <em>bedecken <\/em> signifie couvrir, dissimuler, envelopper, au sens, par exemple d\u2019un ciel couvert (on retrouve le <em>overcast<\/em> anglais \u2013 voir 22A), mais aussi couvrir au sens militaire, comme dans \u00ab&nbsp;couvrir les arri\u00e8res&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;couvrir un front&nbsp;\u00bb, bref\u2026 y <em>investir<\/em> des forces!<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 qui devrait nous rassurer pour ce qui est du rapport entre l\u2019inconscient en tant que syst\u00e8me <em>Ics<\/em>, \u00ab&nbsp;inconnaissable en soi&nbsp;\u00bb et le le syst\u00e8me <em>Pcs-Cs<\/em> qui lui, est connaissable par la m\u00e9thode psychanalytique. M\u00eame si nous ne conna\u00eetrons jamais l\u2019<em>Ics <\/em>en tant que tel, nous avons tout de m\u00eame affaire \u00e0 la \u00ab&nbsp;couverture&nbsp;\u00bb que la psych\u00e9 individuelle a \u00e9t\u00e9 en mesure de tisser pour <em>donner une existence<\/em> \u00e0 l\u2019<em>Ics<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Donner une existence&nbsp;?&nbsp;\u00bb Cela demande de creuser un peu autour du texte de Freud. Que peut bien signifier, en effet, cette id\u00e9e que les processus <em>Ics<\/em> seraient en eux-m\u00eames \u00ab&nbsp;incapables d\u2019existence&nbsp;\u00bb ? Pour ma part je crois que cela rel\u00e8ve du sens m\u00eame du mot \u00ab&nbsp;existence&nbsp;\u00bb, ou le \u00ab&nbsp;ex-&nbsp;\u00bb renvoie au plan de l\u2019exp\u00e9rience, au fait pour une chose d\u2019\u00eatre saisissable dans l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9, pouvant d\u00e8s lors \u00eatre rapport\u00e9e \u00e0 autre chose. Il n\u2019y a donc d\u2019ex-istence que relative \u00e0 autre chose. Autrement dit, de l\u2019inconscient, sans la \u00ab&nbsp;couverture&nbsp;\u00bb <em>Pcs<\/em>, nous n\u2019en saurions \u00e0 peu pr\u00e8s rien. Tout au plus cet <em>Ics<\/em> <em>in<\/em>-sisterait \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire qu\u2019il serait une potentialit\u00e9 comme en attente \u2013 mais n\u2019<em>ex<\/em>-sisterait pas, c&rsquo;est-\u00e0-dire sa pr\u00e9sence effective ne serait pas sentie psychiquement sans la couverture en question. Mais attention! Cela ne veut pas dire que la couverture <em>Pcs<\/em> est la manifestation directe, la version connaissable de l\u2019<em>Ics<\/em>&nbsp;! Cette couverture, rappelons-le, est du m\u00eame coup un <em>d\u00e9guisement<\/em> et une <em>d\u00e9formation. <\/em>C\u2019est aussi une <em>surface<\/em> (c\u2019est un autre sens d\u00e9riv\u00e9 de <em>bedecken<\/em>, \u00e0 travers le substantif <em>Bedeckung<\/em>), surface sur laquelle s\u2019observent les effets, les <em>incidences<\/em> de l\u2019<em>Ics<\/em> <sup class='footnote'><a href='#fn-1230-9' id='fnref-1230-9' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>9<\/a><\/sup><em>. <\/em>La couverture, la surface d\u2019incidence, c\u2019est donc ce qui donne existence \u00e0 la chose <em>Ics<\/em> en tant que <em>processus psychiques.<\/em> Autrement dit, il est impossible de penser les processus <em>Ics<\/em> dans l\u2019isolement en tant que \u00ab&nbsp;pure quantit\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp;; il faut toujours penser simultan\u00e9ment \u00e0 l\u2019<em>Ics <\/em>et au <em>Pcs-Cs<\/em>. Les deux syst\u00e8mes sont ins\u00e9parables, l\u2019un formant pour l\u2019autre l\u2019environnement, et doivent pour cela trouver entre eux des \u00ab&nbsp;couplages&nbsp;\u00bb structurels ou fonctionnels.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pas d\u2019<em>homunculus<\/em><\/strong><br>Ce qui pr\u00e9c\u00e8de nous place devant la question emb\u00eatante de d\u00e9terminer qui ou quoi effectue ces op\u00e9rations d\u2019investissement, de couverture, de d\u00e9guisement\u2026 Ce qui est s\u00fbr, c\u2019est que nous n\u2019allons certes pas recourir au fameux \u00ab&nbsp;homunculus&nbsp;\u00bb et poser un \u00ab&nbsp;agent&nbsp;\u00bb (un courtier&nbsp;?) qui saurait faire ces choses. Et cependant, nous ne pouvons pas nous passer de la notion de quantit\u00e9 ou d\u2019\u00e9nergie, de ce qui est \u00e0 <em>investir<\/em>, que ce soit dans le sens de \u00ab&nbsp;remplir&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;charger&nbsp;\u00bb ou, comme on l\u2019a vu pr\u00e9c\u00e9demment, dans le sens de recouvrir, habiller, d\u00e9guiser (<em>Umkleiden)<\/em> et par le fait m\u00eame d\u00e9former (<em>Entstellen<\/em>) psychiquement. Je vous invite \u00e0 consid\u00e9rer ceci: qu\u2019en nous en tenant \u00e0 la seule notion d\u2019\u00e9nergie, nous pouvons aboutir \u00e0 une simplification du probl\u00e8me:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022Quelle que soit la perspective qu\u2019on adopte, il y a dans l\u2019appareil de l\u2019\u00e2me (<em>Seelenapparat<\/em>) une <em>\u00e9nergie<\/em>, soit \u00e0 l\u2019\u00e9tat li\u00e9, soit \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u00e9li\u00e9<sup class='footnote'><a href='#fn-1230-10' id='fnref-1230-10' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>10<\/a><\/sup>.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u2022<em>\u00c9nergie li\u00e9e<\/em>, cela signifie \u00e9nergie <em>investie<\/em> au sens de <em>rev\u00eatue<\/em> d\u2019un habit psychique, qui est aussi, immanquablement, une d\u00e9formation, un d\u00e9guisement. Pour cela, n\u2019intervient aucun \u00ab&nbsp;malin g\u00e9nie&nbsp;\u00bb qui d\u00e9ciderait de d\u00e9guiser, de censurer; en fait <em>il n\u2019y aurait pas de repr\u00e9sentation qui ne serait pas un d\u00e9guisement<\/em>. Tout habillage psychique ne peut \u00eatre le fait que d\u2019une transduction, c&rsquo;est-\u00e0-dire de la trouvaille d\u2019une forme qui doit se lier \u00e0 ce qui n\u2019est que pure \u00e9nergie, pure animation<em>. Mais o\u00f9 trouve-t-on cette forme?<\/em><br>La forme, c\u2019est d\u2019une part le produit de la perception (perception de la forme l\u2019autre humain \u2013 <em>Nebenmensch \u2013<\/em> et perception et r\u00e9ception des formes \u2013 mots, gestes, images, etc. que cet autre transmet). L\u2019identification primaire (l\u2019\u00eatre identifi\u00e9), c\u2019est aussi l\u2019aboutissement de l\u2019intervention de l\u2019autre en tant que \u00ab&nbsp;porte-parole&nbsp;\u00bb. C\u2019est donc aussi le produit de ce que Aulagnier a nomm\u00e9 violence primaire. Les formes, c\u2019est donc dans le vaste bain de la culture qu\u2019on les trouve; certains \u2013&nbsp;artistes, cr\u00e9ateurs en tous genres&nbsp;\u2013 contribuent d\u2019ailleurs \u00e0 enrichir le tr\u00e9sor de formes disponibles.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u2022<em>\u00c9nergie d\u00e9li\u00e9e<\/em>, cela signifie \u00e9nergie priv\u00e9e de tout habillage \u2013&nbsp;<em>d\u00e9v\u00eatue<\/em> \u2013 et op\u00e9rant alors de fa\u00e7on d\u00e9brid\u00e9e, d\u00e9cha\u00een\u00e9e, entrainant dans son sillage encore plus de d\u00e9liaison. <em>L\u2019angoisse<\/em> est l\u2019affect que cette d\u00e9liaison en marche fait \u00e9prouver <em>au moi<\/em>. Au <em>moi, <\/em>c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la forme principale qu\u2019a pris la liaison d\u2019\u00e9nergie \u00e0 la faveur de la perception de la forme de l\u2019autre secourable (<em>Nebenmensch<\/em>). L\u2019angoisse r\u00e9sulte de la part d\u2019\u00e9nergie que le moi ne r\u00e9ussit pas lier, associ\u00e9e qu\u2019elle est \u00e0 la perception de la part inintelligible, \u00e9trang\u00e8re, de l\u2019autre humain (part que Freud nomme <em>la<\/em> <em>Chose<\/em>).<br>On est ainsi amen\u00e9 \u00e0 voir que le refoulement, lui aussi, n\u2019est le r\u00e9sultat d\u2019aucune \u00ab&nbsp;d\u00e9cision&nbsp;\u00bb (pas d\u2019homunculus), mais de l\u2019incapacit\u00e9 du couplage entre <em>Ics<\/em> et <em>Pcs-cs<\/em> de maintenir la liaison entre la quantit\u00e9 et une forme qui serait son habillage psychique assez stable. Cette vision du refoulement comme \u00e9chec de liaison concorde d\u2019une part avec l\u2019\u00e9quivalence bri\u00e8vement mentionn\u00e9e par Freud (1919) entre refoulement et n\u00e9vrose traumatique \u00e9l\u00e9mentaire; d\u2019autre part, elle ne contredit pas la complexit\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements lors d\u2019un refoulement. En effet:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022Une premi\u00e8re d\u00e9liaison incite la psych\u00e9 \u00e0 op\u00e9rer des liaisons avec des formes substitutives, plus ou moins r\u00e9sistantes selon le cas&nbsp;: assez fortes dans la formation d\u2019une repr\u00e9sentation obsessionnelle, quoique jamais d\u00e9finitives; plus fragiles dans la formation de phobies, avec leur tendance \u00e0 l\u2019extension et \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation. C\u2019est ce que Freud pose comme r\u00e9sultat d\u2019un \u00ab&nbsp;retour du refoul\u00e9&nbsp;\u00bb. Mais cette image d\u2019un \u00ab&nbsp;retour&nbsp;\u00bb nous ram\u00e8nerait vers la vision spatiale, g\u00e9ographique, avec des contenants et des contenus, ce qui n\u2019est nullement n\u00e9cessaire si nous nous en tenons \u00e0 la conception \u00e9nerg\u00e9tique avec ses investissements sous forme d\u2019habillage.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;\u2022Le \u00ab&nbsp;retour&nbsp;\u00bb du refoul\u00e9 peut donc se dire avec d\u2019autres mots: c\u2019est l\u2019instabilit\u00e9 constante que cause au moi l\u2019\u00e9nergie d\u00e9li\u00e9e-d\u00e9liante du refoul\u00e9. Ce qui pose un probl\u00e8me int\u00e9ressant, puisque, comme on a vu plus haut, lorsque Freud a d\u00e9crit le refoulement en termes \u00e9conomiques il a parl\u00e9 de d\u00e9sinvestissement d\u2019une repr\u00e9sentation dans le syst\u00e8me <em>Pcs-Cs<\/em> et d\u2019<em>investissement<\/em> dans le syst\u00e8me <em>Ics<\/em>. Or comment concilier cette id\u00e9e d\u2019investissement inconscient avec l\u2019id\u00e9e que dans l\u2019inconscient l\u2019\u00e9nergie circule librement (\u00e9nergie libre)&nbsp;? Comme le soulignent Laplanche et Pontalis:<br>\u00ab&nbsp;souvent Freud parle de l\u2019investissement inconscient comme d\u2019une force de coh\u00e9sion propre au syst\u00e8me inconscient et capable d\u2019y attirer les repr\u00e9sentations: cette force jouerait un r\u00f4le capital dans le refoulement. On peut se demander si le terme d\u2019investissement ne recouvre pas alors des notions h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes.&nbsp;\u00bb <sup class='footnote'><a href='#fn-1230-11' id='fnref-1230-11' onclick='return fdfootnote_show(1230)'>11<\/a><\/sup><br>Les <em>notions h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes<\/em> que soup\u00e7onnent Laplanche et Pontalis, nous pouvons peut-\u00eatre les formuler d\u2019abord dans la double forme de l\u2019investissement que nous avons d\u00e9j\u00e0 introduite: soit \u00ab&nbsp;remplissage&nbsp;\u00bb d\u2019une forme par une quantit\u00e9, ou \u00e0 l\u2019inverse, \u00ab&nbsp;habillage&nbsp;\u00bb d\u2019une quantit\u00e9 par une forme. Cette r\u00e9versibilit\u00e9, nous avons vu qu\u2019elle peut tr\u00e8s l\u00e9gitimement se dire par le m\u00eame mot de <em>Besetzung<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>NOTES<\/p>\n<\/div><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class='footnotes' id='footnotes-1230'><div class='footnotedivider'><\/div><ol><li id='fn-1230-1'> In <em>Lettres \u00e0 Wilhelm Fliess<\/em>, Paris, PUF, p. 606. Le terme \u00ab&nbsp;investi&nbsp;\u00bb survient des dizaines de fois par la suite dans ce m\u00eame texte. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-2'> On est tent\u00e9 de citer ici des vers de Verlaine&nbsp;&nbsp;: \u201cCar nous voulons la nuance encore\/Pas la couleur, rien que la nuance\/Oh, la nuance seule fiance\/Le r\u00eave au r\u00eave et la fl\u00fbte au cor.\u201d (Art Po\u00e9tique). <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-3'> Noter ici que le verbe fran\u00e7ais <em>rev\u00eatir<\/em> concerne autant le fait de v\u00eatir son propre corps, au sens d\u2019<em>endosser<\/em> un habit, que de rev\u00eatir un objet d\u2019un tissu. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-4'> Freud, 1894, <em>OCFP,<\/em> vol III, p. 3-18. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-5'> S. Freud (1905), Fragment d\u2019une analyse d\u2019hyst\u00e9rie (le cas Dora) <em>OCFP, vol VI<\/em>, p. 262. Italiques ajout\u00e9s par moi. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-5'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-6'> &nbsp;Noter que <em>Umkleiden<\/em> signifie aussi bien \u201chabiller\u201d que \u201cd\u00e9guiser\u201d&nbsp;; ce qui pourrait nous faire voir d\u2019un \u0153il nouveau le ph\u00e9nom\u00e8ne du d\u00e9guisement dans le r\u00eave.. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-6'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-7'> Voir, p. ex., La N\u00e9gation, 1925 <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-7'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-8'> Pensons \u00e0 l\u2019image de la \u00ab&nbsp;charge \u00e9lectrique&nbsp;\u00bb \u00e0 la surface des repr\u00e9sentations, mentionn\u00e9e par Freud dans le texte de 1894 d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-8'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-9'> L\u2019inconscient ne se manifeste que par ses effets <em>incidents<\/em> sur la surface psychique. Nous aurons \u00e0 y revenir <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-9'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-10'> On pourrait m\u00eame dire que l\u2019appareil de l\u2019\u00e2me n\u2019<em>est<\/em> <em>autre que<\/em> cette \u00e9nergie m\u00eame, dans ses divers \u00e9tats. Mais je laisse de c\u00f4t\u00e9 cet aspect pour le moment. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-10'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1230-11'> Laplanche et Pontalis, <em>Vocabulaire de la psychanalyse,<\/em> p. 214. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1230-11'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u00e9minaire Penser avec Freud, Ann\u00e9e 2020-2021 APPROCHES DU QUANTITATIF: L\u2019INVESTISSEMENT Parcours linguistique Le destin de la quantit\u00e9, chez Freud, concerne au premier chef la notion d\u2019investissement. D\u00e8s le Projet, il est question de \u00ab&nbsp;neurone investi&nbsp;\u00bb, qui \u00ab&nbsp;peut \u00eatre rempli d\u2019une certaine quantit\u00e9 Qn&nbsp;et d\u2019autres fois \u00eatre vide \u00bb 1 \u00ab&nbsp;Investissement&nbsp;\u00bb est un terme que l\u2019on<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1230\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a031- APPROCHES DU QUANTITATIF: L&rsquo;INVESTISSEMENT\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1230","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles-proposes-a-la-discussion"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1230","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1230"}],"version-history":[{"count":36,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1230\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2416,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1230\/revisions\/2416"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1230"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1230"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1230"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}