{"id":1125,"date":"2019-01-11T07:46:15","date_gmt":"2019-01-11T12:46:15","guid":{"rendered":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1125"},"modified":"2021-12-25T13:50:43","modified_gmt":"2021-12-25T18:50:43","slug":"23-methode-ou-discipline","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1125","title":{"rendered":"23- La psychanalyse: M\u00e9thode, proc\u00e9d\u00e9 ou discipline ?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">Nous abordons \u00e0 pr\u00e9sent le troisi\u00e8me chapitre du livre de Fran\u00e7ois Jullien, intitul\u00e9 \u00ab&nbsp; Le biais, l\u2019oblique, l\u2019influence&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res pages, nous butons, me semble-t-il sur le mot <em>m\u00e9thode<\/em>. Jullien rappelle avec raison que la psychanalyse freudienne suppose de s\u2019avancer sans id\u00e9e pr\u00e9con\u00e7ue (Freud disait: \u00ab&nbsp;sans repr\u00e9sentation-but&nbsp;\u00bb). L\u2019analyste doit \u00eatre pr\u00eat \u00e0 entendre ce que dit l\u2019analysant en mettant \u00e0 plat le discours de celui-ci, en ne privil\u00e9giant rien de ce qu\u2019il dit, du moins au d\u00e9part. Et l\u2019on sait aussi les autres expressions que Freud emploie pour d\u00e9crire comment <em>proc\u00e8de<\/em> l\u2019analyste, comme \u00ab&nbsp;<em>per via di levare&nbsp;\u00bb<\/em>, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp; en enlevant&nbsp;\u00bb; il se r\u00e9f\u00e8re alors \u00e0 L\u00e9onard de Vinci qui d\u00e9crivait par ces mots la sculpture, qui consiste \u00e0 enlever du bloc de pierre ce qui n\u2019appartient pas \u00e0 la forme finale, alors que la peinture, disait L\u00e9onard, proc\u00e8de \u00ab&nbsp;<em>per via di porre<\/em>&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;en ajoutant&nbsp;\u00bb, puisque le peintre ajoute du pigment de couleur \u00e0 la toile. Par ailleurs, pensons aux nombreuses fois o\u00f9 Freud rappelle qu\u2019on demande \u00e0 l\u2019analysant de nous dire toutes les pens\u00e9es qui lui viennent (<em>Einfall<\/em>, litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;qui lui tombent dessus&nbsp;\u00bb) sans pr\u00e9juger de leur importance pendant que l\u2019analyste \u00e9coute avec une attention \u00ab&nbsp;en \u00e9gal suspens&nbsp;\u00bb, et l\u2019on arrive \u00e0 la conclusion que si m\u00e9thode il y a, elle est toute en prescriptions n\u00e9gatives.<\/p>\n\n\n\n<p>Jullien, lui, \u00e9crit qu\u2019il ne peut pas y avoir de m\u00e9thode ni de principes, puisque l\u2019analyste est dispos\u00e9 \u00e0 \u00ab&nbsp;saisir le moindre indice&nbsp;\u00bb. Il semble ainsi consid\u00e9rer l\u2019id\u00e9e de \u00ab&nbsp;m\u00e9thode&nbsp;\u00bb sou l\u2019angle de la \u00ab&nbsp;strat\u00e9gie&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire d\u2019un plan \u00e9tabli d\u2019avance avec des buts assign\u00e9s etc. Si m\u00e9thode \u00e9quivaut \u00e0 strat\u00e9gie, Jullien a \u00e9videmment raison: les psychanalystes n\u2019usent pas de strat\u00e9gie, ils n\u2019essaient pas de diriger l\u2019analysant, ouvertement ou secr\u00e8tement, vers tel ou tel but, vers telle ou telle mati\u00e8re \u00e0 explorer. Mais peut-\u00eatre que le probl\u00e8me de savoir s\u2019il y a ou non m\u00e9thode se ram\u00e8ne \u00e0 une question de mots. Si l\u2019on pense en effet au <em>Discours de la m\u00e9thode <\/em>de Descartes, il n\u2019y a, l\u00e0 aussi, qu\u2019une t\u00e2che en n\u00e9gatif: ne rien prendre pour acquis de ce que nous communiquent nos organes des sens. Ce qui est \u00ab&nbsp;m\u00e9thodique&nbsp;\u00bb, chez Descartes, c\u2019est le doute. De m\u00eame, chez Freud, ce qui est m\u00e9thodique c\u2019est l\u2019effort de mettre en suspens les pr\u00e9jug\u00e9s, les id\u00e9es convenues et convenables, les jugements de valeur\u2026 tout ce qui porterait \u00e0 faire le jeu du refoulement en d\u00e9clarant inint\u00e9ressante ou inconvenante telle ou telle id\u00e9e qui surgit en cours de s\u00e9ance.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais accordons \u00e0 Jullien au moins deux choses: d\u2019abord, qu\u2019en soulignant que l\u2019analyste ne saurait proc\u00e9der \u00ab&nbsp;selon un plan pr\u00e9con\u00e7u&nbsp;\u00bb il montre qu\u2019il a bien saisi ce qui caract\u00e9rise la fa\u00e7on de faire en psychanalyse. Il attire ainsi l\u2019attention sur ce que cette mani\u00e8re de proc\u00e9der a d\u2019inhabituel pour le quidam qui s\u2019attend \u00e0 ce que le psychanalyste soit un expert qui va le guider vers les choses importantes etc. Ensuite, reconnaissons que Freud lui-m\u00eame, en 1921, dans sa d\u00e9finition canonique, en trois volets, de la psychanalyse <sup class='footnote'><a href='#fn-1125-1' id='fnref-1125-1' onclick='return fdfootnote_show(1125)'>1<\/a><\/sup>, il nomme d\u2019abord la psychanalyse comme \u00ab&nbsp;<em>proc\u00e9d\u00e9<\/em> d\u2019investigation&nbsp;\u00bb&nbsp;; c\u2019est \u00e0 propos du second volet qu\u2019il parle de \u00ab&nbsp;<em>m\u00e9thode<\/em> de traitement&nbsp;\u00bb d\u00e9riv\u00e9e du proc\u00e9d\u00e9 d\u2019investigation.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9bat se portera-t-il donc sur la diff\u00e9rence qui passe entre \u00ab&nbsp;proc\u00e9d\u00e9&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;m\u00e9thode&nbsp;\u00bb? Et avons-nous quelque chose \u00e0 gagner \u00e0 ce d\u00e9bat? Je me permets d\u2019en douter. L\u2019important est de retenir que l\u2019\u00e9coute psychanalytique se fait id\u00e9alement en l\u2019absence de but d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 l\u2019avance. Comme nous l\u2019avons vu \u00e0 l\u2019automne, l\u2019analyste doit essentiellement se rendre <em>disponible<\/em> \u00e0 entendre ce qui <em>se dit<\/em>, et j\u2019emploie \u00e0 dessein la forme r\u00e9flexive, car il s\u2019agit d\u2019entendre, selon la formule employ\u00e9e par le regrett\u00e9 Fran\u00e7ois Gantheret, \u00ab&nbsp;une parole qui parle d\u2019elle-m\u00eame&nbsp;\u00bb<sup class='footnote'><a href='#fn-1125-2' id='fnref-1125-2' onclick='return fdfootnote_show(1125)'>2<\/a><\/sup>. Cette expression est volontairement \u00e0 double sens: le \u00ab&nbsp;d\u2019elle-m\u00eame&nbsp;\u00bb voulant \u00e0 la fois dire \u00ab&nbsp;toute seule&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;<em>\u00e7a<\/em> <em>parle en nous&nbsp;<\/em>\u00bb) et \u00ab&nbsp;\u00e0 son propre sujet&nbsp;\u00bb <sup class='footnote'><a href='#fn-1125-3' id='fnref-1125-3' onclick='return fdfootnote_show(1125)'>3<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Gantheret fait ici appel aux notions linguistiques de signifiant (la mati\u00e8re sonore des mots), signifi\u00e9 (l\u2019id\u00e9e associ\u00e9e au signifiant) et r\u00e9f\u00e9rent (la chose dans le monde \u00e0 laquelle se rapporte l\u2019id\u00e9e). Ce qu\u2019il veut dire avec \u00ab&nbsp;une parole qui parle d\u2019elle-m\u00eame&nbsp;\u00bb c\u2019est que la parole en analyse (les signifiants) est \u00e0 elle-m\u00eame son propre r\u00e9f\u00e9rent. C\u2019est-\u00e0-dire que la parole prononc\u00e9e en s\u00e9ance ne doit pas \u00eatre entendue selon l\u2019usage ordinaire qui consiste \u00e0 chercher au dehors, l\u00e0-bas, ce dont l\u2019analysant parle, mais d\u2019entendre si possible l\u2019auto-r\u00e9f\u00e9rentialit\u00e9 de la parole. Cela peut sembler pousser du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une totale abstraction, mais l\u2019effet obtenu est tout \u00e0 l\u2019oppos\u00e9: ainsi \u00e9cout\u00e9s, les mots prennent de la substance, de la \u00ab&nbsp;chair&nbsp;\u00bb, pour employer une autre mot utilis\u00e9 par Gantheret <sup class='footnote'><a href='#fn-1125-4' id='fnref-1125-4' onclick='return fdfootnote_show(1125)'>4<\/a><\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Jullien nous parle de biais, d\u2019oblique&nbsp;: ne pourrait-on pas penser que l\u2019\u00e9coute psychanalytique se fait \u00ab&nbsp;de biais&nbsp;\u00bb pr\u00e9cis\u00e9ment dans la mesure o\u00f9 l\u2019on n\u2019entend pas ce qui se dit selon la ligne droite de l\u2019apparente \u00e9vidence de ce que le moi <em>veut<\/em> dire, mais en entendant la parole <em>elle-m\u00eame<\/em> dans toute sa substance? Du moment que l\u2019on replie l\u2019un sur l\u2019autre signifiant et r\u00e9f\u00e9rent, le signifi\u00e9 (l\u2019id\u00e9e) non seulement n\u2019est plus ce que le moi croit dire, mais il dispara\u00eet carr\u00e9ment de la sc\u00e8ne. Il reviendra, bien entendu, mais ce sera apr\u00e8s avoir pris un nouveau sens. Il y aura eu suspension temporaire de la signification, avec une sorte de r\u00e9gression \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 du mot et \u00e0 l\u2019auto-r\u00e9f\u00e9rence de la parole, \u00e0 partir de quoi une nouvelle signification pourra \u00e9ventuellement \u00eatre produite. Cela d\u2019autant plus que l\u2019analyste qui entend la chair de cette parole y d\u00e9tecte aussi ce qu\u2019elle comporte d\u2019acte, dans le cadre du transfert. Transfert \u00e0 entendre lui aussi non pas comme d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment adress\u00e9 \u00e0 l\u2019analyste, mais comme <em>se faisant<\/em> de lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon cette fa\u00e7on de voir, il est donc vrai que l\u2019analyste n\u2019use de pas de m\u00e9thode, surtout pas au sens de la strat\u00e9gie, et qu\u2019il doit plut\u00f4t accepter d\u2019\u00eatre un r\u00e9ceptacle de la parole, celle de l\u2019analysant et celle qui lui vient, sans n\u00e9cessairement lui appartenir en propre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019on parle de m\u00e9thode ou de proc\u00e9d\u00e9 m\u2019appara\u00eet donc secondaire si du moins on s\u2019entend que ce qui compte c\u2019est une certaine disposition par rapport \u00e0 l\u2019\u00e9coute et \u00e0 la parole&nbsp;; une \u00e9coute et une parole prises \u00e0 contre-courant de ce qui se fait dans la conversation ordinaire. Peut-\u00eatre pouvons-nous dire alors que si l\u2019analyste proc\u00e8de sans m\u00e9thode, il n\u2019est pas dispens\u00e9 de s\u2019en tenir \u00e0 une <em>discipline&nbsp;<\/em>?<br>(S\u00e9minaire du 16 janvier 2019.)<\/p>\n\n\n<div class='footnotes' id='footnotes-1125'><div class='footnotedivider'><\/div><ol><li id='fn-1125-1'> Article \u00ab&nbsp; Psychanalyse&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;&nbsp;Th\u00e9orie de la libido&nbsp;\u00bb in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes,<\/em> Vol XVI, p. 181 et ss. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1125-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1125-2'> In <em>Incertitude d\u2019Eros,<\/em> Gallimard. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1125-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1125-3'> Cette derni\u00e8re expression, \u00ab&nbsp;\u00e0 son propre sujet&nbsp;\u00bb ouvre \u00e0 son tour une nouvelle ambigu\u00eft\u00e9: celle du sujet <em>dont<\/em> on parle, et du sujet <em>\u00e0 qui<\/em> l\u2019on parle; mais je laisse pour le moment de c\u00f4t\u00e9 cet aspect. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1125-3'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1125-4'> Voir \u00ab&nbsp;Traces et chair&nbsp;\u00bb in <em>Moi, monde, mots<\/em>, Gallimard <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1125-4'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous abordons \u00e0 pr\u00e9sent le troisi\u00e8me chapitre du livre de Fran\u00e7ois Jullien, intitul\u00e9 \u00ab&nbsp; Le biais, l\u2019oblique, l\u2019influence&nbsp;\u00bb. 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