{"id":1001,"date":"2017-08-06T09:46:36","date_gmt":"2017-08-06T13:46:36","guid":{"rendered":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1001"},"modified":"2021-12-24T12:38:32","modified_gmt":"2021-12-24T17:38:32","slug":"18-lhallucination-et-la-conscience-de-soi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1001","title":{"rendered":"18- Rentr\u00e9e d&rsquo;automne 2017- L&rsquo;hallucination et la conscience (de soi)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">En souhaitant \u00e0 tous une tr\u00e8s bonne rentr\u00e9e, je me permets de vous livrer quelques r\u00e9flexions introductives \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019un nouveau trimestre. Je vous propose de continuer \u00e0 explorer cette notion d\u2019hallucinatoire que nous n\u2019avons qu\u2019effleur\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, me semble-t-il. Non qu\u2019il faille absolument vouloir aller au fond de la question, si fond il y a, mais cette ann\u00e9e j\u2019a pens\u00e9 qu\u2019il serait int\u00e9ressant de lier encore plus clairement notre \u00e9tude \u00ab&nbsp;conceptuelle&nbsp;\u00bb \u00e0 des probl\u00e8mes plus manifestement cliniques. Notez que je consid\u00e8re que tout ce que nous avons fait jusqu\u2019ici <em>est d\u00e9j\u00e0<\/em> d\u2019une tr\u00e8s grande pertinence clinique. Parler de clinique, en effet, ne consiste pas n\u00e9cessairement \u00e0 rapporter \u00ab&nbsp;un cas&nbsp;\u00bb, mais bien \u00e0 poser le plus clairement possible les rep\u00e8res gr\u00e2ce auxquels on sait \u00e0 peu pr\u00e8s ce qu\u2019on est en train de faire. C\u2019est un vieux d\u00e9bat que celui entre les tenants d\u2019une \u00ab&nbsp;clinique-clinique&nbsp;\u00bb, c&rsquo;est-\u00e0-dire qui se m\u00e9fient de la th\u00e9orie comme d\u2019une teigne, trouvant que celle-ci n\u2019est qu\u2019une abstraction superflue, et ceux qui leur r\u00e9pondent qu\u2019on ne saurait se passer de th\u00e9orie et qu\u2019en fait, ceux qui pensent ne pas en avoir une en font quand m\u00eame usage <em>\u00e0 leur insu<\/em>, et donc\u2026 en usent mal.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9cris cela au moment o\u00f9 je viens de recevoir la nouvelle de la cr\u00e9ation d\u2019un groupement nomm\u00e9 <a href=\"https:\/\/www.radarpsy.org\">Radar-Psy<\/a> (R\u00e9seau d\u2019action et de d\u00e9fense&nbsp;des approches relationnelles&nbsp;en psychoth\u00e9rapie), r\u00e9seau qui vise \u00e0 f\u00e9d\u00e9rer les praticiens de la psychoth\u00e9rapie dans la mesure o\u00f9 celle-ci est bas\u00e9e sur la relation plut\u00f4t que sur une position d\u2019expertise, par exemple. Personnellement j\u2019applaudis \u00e0 ce regroupement, m\u00eame si en feront sans doute partie des praticiens dont je ne partagerais ni les pr\u00e9misses th\u00e9oriques ni la fa\u00e7on de travailler. Je suis favorable \u00e0 ce regroupement dans la mesure \u00e9videmment o\u00f9 il veille \u00e0 d\u00e9fendre une conception de la psychoth\u00e9rapie dans laquelle les psychanalystes peuvent reconna\u00eetre une base minimale d\u2019accord concernant \u00e0 leur propre pratique. En insistant sur l\u2019approche relationnelle, Radar-Psy me semble offrir une telle base m\u00eame si, bien entendu, le mot \u00ab&nbsp;relationnel&nbsp;\u00bb en psychanalyse n\u2019a probablement pas le m\u00eame sens que dans d\u2019autres approches, et si la \u00ab&nbsp;psychanalyse relationnelle&nbsp;\u00bb am\u00e9ricaine est devenue une approche sp\u00e9cifique dont il y a lieu de discuter vigoureusement les pr\u00e9misses et la pratique. Il reste que, \u00e0 un observateur ext\u00e9rieur, la pratique psychanalytique se pr\u00e9sente en effet comme fond\u00e9e sur la relation qui s\u2019\u00e9tablit entre analyste et analysant, et que l\u2019on peut, si l\u2019on y tient, parler de \u00ab&nbsp;relation transf\u00e9rentielle&nbsp;\u00bb, par exemple. Par ailleurs, il s\u2019agit avec l\u2019approche relationnelle, de contrer le scientisme et le culte irraisonn\u00e9 des \u00ab&nbsp;donn\u00e9es probantes&nbsp;\u00bb, ce qui est aussi une initiative digne de soutien.<\/p>\n\n\n\n<p>Le risque d\u2019une telle approche f\u00e9d\u00e9rative serait de laisser entendre que \u00ab&nbsp;nous faisons tous la m\u00eame chose&nbsp;\u00bb (ce que, heureusement, les fondateurs de Radar-Psy se gardent de faire). Une vis\u00e9e trop \u0153cum\u00e9nique, en effet, aurait t\u00f4t fait de nous immerger dans une conception \u00ab&nbsp;molle&nbsp;\u00bb, au sens o\u00f9 seraient perdus de vue certains principes et rep\u00e8res essentiels \u00e0 la rigueur clinique n\u00e9cessaire. D\u00e9j\u00e0 que, dans les rangs m\u00eame de la psychanalyse, on ne peut s\u2019assurer de cette rigueur que par un d\u00e9bat incessant entre nous, une prise de parole qui nous permette d\u2019intuitionner \u2014&nbsp;\u00e0 d\u00e9faut de \u00ab&nbsp;v\u00e9rifier&nbsp;\u00bb de mani\u00e8re intrusive&nbsp;\u2014 de quel bois se chauffent ses praticiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Or comment tenir des \u00e9changes valables et productifs entre psychanalystes \u2014&nbsp;sans m\u00eame parler du d\u00e9bat avec d\u2019autres approches \u2014 si nous ne disposons pas d\u2019un certain nombre de concepts et de th\u00e9ories suffisamment bien articul\u00e9es pour pouvoir les mettre en discussion sans tomber dans la confusion&nbsp;? C\u2019est l\u00e0, me semble-t-il, que le travail que nous menons dans notre s\u00e9minaire prend toute sa signification. Si je vous propose de \u00ab&nbsp;penser avec Freud&nbsp;\u00bb, c\u2019est que, bien entendu, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de la psychanalyse, chacun pourrait mettre de l\u2019avant ses r\u00e9f\u00e9rences privil\u00e9gi\u00e9es, dans un joli brouhaha de concepts (ceux de Bion, Klein, Lacan, Green, Laplanche, Winnicott, Aulagnier, et d\u2019autres). Toutes r\u00e9f\u00e9rences respectables, il va sans dire, mais dont on a vite fait d\u2019oublier que leur \u0153uvre s\u2019est construite en dialogue ou par diff\u00e9renciation progressive d\u2019avec la pens\u00e9e de Freud. Ce qui signifie que l\u2019on peut rater sensiblement le sens de leur contribution si on ne conna\u00eet pas suffisamment l\u2019\u0153uvre \u00e0 partir de laquelle ces auteurs se sont mis \u00e0 penser.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, comme j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 eu l\u2019occasion de le dire, je ne crois pas qu\u2019aucun des auteurs post-freudiens puisse \u00eatre vu comme ayant supplant\u00e9 Freud. Certains lacaniens diront cela de Lacan, certains bioniens se passent all\u00e8grement de toute r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Freud, mais il faut noter que Lacan, par exemple \u2014 m\u00eame si c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pour des raisons politiques&nbsp;\u2014 a un jour d\u00e9clar\u00e9 \u00e0 ceux qui le suivaient: \u00ab&nbsp;Soyez lacaniens si vous voulez; moi, je suis freudien&nbsp;\u00bb. Or, quelles qu\u2019aient \u00e9t\u00e9 les intentions de Lacan, je crois qu\u2019il faut prendre cette d\u00e9claration \u00e0 la lettre et affirmer sans h\u00e9siter qu\u2019on ne peut vraiment se servir de Lacan ou de quelqu\u2019autre post-freudien sans avoir auparavant suffisamment fr\u00e9quent\u00e9 la pens\u00e9e de Freud. Et fr\u00e9quent\u00e9, il va sans dire, les yeux ouverts, l\u2019arme de la critique \u00e0 la main. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 indiqu\u00e9 que je mettais Laplanche un peu \u00e0 part, puisque celui-ci s\u2019est consacr\u00e9 justement \u00e0 soumettre l\u2019\u0153uvre de Freud \u00e0 un travail critique men\u00e9 <em>avec les outils freudiens<\/em>. Mais m\u00eame dans le cas de Laplanche il faut n\u00e9cessairement avoir une connaissance de premi\u00e8re main de l\u2019\u0153uvre de Freud pour en appr\u00e9cier le r\u00e9examen.<\/p>\n\n\n\n<p>La maxime que j\u2019ai adopt\u00e9 pour ma part est celle-ci: faisons le plus de chemin possible en compagnie de Freud et ne recourons aux post-freudiens que lorsque ceux-ci jettent une lumi\u00e8re n\u00e9cessaire l\u00e0 o\u00f9 persistent des obscurit\u00e9s. Or des obscurit\u00e9s, des difficult\u00e9s th\u00e9oriques et des contradictions, il y en a assur\u00e9ment chez Freud. Mais pour les voir et les retravailler, il faut encore recourir \u00e0 Freud, puisqu\u2019elles se terrent n\u00e9cessairement dans l\u2019ombre engendr\u00e9e par la la lumi\u00e8re qu\u2019il a produite.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Hallucination et conscience (de soi)<\/strong><br><em>D\u00e9finir les termes\u2026<br><\/em><br>En faisant des excursions en dehors du champ strictement psychanalytique, on est parfois port\u00e9 formuler quelque peu diff\u00e9remment des questions que l\u2019on aurait cru r\u00e9solues depuis longtemps. Ainsi, \u00e0 propos du premier mod\u00e8le topique (Inconscient\/pr\u00e9conscient\/conscient), les nombreuses recherches et r\u00e9flexions des derni\u00e8res d\u00e9cennies sur la conscience (ou, si l\u2019on veut, le conscient) nous obligent \u00e0 nous demander ce que l\u2019on entend par ce terme en psychanalyse.<\/p>\n\n\n\n<p>Soulignons d\u2019embl\u00e9e que la question de la conscience est tr\u00e8s vaste et complexe; elle est de plus rendue parfois confuse par un usage ambigu des termes. Ainsi, on peut parfois entendre le terme conscience comme d\u00e9signant la conscience morale, le sens de responsabilit\u00e9, voire de faute, comme dans \u00ab&nbsp;avoir quelque chose qui p\u00e8se sur la conscience&nbsp;\u00bb. En ce qui nous concerne ici, nous mettons de c\u00f4t\u00e9 cette acception du terme, quitte \u00e0 y revenir ult\u00e9rieurement. Mais \u00ab&nbsp;conscience&nbsp;\u00bb, m\u00eame en dehors de son aspect moral, peu rester un terme trop vague, lorsque par exemple on en fait le synonyme de \u00ab&nbsp;pens\u00e9e&nbsp;\u00bb ou d\u2019esprit au sens large (ex. \u00ab&nbsp;y a-t-il une conscience dans l\u2019univers ?&nbsp;\u00bb); le philosophes avant Freud faisaient s\u2019\u00e9quivaloir \u00ab&nbsp;conscience&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;psychique&nbsp;\u00bb, cr\u00e9ant ainsi une impasse logique qui exclut d\u2019avance, par p\u00e9tition de principe, toute possibilit\u00e9 d\u2019un psychisme inconscient.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 propos de la conscience, Freud a \u00e9t\u00e9, pour dire le moins, peu disert. Rappelons d\u2019abord qu\u2019il a essentiellement r\u00e9duit l\u2019importance et l\u2019\u00e9tendue de la conscience dans le domaine psychique. L\u2019essentiel du psychique est selon lui (et d\u00e9sormais selon la plupart des auteurs, m\u00eame en dehors de la psychanalyse) inconscient. Cependant si Freud n\u2019a pas vraiment voulu s\u2019engager dans une discussion en profondeur sur la nature de la conscience, il a quand m\u00eame pris quelques positions assez pr\u00e9cises. Ainsi, dans <em>L\u2019interpr\u00e9tation du r\u00eave <\/em>il affirme que le r\u00f4le de la conscience n\u2019est \u00ab&nbsp;aucun autre que celui d\u2019un organe sensoriel pour la perception des qualit\u00e9s psychiques&nbsp;\u00bb (I.R. p. 675; m\u00eame id\u00e9e en p. 180). Comme le soulignent Laplanche et Pontalis dans le <em>Vocabulaire de la psychanalyse,<\/em> Freud a constamment associ\u00e9 conscience et perception, posant m\u00eame une fonction de perception-conscience (<em>Pcpt-Cs<\/em>) \u00e0 une extr\u00e9mit\u00e9 de l\u2019appareil psychique (p. 95). Notons que cela n\u2019exclut pas des perceptions non-conscientes, appel\u00e9es aussi subliminales (<em>sub-limen = sous le seuil<\/em> de la conscience).<br>La conscience en tant qu\u2019instance psychique se retrouve donc avec deux faces: une tourn\u00e9e vers le monde ext\u00e9rieur et l\u2019autre vers les processus psychiques internes. Dans les deux cas, cependant, ce qui est sp\u00e9cifique \u00e0 la conscience, c\u2019est de percevoir des <em>qualit\u00e9s <\/em>\u00e0 travers les organes des sens. Ceux-ci sont sp\u00e9cialis\u00e9s pour capter diverses modalit\u00e9s ou qualit\u00e9s sensorielles: auditives, visuelles, tactiles, gustatives, olfactives \u00e0 quoi il faut ajouter des perceptions proprioceptives comme les sensations c\u00e9nesth\u00e9siques et, comme dit plus haut, la perception de qualit\u00e9s psychiques, principalement selon le bon ou le mauvais, le plaisant ou le d\u00e9plaisant. C\u2019est l\u00e0 une notion qui est assez classique: \u00eatre conscient, c\u2019est percevoir les choses qualitativement, la quantit\u00e9 pouvant quant \u00e0 elle \u00eatre tellement petite qu\u2019elle \u00e9chappe \u00e0 la perception ou tellement grande qu\u2019elle d\u00e9borde, voire d\u00e9truit l\u2019appareil perceptif lui-m\u00eame. (On peut donc sentir \u201cquelque chose\u201d, mais sans pouvoir le qualifier, donc sans pouvoir en \u00eatre pleinement conscient.)<\/p>\n\n\n\n<p>Laplanche et Pontalis \u00e9crivent aussi ceci: \u00ab&nbsp;Mais le probl\u00e8me le plus difficile est pos\u00e9 par la conscience de ce que Freud nomme \u201cprocessus de pens\u00e9e\u201d, entendant par l\u00e0 aussi bien la reviviscence des souvenirs que le raisonnement et, d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, tous les processus qui entrent en jeu dans les \u201crepr\u00e9sentations\u201d.&nbsp;\u00bb (L&amp;P, p. 95) Freud a toujours maintenu que le devenir conscient de ces processus passe par leur association avec des \u00ab&nbsp;restes verbaux&nbsp;\u00bb dont la r\u00e9activation donne lieu \u00e0 une nouvelle perception: \u00ab&nbsp;les mots rem\u00e9mor\u00e9s sont au moins \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9bauche, re-prononc\u00e9s&nbsp;\u00bb (L&amp;P, p. 95-96)<\/p>\n\n\n\n<p>Notons maintenant que le syst\u00e8me <em>Pcpt-Cs<\/em> est consid\u00e9r\u00e9 par Freud comme le noyau du moi. Dans <em>Le moi et le \u00e7a<\/em> Freud est on ne peut plus clair: la perception est au moi ce que la pulsion est au \u00e7a. Mais cette liaison de la perception, et donc de la conscience, au moi, peut \u00eatre trompeuse; elle ne doit pas \u00eatre entendue comme si le moi \u00e9tait l\u2019agent de la perception-conscience. C\u2019est plut\u00f4t la fonction de perception-conscience qui entra\u00eene la formation (et la constante reformation) du moi et celui-ci peut lui-m\u00eame \u00eatre en grande partie inconscient. Mais la liaison de la perception-conscience et du moi nous int\u00e9resse pour une autre raison: c\u2019est que cette liaison rend d\u2019embl\u00e9e la conscience double. En effet, si les ph\u00e9nom\u00e9nologues, \u00e0 la suite de Thomas d\u2019Aquin, de Brentano (professeur de philosophie de Freud et de Husserl) et de Husserl lui-m\u00eame, ont \u00e9tabli qu\u2019\u00eatre conscient, c\u2019est n\u00e9cessairement \u00eatre conscient de quelque chose, (c&rsquo;est-\u00e0-dire qu\u2019il n\u2019y a pas de conscience vide de contenu), nous pouvons quant \u00e0 nous ajouter que devenir conscient de quelque chose c\u2019est aussi simultan\u00e9ment \u00eatre conscient de soi, ne serait-ce qu\u2019\u00e0 un plan implicite. Quand je prends conscience de ce que je suis en train de dire \u00e0 l\u2019analyste ou du paysage que j\u2019ai devant moi, je deviens d\u2019une part conscient <em>de ce que<\/em> je dis ou vois, mais aussi <em>du fait que c\u2019est moi<\/em> qui le dis ou le vois. Je me reconnais le sujet de mon \u00e9nonciation ou de mon regard. Devenir conscient, c\u2019est donc devenir conscient de quelque chose et de soi simultan\u00e9ment, m\u00eame si cette conscience de soi ne vient pas n\u00e9cessairement se placer au premier plan <sup class='footnote'><a href='#fn-1001-1' id='fnref-1001-1' onclick='return fdfootnote_show(1001)'>1<\/a><\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>La conscience de soi peut donc \u00eatre con\u00e7ue comme l\u2019aboutissement simultan\u00e9 de la prise de conscience tant du monde ext\u00e9rieur que de ce qui vient de l\u2019inconscient. C\u2019est l\u2019acte d\u2019assumer son r\u00f4le de sujet qui per\u00e7oit et qui se donne \u00e0 soi-m\u00eame un compte-rendu de la perception. La prise de conscience est donc ins\u00e9parable d\u2019une <em>narration<\/em>. Cette <em>narrativit\u00e9<\/em> de la conscience, de son c\u00f4t\u00e9, n\u2019est pas s\u00e9parable d\u2019une <em>historicit\u00e9<\/em>: devenir conscient de quelque chose, c\u2019est aussi l\u2019ins\u00e9rer dans sa propre histoire. \u00c0 son tour, cette historicit\u00e9 suppose une transformation de la <em>temporalit\u00e9<\/em>: le temps de la conscience est un temps historique, chronologique, s\u00e9quentiel. Le temps doit pour cela avoir \u00e9t\u00e9 <em>spatialis\u00e9,<\/em> c&rsquo;est-\u00e0-dire repr\u00e9sent\u00e9 comme quelque chose d\u2019\u00e9tendu dans l\u2019espace et se d\u00e9roulant dans une direction donn\u00e9e (de gauche \u00e0 droite, de l\u2019arri\u00e8re vers l\u2019avant etc.) et pouvant \u00eatre d\u00e9coup\u00e9 en segments: pensons par exemple aux chronologies historiques comme la suite des rois de France ou celle des \u00e2ges de pierre, de fer, de bronze\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Cette conscience de soi, on devine facilement qu\u2019elle s\u2019articule \u00e0 <em>l\u2019image de soi <\/em>et \u00e0 l\u2019investissement libidinal (narcissique) qui l\u2019accompagne dans la constitution du moi sp\u00e9culaire, tel que d\u00e9crite dans \u00ab&nbsp;Le stade du miroir&nbsp;\u00bb par Lacan. Il faut donc que cet investissement de l\u2019image de soi advienne dans les meilleures conditions afin que l\u2019enfant assume sa pr\u00e9sence au monde comme \u00eatre s\u00e9par\u00e9 mais aussi comme sujet en devenir: sujet, c&rsquo;est-\u00e0-dire (dans un apparent paradoxe terminologique) <em>non<\/em>&#8211;<em>assujetti<\/em> au vouloir ou au pouvoir de l\u2019autre. Cela ne va pas sans un certain deuil. Piera Aulagnier, par exemple, souligne que dans la prise de conscience de soi sp\u00e9culaire, le \u00ab&nbsp;Je suis cela&nbsp;\u00bb se double aussit\u00f4t d\u2019un \u00ab&nbsp;Je <em>ne<\/em> suis <em>que<\/em> cela&nbsp;\u00bb. (Demande et identification, 1967) Ce \u00ab&nbsp;ne\u2026que&nbsp;\u00bb est un prix \u00e0 payer pour l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un devenir potentiellement ouvert. Sauf que tout ne se r\u00e8gle pas au moment primordial de cette prise de conscience de soi. De m\u00eame qu\u2019on ne devient pas conscient une fois pour toutes, de m\u00eame, conserver un statut de sujet lib\u00e9r\u00e9 de l\u2019emprise des imagos parentales d\u00e9riv\u00e9es de ceux qui ont jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif dans la conception, la naissance et les premi\u00e8res ann\u00e9es de vie du sujet, c\u2019est le combat de toute une vie.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Quel rapport avec l\u2019hallucinatoire?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je vais faire ici un d\u00e9tour, mais qui, j\u2019esp\u00e8re, pourra vous int\u00e9resser. Vers le milieu des ann\u00e9es 1970, un psychologue tr\u00e8s \u00e9rudit du nom de Julian Jaynes a publi\u00e9 un ouvrage qui fit beaucoup de bruit et a soulev\u00e9 beaucoup de controverses. Ce livre s\u2019intitule <em>The origin of consciousness in the breakdown of the bicameral mind<\/em>. Il fut traduit en plusieurs langues, dont en fran\u00e7ais, sous le titre bizarrement tronqu\u00e9 <em>La naissance de la conscience lors de l\u2019effondrement de l\u2019esprit<\/em> (PUF, \u00e9puis\u00e9). Je ne sais pas pourquoi on a soustrait en fran\u00e7ais la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 \u00ab&nbsp;<em>bicameral<\/em>&nbsp;\u00bb ce qui laisse entendre que c\u2019est l\u2019esprit au complet qui s\u2019est effondr\u00e9, alors que ce n\u2019est pas ce que dit l\u2019auteur.Peut-\u00eatre est-ce parce qu\u2019il est difficile de traduire correctement ou \u00e9l\u00e9gamment \u00ab&nbsp;<em>bicameral mind<\/em>&nbsp;\u00bb\u2026 Pourtant, ce terme de \u00ab&nbsp;bi-cam\u00e9ral&nbsp;\u00bb est important puisque l\u2019esprit \u00ab&nbsp;\u00e0 deux chambres&nbsp;\u00bb est justement l\u2019hypoth\u00e8se centrale de l\u2019ouvrage, et c\u2019est <em>cet<\/em> esprit, et non l\u2019esprit en g\u00e9n\u00e9ral qui a d\u00fb, selon Jaynes, s\u2019effondrer afin qu\u2019apparaisse dans l\u2019histoire humaine la conscience.<\/p>\n\n\n\n<p>Jaynes, tout comme Freud, commence par r\u00e9duire \u00e0 peu de chose la part de la conscience dans l\u2019esprit humain. Il montre qu\u2019elle ne sert ni \u00e0 apprendre, ni \u00e0 penser, ni \u00e0 juger ou \u00e0 raisonner, ni \u00e0 d\u00e9cider, ni \u00e0 m\u00e9moriser\u2026 Mais il se penche sur un aspect fort int\u00e9ressant de la question en se demandant si les humains ont toujours poss\u00e9d\u00e9 cette conscience r\u00e9flexive. En se basant sur nombre d\u2019\u00e9l\u00e9ments tir\u00e9s de textes anciens comme l\u2019Iliade, le code Hammurabi, les tablettes m\u00e9sopotamiennes d\u2019\u00e9criture cun\u00e9iforme, et invoquant aussi les fouilles arch\u00e9ologiques dans les tombes royales, les sculptures anciennes etc. il r\u00e9pond sans h\u00e9siter que non. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, il \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se que la conscience telle que nous la connaissons est apparue quelque part entre le deuxi\u00e8me et le premier mill\u00e9naire avant notre \u00e8re. Avant cette \u00e9poque, Jaynes propose l\u2019hypoth\u00e8se que les humains hallucinaient les discours qui servaient \u00e0 r\u00e9gler leur conduite. Ces discours \u00e9taient divins, et leur pr\u00e9sence hallucin\u00e9e survenait, selon Jaynes, dans des moments de tension, de stress provoqu\u00e9 par la n\u00e9cessit\u00e9 de choisir entre deux conduites, deux d\u00e9cisions possibles. Selon cette hypoth\u00e8se, les dieux parlaient donc directement aux hommes qui, de ce fait, n\u2019avaient pas besoin de penser par eux-m\u00eames et n\u2019avaient aucun sens d\u2019\u00eatre les auteurs de leurs d\u00e9cisions. L\u2019esprit \u00ab&nbsp;bi-cam\u00e9ral&nbsp;\u00bb ne poss\u00e9dait qu\u2019une \u00ab&nbsp;chambre&nbsp;\u00bb pour la r\u00e9ception des messages divins et une autre chambre pour l\u2019ex\u00e9cution de ce que le dieu dictait. La conscience de soi leur faisait d\u00e9faut, et dans ce sens Jaynes affirme qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas conscients.<\/p>\n\n\n\n<p>On aura compris que Jaynes ne dit pas que les dieux en question existaient vraiment au sens o\u00f9 nous parlons aujourd\u2019hui d\u2019existence. Mais pour les humains \u00ab&nbsp;bi-cam\u00e9raux&nbsp;\u00bb la question de leur existence ne se posait m\u00eame pas puisque c\u2019\u00e9tait leur exp\u00e9rience quotidienne d\u2019\u00eatre en contact avec eux. Ces dieux pouvaient parler par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019un roi qui n\u2019\u00e9tait alors qu\u2019un interm\u00e9diaire, ou alors, dans certaines civilisations, le roi lui-m\u00eame \u00e9tait le dieu. Dans tous les cas, leur parole hallucin\u00e9e r\u00e9gulait les rapports humains et les conduites.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne peux rapporter ici tous les arguments invoqu\u00e9s par Jaynes \u00e0 l\u2019appui de sa th\u00e8se, mais ils sont nombreux et int\u00e9ressants. Un des plus \u00e9l\u00e9gants arguments est la lecture comparative de l\u2019Iliade et de l\u2019Odyss\u00e9e, dont il indique que la premi\u00e8re appartient \u00e0 l\u2019\u00e8re \u00ab&nbsp;bi-cam\u00e9rale&nbsp;\u00bb, alors que la seconde est manifestement secondaire \u00e0 l\u2019effondrement de ce mode de fonctionnement psychique. Par exemple, dans l\u2019Iliade, lorsque le roi Agamemnon vole \u00e0 Achille sa ma\u00eetresse, il est dit qu\u2019un dieu saisit ce dernier par les cheveux et l\u2019avertit de ne pas se venger du roi. C\u2019est l\u2019intervention divine, donc, et non une r\u00e9flexion personnelle qui r\u00e8gle sa conduite. Bien entendu, Achille et les autres personnages de l\u2019Iliade peuvent n\u2019avoir jamais exist\u00e9, n\u2019\u00eatre que des personnages de l\u00e9gende, mais il reste que la conception de leur action est remarquablement diff\u00e9rente de celle qui est pr\u00e9sent\u00e9e dans l\u2019Odyss\u00e9e, o\u00f9 c\u2019est bien la pens\u00e9e (et la ruse) d\u2019un homme qui est la source de l\u2019action. (Bien que toutes deux attribu\u00e9es \u00e0 Hom\u00e8re, il y a toute raison de croire que ces deux \u00e9pop\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites et d\u00e9velopp\u00e9es par de nombreux auteurs au cours de plusieurs si\u00e8cles.)<\/p>\n\n\n\n<p><em>Jonction avec la pens\u00e9e freudienne<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il est important de prendre en compte les quatre facteurs requis selon Jaynes pour que l\u2019esprit bi-cam\u00e9ral soit en place. Il faut, dit-il:<\/p>\n\n\n\n<p>1- Un imp\u00e9ratif cognitif collectif, c&rsquo;est-\u00e0-dire un syst\u00e8me de croyances et d\u2019attentes;<br>2- Une induction, c\u2019est-\u00e0-dire une proc\u00e9dure ritualis\u00e9e restreignant l\u2019\u00e9tat de conscience \u00e0 un domaine pr\u00e9cis;<br>3- Un \u00e9tat de transe, c&rsquo;est-\u00e0-dire la cons\u00e9quence de ce qui pr\u00e9c\u00e8de, avec la mise en suspens du \u201cJe\u201d, entra\u00eenant un r\u00f4le accept\u00e9 et encourag\u00e9 par le groupe social;<br>4- Une autorisation archa\u00efque, c&rsquo;est-\u00e0-dire une divinit\u00e9 ou une autorit\u00e9 terrestre \u00e0 qui est attribu\u00e9e l\u2019autorit\u00e9 et le contr\u00f4le sur la transe (cela boucle la boucle avec le point 1).<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019entrerai pas dans le d\u00e9tail de ces quatre \u00e9l\u00e9ments, me contentant de souligner que l\u2019on peut facilement y reconna\u00eetre tout ce qui est n\u00e9cessaire \u00e0 <em>l\u2019hypnose<\/em>, ou \u00e0 une puissante capacit\u00e9 de suggestion, ph\u00e9nom\u00e8ne que Jaynes reconna\u00eet d\u2019ailleurs comme vestige de l\u2019esprit \u201cbi-cam\u00e9ral\u201d.<br>Or avec l\u2019hypnose et la suggestion, nous nous retrouvons dans les parages de la naissance de la psychanalyse\u2026 Et si en lisant ce qui pr\u00e9c\u00e8de vous est venue \u00e0 l\u2019id\u00e9e la notion de \u00ab&nbsp;surmoi&nbsp;\u00bb, vous n\u2019\u00e9tiez pas dans l\u2019erreur. Jaynes lui-m\u00eame fait mention en passant de ce concept freudien, sans cependant d\u00e9velopper, ni explorer plus avant les autres concordances possibles avec les hypoth\u00e8ses freudiennes. Mais ces concordances existent. Il suffit pour cela d\u2019ouvrir notamment <em>Psychologie des masses et analyse du moi. <\/em><sup class='footnote'><a href='#fn-1001-2' id='fnref-1001-2' onclick='return fdfootnote_show(1001)'>2<\/a><\/sup> C\u2019est ce que je vous propose que nous fassions au cours des prochaines semaines. Cela nous fera approcher l\u2019hallucinatoire sous un angle diff\u00e9rent, compl\u00e9mentaire de celui adopt\u00e9 jusqu\u2019ici.<\/p>\n\n\n\n<p>NOTES<\/p>\n\n\n<div class='footnotes' id='footnotes-1001'><div class='footnotedivider'><\/div><ol><li id='fn-1001-1'> On pourrait ici entrer dans une description plus fine du rapport entre le fait de percevoir, ce qui est per\u00e7u et ce que \u00e7a change pour le sujet qui per\u00e7oit. Par exemple, un certain spectacle peut faire en sorte que le sujet qui le per\u00e7oit s\u2019oublie\u2026 Mais cette discussion nous \u00e9loignerait de notre propos. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1001-1'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><li id='fn-1001-2'> Freud, S. (1921) <em>Psychologie des masses et analyse du moi, <\/em> \u0152uvres compl\u00e8tes, vol. XVI, p. 5-83. <span class='footnotereverse'><a href='#fnref-1001-2'>&#8617;<\/a><\/span><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En souhaitant \u00e0 tous une tr\u00e8s bonne rentr\u00e9e, je me permets de vous livrer quelques r\u00e9flexions introductives \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019un nouveau trimestre. Je vous propose de continuer \u00e0 explorer cette notion d\u2019hallucinatoire que nous n\u2019avons qu\u2019effleur\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, me semble-t-il. Non qu\u2019il faille absolument vouloir aller au fond de la question, si fond il y<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/?p=1001\">Continue reading <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a018- Rentr\u00e9e d&rsquo;automne 2017- L&rsquo;hallucination et la conscience (de soi)\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1001","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles-proposes-a-la-discussion"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1001","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1001"}],"version-history":[{"count":23,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1001\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1998,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1001\/revisions\/1998"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1001"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1001"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/avecfreud.dscarfone.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1001"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}